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Françafrique : le changement est-il en route ?

Publié le 13 juin 2012 (rédigé le 10 juin 2012) par Alice Primo

En attendant les futures actions du nouvel exécutif français, le passé de ses membres éclaire en partie les intentions présentes de changement.

S’il est trop tôt pour dire si, en matière de Françafrique, le « changement » promis par François Hollande sera plus concret que la « rupture » de son prédécesseur, on peut déjà chercher quelques signaux et indices dans la composition du gouvernement provisoirement nommé, dans l’attente des résultats des élections législatives.

A ce titre, on constate qu’au moins une promesse a déjà été tenue : l’équipe nommée le 16 mai respecte la parité, avec autant de bonnes nouvelles que de mauvaises ! Sans présager de l’action future de chacun et chacune de ses membres, on peut d’ores et déjà se permettre un coup d’œil rapide et incomplet sur leur parcours. Une exception : pour Manuel Valls, nouveau ministre de l’Intérieur qui conserve, dans ses prérogatives, toutes les compétences sur l’immigration que les gouvernements Fillon avaient regroupées place Beauvau, on peut se permettre un procès d’intention. Il a, en effet, très clairement annoncé quelle serait sa « politique migratoire », qui annonce que la chasse aux sans-papiers va se poursuivre.

Et tant pis si ceux-ci fuient des pays que la Françafrique contribue à ravager.

Elysée : de la « cellule africaine » aux « conseillers Afrique »

Le PS avait promis la suppression de la « cellule africaine » de l’Elysée, vestige de l’ère Foccart. De fait, celle-ci avait déjà été « supprimée » par Sarkozy, qui l’avait opportunément renommée « cellule diplomatique ». Cette fois, plus de « cellule », mais toujours des « conseillers ».

Et une conseillère, pour commencer : Hélène Le Gal est en effet devenue la « madame Afrique » de François Hollande, ou, plus officiellement, « conseillère auprès du conseiller diplomatique du chef de l’État, Paul Jean-Ortiz ». Cela sonne moins « Françafrique » : il faudra voir si les pratiques s’en écartent aussi, et elle a les moyens de savoir ce dont il était question : après avoir été diplomate au Burkina Faso à la fin des années 90, la décennie sanglante d’un Blaise Compaoré soutenu à 100% par son ambassade, elle put prendre toute la mesure des dictatures du golfe de Guinée, en tant que sous-directrice Afrique centrale et orientale de 2005 à 2009. Entretemps, elle se frotta d’encore plus près à la Françafrique, en officiant comme conseillère du ministre de la Coopération Charles Josselin. Cette fois n°1 dans son domaine, elle va avoir l’occasion de montrer si ce parcours diplomatique lui a transmis ou non le virus de la Françafrique.

C’est ce qu’espèrent les émissaires africains qui ont déjà commencé à la courtiser, selon la Lettre du Continent (31 mai 2012), et on peut penser que si Robert Dussey l’a rencontrée le 25 mai, c’est que ce conseiller diplomatique du potentat Faure Gnassingbé n’espère aucun « changement » dans les relations franco-togolaises.

Thomas Melonio, n°2 de cette cellule africaine qui ne dit pas son nom, ou plus exactement son « conseiller technique », est un ancien attaché parlementaire de Dominique Strauss Kahn et est cadre de l’Agence française de développement depuis 2005. Devenu en 2006 le « Monsieur Afrique » du PS, il avait publié l’année dernière l’essai « Quelle politique africaine pour la France en 2012 ? », téléchargeable sur le site de la Fondation Jean-Jaurès (un think-tank du PS). Il y ouvrait notamment le débat sur le soutien à la démocratie ­­ – sans toutefois utiliser une seule fois le mot de « dictateur » –, sur les bases militaires françaises et sur le manque d’indépendance du franc CFA. On attend de voir s’il fera de même maintenant qu’il est au cœur du pouvoir.

Une justice moins sous pression ?

Du côté des ministres, on peut souligner quelques signaux positifs. La nomination de Christiane Taubira comme Garde des Sceaux en fait partie : la députée qui a arraché la reconnaissance comme crime contre l’humanité de la traite négrière est incontestablement une artisane de la décolonisation de nos esprits. Surtout, officiellement extérieure au PS, ouverte aux questionnements sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsis du Rwanda, on peut espérer qu’elle prête une oreille plus attentive aux demandes de moyens pour le pôle judiciaire Génocides et crimes contre l’humanité créé pendant la mandature précédente... mais dépourvu de ressources. Plusieurs procédures liées à la complicité de la France dans le génocide y sont en attente.

