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Gabon : « Nous jugerons à ses actes la crédibilité de François Hollande »

Publié le 10 juillet 2012 (rédigé le 1er juillet 2012) par Georges Mpaga, Juliette Poirson

Rencontre avec Georges Mpaga porte-parole du mouvement gabonais “ Ca suffit comme ça ! ”, président du ROLBG et coordinateur adjoint de PCQVP Gabon [1].

Billets d’Afrique (BDA) : Rappelez- nous les dernières mobilisations du mouvement Ça suffit comme ça ! ?

Georges Mpaga (GM) : Ça suffit comme ça ! a décidé de profiter de la tenue du New York Forum Africa à Libreville début juin pour mener un certain nombre d’actions, parmi lesquelles un contre-forum visant à mobiliser et sensibiliser la communauté internationale, la presse et les sommités invitées à cette réunion sur le vrai visage du Gabon.

En effet, la vérité de la gouvernance économique au Gabon est très différente de la vitrine attrayante présentée par le gouvernement gabonais dans le but de séduire l’extérieur. En réalité, le Gabon va mal : la corruption généralisée entretenue par le système en place depuis quarante-cinq ans gangrène une économie nationale sous l’emprise de l’oligarchie liée à la famille présidentielle [2].

Dans ce contexte, comment envisager un « Gabon émergent » si l’environnement économique est défavorable, délétère et si les pratiques frauduleuses dans la haute administration empêchent la compétitivité des entreprises ?

Pendant que les femmes accouchent à même le sol dans les hôpitaux de province et même de Libreville, 7 milliards de francs CFA (10 300 000 euros) ont été dépensés pour le New York Forum par le Gabon ! Quand tous les indicateurs sociaux sont au rouge, il n’est pas acceptable de dépenser autant pour séduire la communauté internationale à coups de spots de communication !

Les tensions sociopolitiques croissent sans cesse. Actuellement, la nébu­­leuse singapourienne OLAM et l’Etat gabonais veulent chasser des populations de leurs propriétés foncières ancestrales afin d’accaparer leurs terres pour la production d’huile de palme et l’hévéaculture, au mépris de la législation gabonaise en la matière. Cela représente jusque 385 000 hectares de forêt ou de terres agricoles qui seront détruites.

Pour faire face à cet imbroglio politico-mafieux, les popula­tions se sont unies en collectifs. La brutalité du pouvoir d’Ali Bongo a aussi atteint son paroxysme en détruisant manu militari de nombreuses habitations à Libreville jetant à la rue de nombreux compatriotes fin 2011. Mais les populations dont Ali Bongo détruit les maisons sont en train de se soulever. C’est cette inquiétante situation que vit le Gabon que nous avons voulu montrer au monde. Malheureusement, le gouvernement a usé de la violence pour empêcher cette activité. (Ndlr : arrestation de 43 personnes le 8 juin, veille du contre- forum, qui a été annulé et à la place duquel s’est tenue une conférence de presse).

BDA : La répression n’a-t-elle finalement pas mis un coup de projecteur plus important sur les mobilisations ?

GM : Tout à fait, en voulant museler la société civile, le gouvernement s’est trompé. Il s’en est vite rendu compte et s’est donc empressé de les libérer. Le mal était fait, le New York forum a été terni par la répression et de nombreux délégués ont dû renoncer à venir ; Muhammad Yunus (ndlr : économiste bangladais, fondateur de la première institution de microcrédit, la Grameen Bank, ce qui lui valut le prix Nobel de la Paix en 2006) a même interpellé Ali Bongo sur la bonne gouvernance et sur la corruption.

BDA : Quelles sont les revendications de Ça Suffit comme ça ! ?

GM : Depuis notre déclaration commune avec l’opposition du 18 juin 2011, nous continuons à réclamer la réforme du système électoral pour des élections transparentes, fiables et honnêtes. Le gouvernement a accepté d’introduire la biométrie pour les élections de 2013 mais la démarche n’est pas transparente, elle est entourée de corruption et se fait sans association de l’opposition ni de la société civile. Un marché de gré à gré de 20 milliards de Franc CFA a été signé avec la société française Gemalto, pour 500 000 à 600 000 inscrits.

