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1885 : le tournant colonial de la République

Publié le 2 août 2012 (rédigé le 10 juin 2012) par Odile Tobner

Jules Ferry contre Georges Clémenceau, et autres affrontements parlementaires sur la conquête coloniale. Introduction de Gilles Manceron. La Découverte, 2007.

Ce petit livre est indispensable pour comprendre ce qu’a eu de choquant l’hommage à Jules Ferry par François Hollande.

Cet homme politique, que ses contemporains appelaient Ferry-Tonkin, est le père de la France coloniale. Bien loin d’être unanimement acceptée, la colonisation a été l’objet de deux grands débats très houleux à la Chambre des députés : en juillet 1885, au sujet de la conquête de Madagascar, en décembre au sujet de celle du Tonkin. Le soutien à la guerre ne l’emporta que d’une voix. La conquête coloniale était le propre des régimes autocratiques : monarchie, Empire ; les Républicains, au nom des principes de 1789, auraient dû logiquement s’y opposer.

C’est Jules Ferry qui engagea la République dans la voie de la domination des « races inférieures » par les « races supérieures », comme il le proclama à la tribune dans une déclaration trop ignorée des Français. Et pour cause, on ne leur en a jamais parlé.

Les textes de ces deux grands débats de 1885 sont instructifs à plus d’un titre. S’y expriment des personnalités éminentes : Clémenceau bien sûr, orateur du parti radical, mais aussi Camille Pelletan, député des Bouches-du-Rhône, commensal de Baudelaire, Verlaine et Rimbaud – il figure sur le célèbre « coin de table » de Fantin Latour –, et encore Frédéric Passy, pacifiste, passionné de pédagogie – il enseigna jusqu’à plus de quatre-vingts ans – féministe, opposé à la peine de mort, et qui reçut le premier prix Nobel en 1901. Et bien d’autres dont les discours, à la fois rigoureux et prophétiques stigmatisent l’entreprise coloniale dans sa violence et son inutilité, puisqu’elle est vouée à l’échec face à la volonté des peuples de se libérer.

En face, outre Ferry et les Républicains dits « opportunistes », on trouve les acteurs du lobby colonial, unissant des militaires, des affairistes et des membres du clergé - Charles-Emile Freppel, évêque d’Angers, bien qu’hostile à la République, plaidera pour la conquête coloniale – « d’un prêtre est-ce là le langage ? », commentera Frédéric Passy, citant Racine.

Les discours de ce camp sont ronflants et creux ; prestige de la France, compétition des puissances, et surtout civilisation des inférieurs sont allégués pour justifier la guerre. Certaines paroles ont pris une teinte quasi ironique : « Est-il possible de nier que ce soit une bonne fortune pour ces malheureuses populations de l’Afrique équatoriale de tomber sous le protectorat de la Nation française ? ». Plus d’un siècle après, placées au dernier rang du développement humain, qu’en disent ces populations ?

Les échanges polémiques sont savoureux. À Jules Ferry affirmant qu’il combat l’esclavage, Eugène Delattre réplique : « C’est pour cela que vous n’avez pas fait de prisonniers en Chine et au Tonkin ». Le même à Ferry disant que la politique coloniale repose « sur des conceptions humanitaires de l’ordre le plus élevé » - « Je crois bien, vingt mille cadavres ! »

Ces débats, percutants, passionnés, sont tout sauf anachroniques. On aimerait en entendre aujourd’hui d’une telle force. Clémenceau, tout comme Pelletan, bien loin d’être des utopistes fumeux proposaient à la France un enrichissement dans le développement des techniques et de l’industrie, de l’éducation et de la justice sociale pour imposer au monde sa supériorité. Avec Ferry on est parti dans une entreprise coloniale sanglante, pour une ère de violences et de convulsions sans fin, dont tant de Nations paient encore le prix aujourd’hui.

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