C’est également sous son autorité que vont ou non se poursuivre les procédures engagées contre des dirigeants africains dans l’affaire des biens mal acquis : le régime congolais salue cela comme une bonne nouvelle, en misant sur le fait que Sassou Nguesso connaît personnellement la nouvelle ministre. A elle de prouver que cette propagande brazzavilloise est infondée...

Canfin, le « développement » contre la finance ?

L’autre signal positif, c’est évidemment la nomination de Pascal Canfin comme ministre délégué au Développement. Il faut évidemment interroger l’idée même de « développement », et les conceptions très ethno-centrées, très occidentales, qu’elle véhicule. Mais on peut saluer la volonté claire de remplacer celle de « coopération », marquée par l’époque des années 60 où ce ministère est venu remplacer celui des Colonies, substituant ainsi un néocolonialisme non assumé au précédent système de prédation.

Surtout, on peut espérer que la nomination de l’euro-député Europe-Ecologie Les Verts, mobilisé depuis son élection en 2009 contre les paradis fiscaux, signale la volonté de concevoir les problèmes de pauvreté au travers du pillage et des flux financiers illicites plutôt que comme un besoin d’aide supplémentaire. Le recrutement au sein de son cabinet de Maylis Labusquière, chargée de mission d’Oxfam France très active au sein de la plateforme d’ONG mobilisées contre les paradis fiscaux et judiciaires, est un indice supplémentaire en ce sens. Certes, quand il était encore journaliste à Alternatives économiques, en 2008, Pascal Canfin s’est laissé « enfumer » une fois par le WWF qui l’emmena au Cameroun, avec d’autres journalistes, pour témoigner des prétendus succès de la certification forestière dont l’ONG était partenaire... au point que son article à ce sujet est un monument de publireportage pour l’industrie forestière, sans bien sûr être signalé comme tel.

Il n’empêche, cette erreur de parcours ne suffit pas à discréditer ce nouveau ministre, dont le bilan réel dépendra plutôt de sa liberté d’action vis-à-vis de son ministre de tutelle, Laurent Fabius.

Fabius au MAE : un éléphant dans un magasin françafricain

François Hollande, en éléphant du PS qui se respecte et qui avait besoin d’entretenir les vieux mythes socialistes pour être élu, n’est a priori pas du genre à remettre en cause l’héritage mitterrandien. Mais en faisant nommer Laurent Fabius au Quai d’Orsay, il met en place un gardien du temple socialiste : dès le lendemain de la mort de « Tonton », l’ancien premier ministre avait rassemblé autour de lui tous ceux qui refusaient catégoriquement le « devoir d’inventaire » de cet héritage que Lionel Jospin se permettait d’évoquer une fois à Matignon.

Pilier du courant fabiusien, Paul Quilès est ainsi devenu le roi de la préservation des secrets mitterrandiens sur l’implication de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda, en pilotant à sa façon une mission d’information parlementaire censée suppléer à une commission d’enquête (Billets n° 212, avril 2012).

Cet attachement à un passé pourtant bien trouble se double d’autres amitiés coupables, comme Alassane Ouattara depuis ses premières tentatives de conquête du pouvoir ivoirien dans les années 90, mais aussi dans les milieux pétroliers. Ainsi, Michel Benezit, un ancien membre de son cabinet à Matignon, devenu le successeur d’André Tarallo comme « Monsieur Afrique » de la nouvelle TotalElf et même président d’Elf Gabon en 2000. Ce type de « pantouflage », s’il n’est pas exceptionnel, ne peut certes pas être imputé à l’ancien premier ministre, qui ne pouvait pas présager de la carrière de son collaborateur.

On ne peut pas en dire autant lorsqu’il débaucha le directeur de la communication de Total, Jo Daniel, pour le prendre dans son cabinet de président de l’Assemblée nationale en 1998. On peut imaginer les conseils que celui-ci lui prodigua lorsqu’il présida, cette même année, le colloque « La nouvelle politique africaine de la France ». L’histoire retient qu’il y avait plaidé pour « la coordination entre le franc CFA et un euro qui ne devra pas être surévalué » : quatorze ans plus tard, réalise-t-il que le problème principal du franc CFA n’est pas sa coordination avec l’euro, mais plutôt l’absence de souveraineté des pays concernés ?

