Tchad
Revers pour Déby dans sa répression de l’opposition
Le Tchad n’est pas seulement un paradis pour l’armée française : c’est aussi un enfer pour les opposants au régime. Alors que le colonel Dassert vient de le payer de sa vie, la mobilisation en faveur du député Gali a permis un coup de théâtre dans le simulacre de procès qui lui est intenté.
Le Tchadien Idriss Déby n’est certes pas dans le premier cercle des dictateurs proches de Nicolas Sarkozy ; il n’en reste pas moins une pièce maîtresse du puzzle françafricain. Son atout reste la présence du millier de soldats français de l’opération Epervier, au nom de laquelle une base militaire française est maintenue dans le pays depuis vingt-cinq ans sans même qu’un accord entérine cette occupation. De quoi pousser la France, notamment sous l’impulsion de l’état-major, à passer l’éponge sur les élans pro-kadhafistes de Déby il y a un an : ces errements sont bel et bien oubliés, et le dictateur a pu à nouveau recevoir l’onction de légitimation républicaine du « pays des Droits de l’homme » en étant reçu à l’Elysée en mars dernier, juste avant de présider à Marseille la séance d’ouverture du Forum mondial de l’eau. Idriss Déby s’inquiétant de la sécheresse au Sahel, c’est aussi cynique qu’un Blaise Compaoré volant au secours des cotonculteurs ouest-africains, mais qu’importe, l’important est que ça fasse une jolie photo et un symbole fort pour les communicants de la politique et les industriels de l’eau.
Cette communication est évidemment aussi au service du despote, pour qui ce regain de légitimité est propice à la poursuite de la répression contre les opposants. Cette persécution des adversaires du régime n’est certes pas nouvelle, mais elle doit être menée « en douceur » pour que Déby puisse continuer à fréquenter les salons de l’Elysée, car l’enlèvement et l’assassinat du député Ibni Oumar Mahamat Saleh en 2008 ne passe toujours pas : la famille, les proches et leurs soutiens continuent en effet de réclamer du gouvernement français qu’il fasse pression sur l’Etat tchadien pour connaître la vérité et juger les coupables.
Mort « naturelle » du colonel Dassert, prison pour Gali Ngothé Gatta
C’est donc une aubaine si le colonel Djibrine Dassert, président du Mouvement pour la paix, la reconstruction et le développement (MPRD, un mouvement d’opposition politico-militaire), est décédé le 16 avril des suites de sa « maladie ». Peu de chances en effet qu’on reproche à un dictateur le mauvais état de santé d’un de ses opposant. Sauf que celui-ci était sorti en janvier 2011 gravement malade des geôles tchadiennes, dans lesquelles il avait été empoisonné, à en croire son entourage. Puis, pendant les longs mois d’alitement qui ont précédé sa mort, Idriss Deby s’est constamment refusé à lui accorder une sortie du territoire lui permettant d’aller se faire soigner à l’étranger, « en misant sur sa lente mais certaine extinction », comme l’explique le vice-président du MPRD.
Un autre opposant est actuellement victime de la répression, là aussi sans que le pouvoir soit officiellement impliqué, cette fois au nom de l’indépendance de la justice tchadienne. Il s’agit du député sudiste Gali Ngothé Gatta, une personnalité tchadienne qui s’est inscrit depuis des années pour le dialogue et la concertation notamment entre les communautés religieuses. Il est, depuis le 4 mars dernier, poursuivi dans une prétendue affaire de braconnage. Un dossier clairement monté de toutes pièces, comme l’ont montré les témoignages lors de son procès, dont l’unique but est de le décrédibiliser. C’est une constante du régime d’Idriss Deby : aucune tête ne doit dépasser.

- Devant le palais de justice de Moundou, le député Gali Ngotgé Gata, vient d’être libéré. Poursuivi pour une supposée affaire de braconnage, il a bénéficié d’un ample soutien.
Mobilisation populaire et revers pour Déby
Mais l’artifice judiciaire n’a pas suffi : depuis cette annonce, l’ensemble des leaders de la société civile se mobilisent contre l’iniquité de ce procès, à l’occasion duquel se fédère aussi l’opposition politique. Le député Saleh Kebzabo, président de l’Union nationale pour la démocratie et le renouveau, lui même menacé d’une suspension arbitraire de son immunité parlementaire, s’est ainsi également engagé aux côtés du député Gali Ngothé Gatta, par ailleurs soutenu par une bonne partie de la population de Moundou, la grande ville du Sud où se déroule le procès. La mobilisation populaire participe à la dénonciation de l’irrégularité de ce procès. Condamné à un an de prison en première instance, Gali Ngothé a fait appel, risquant pourtant jusqu’à 5 ans de prison, mais permettant à la mobilisation de s’étendre.
Outre les prises de positions d’ONG internationales, on peut d’ailleurs relever celle du parti socialiste français, qui compte dans ses rangs des soutiens actifs des proches de l’opposant disparu d’Ibni Oumar Mahamat Saleh, notamment l’ex-député Gaëtan Gorce, devenu sénateur de la Nièvre. Mais c’est surtout à l’intérieur du Tchad que cette affaire cristallise des prises de position : un des magistrats de la cour a ainsi démissionné le 17 avril pour contester l’orientation politique donnée à l’affaire, et l’Eglise a pris position contre les « dérives » d’une justice dont l’indépendance serait factice, l’archevêque de Ndjamena déclarant : « Nous sommes en effet vivement préoccupés par les pressions qui s’exercent sur ceux qui ont pour mission de dire le droit ».
Toutes ces mobilisations viennent de remporter une victoire : le 24 avril, la cour d’appel a annulé la condamnation de Gali Ngothé Gatta, entraînant sa remise en liberté immédiate. Reste à voir si le ministère public tchadien se pourvoira en cassation, pour sauver la face du régime... et obtenir enfin la tête d’un opposant devenu encore plus populaire.
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