Et bien sûr, comme tout responsable politique français de premier plan, Fabius n’échappa pas aux entretiens avec Omar Bongo. Fin octobre 1996, on le retrouve par exemple en « consultation » dans la suite Bongo de l’hôtel Crillon, à Paris, avec d’autres dirigeants socialistes comme Roland Dumas, Lionel Jospin ou encore Michel Roccard. Une « veille habitude » dont il semble avoir du mal à se défaire : Bongo père n’étant plus là, il se permet de rencontrer Bongo fils lors d’un déplacement à Libreville, et d’y vanter aux médias les « excellentes relations » entre La France et le Gabon, tout en espérant « qu’elles se développent dans le futur ». Les lieutenants de campagne de François Hollande, invités à condamner ces propos, se contentèrent d’expliquer qu’ils n’étaient pas au courant de ce voyage, organisé à l’occasion d’une conférence dans une école de commerce.

Principaux fossiles de la mitterrandie au sein du nouveau gouvernement, « Laurent Fabius et sa conseillère Afrique, Sophie Moal-Makame, constituent les rares interlocuteurs permettant de remonter jusqu’à l’Elysée » pour la dictature gabonaise, selon la Lettre du Continent (31 mai 2012). Un véritable symbole de « changement », à n’en point douter.

Avec sa nouvelle casquette de ministre, Fabius s’est tout de même fendu dans Le Monde (29 mai) d’une déclaration que nous ne manquerons pas de lui rappeler : « notre doctrine est claire : quand la France vend des armes, elle veille à ce que celles-ci ne puissent pas être retournées contre les peuples ».

Le nouveau patron du Quai d’Orsay parlait alors de la Syrie, et on se souvient qu’il s’était opposé en 2000, comme ministre de l’économie, à la vente d’hélicoptères au Soudan... mais aussi qu’il avait proposé, deux ans plus tard, une taxe sur les ventes d’armes comme nouveau mode de financement du développement (pratique : plus on vend d’armes, plus on peut « développer » ! Pascal Canfin appréciera). Il faudra éviter l’indignation sélective lors des prochains contrats d’armement avec le Tchad, le Cameroun, le Togo, etc.

Un ancien de Turquoise auprès du président

S’il est trop tôt pour savoir quelle sera l’attitude du nouveau ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, vis-à-vis des demandes d’accès aux archives militaires sur l’implication française au Rwanda, il faut s’intéresser à Eric Bucquet, général de brigade fraîchement nommé auprès du général Puga à l’état major particulier de François Hollande. Alors capitaine, il avait participé à l’opération Turquoise au Rwanda en 1994, comme commandant du premier escadron du 3e Régiment d’infanterie et de chars de marine (RICM de Vannes).

Il figurait ainsi dans le convoi qui est venu de Gisenyi à Kibuye, où l’armée française a collaboré avec le préfet Kayishema, condamné depuis à perpétuité par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) pour les massacres qu’il a ordonnés et auxquel il a participé directement...

A la fin de Turquoise, Bucquet était à Gikongoro, dont le préfet Bucyibaruta vit paisiblement vers Troyes, alors que le TPIR a demandé en 2007 à la France de le juger. S’il est trop tôt pour dire quel fut son propre degré d’implication, il a été amené de fait à collaborer avec des présumés génocidaires. On peut craindre que, ne serait-ce que par esprit de corps avec les autres officiers de l’opération Turquoise, il soit auprès du nouveau président un frein au « droit d’inventaire » sur l’implication française au Rwanda qu’appelle de ses vœux l’éditorialiste Sylvain Bourmeau dans Libération du 1er juin.

Kader Arif sur les pas de Bockel

Kader Arif, qui s’était exprimé pendant la campagne de François Hollande sur la nécessité de tourner la page de la Françafrique, se retrouve ministre délégué aux Anciens Combattants. Il connaît donc une carrière accélérée par rapport à son prédécesseur Jean-Marie Bockel, qui avait fait un détour par le secrétariat d’état à la Coopération, avant d’hériter de ce portefeuille pour avoir exprimé le même souhait, en 2008. Anciens combattants de la Françafrique, unissez-vous !

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