En comparaison, la mise en place de la biométrie a coûté au Cameroun voisin 7,5 milliards de francs CFA pour 12 millions d’inscrits. Nous sommes mobilisés pour dénoncer les conditions d’attribution de ce marché et demandons une contre-expertise et le respect des règles de transparence et d’équité. Nous voulons porter ce problème devant les autorités françaises car nous considérons qu’il y a connivence entre cette société et l’Etat gabonais et que cette affaire relève de la criminalité financière. C’est une question cruciale : si la biométrie est entachée d’irrégularités, cela affectera tout le processus. Or nous avons besoin d’élections fiables pour amorcer la démocratisation.

Nous proposons aussi d’autres réformes institutionnelles [3] et faisons le constat qu’il n’y a plus de contre-pouvoir, qu’il y a une monarchisation. De plus en plus, les institutions sont vidées de leur contenu constitutionnel et accaparées par Ali Bongo et son parti, le PDG. Son clan contrôle les finances, l’Assemblée nationale n’a aucun pouvoir, Ali Bongo nomme tout le monde et retire leurs prérogatives aux ministères et crée en parallèle des agences qui dépendent directement de lui.

Cette situation génère une guerre interne entre lui et le président de l’Assemblée nationale ainsi que certains membres du parti. Sans parler de la société en général : il y a des manifestations dans tout le pays, un climat très mauvais et un président qui ferme les yeux !

BDA : Quelle est votre position sur l’affaire des Biens Mal Acquis et le financement occulte des partis politiques ?

GM : Nous exigeons que le dossier des BMA aille à son terme sans interférence. La justice française doit s’appliquer en toute indépendance rigoureusement aux personnes morales et physiques citées dans ce dossier y compris les complicités françaises.

Avec François Hollande nous espérons donc un changement profond de la politique française concernant tout particulièrement ce dossier car cet argent détourné est à l’origine du sous-développement du Gabon et de la paupérisation généralisée de sa population.

S’agissant des relations occultes entretenues depuis près de 50 ans par la France et le Gabon, il faut que François Hollande démontre par des actes concrets son engagement à mettre fin à ce système de réseautage opaque fondé sur des pratiques antidémocratiques.

Nous militons pour une modernisation des relations entre la France et le Gabon, enracinée sur un partenariat stratégique fort et mutuellement avantageux, qui devrait intégrer les obligations démocratiques du Gabon. Il faut rappeler qu’en décembre 2011 [4], le PDG avait insulté le PS car celui-ci avait condamné les conditions de tenue des élections législatives de 2011, tout comme il avait précédemment condamné l’issue de la présidentielle anticipée d’août 2009 qui a vu l’élection contestée d’Ali.

BDA : Comment percevez-vous l’arrivée de François Hollande et la visite d’Etat en France qu’effectuera Ali Bongo le 5 juillet ?

GM : Nous avons salué le discours de François Hollande, anti-dictature et axé sur la bonne gouvernance. Nous l’avons interpellé sur la nécessité d’appliquer cette vision politique, et nous allons continuer à le faire. Cela passe par l’opposition au type de gestion par Ali Bongo du Gabon, par le soutien à la démocratie et à la société civile et par l’arrêt de toutes les pratiques et connivences liées à la Françafrique.

La rencontre de début juillet entre Ali Bongo et François Hollande doit être une rencontre de rupture, de vérité où Hollande doit être clair avec Ali Bongo, lui montrer sa distance par rapport à son régime.

Les Gabonais ont besoin de changement, ils ne veulent plus des Bongo. La déliquescence sociale dure depuis 45 ans. Le Gabon est l’un des pays les moins avancés de l’Afrique malgré ses immenses ressources naturelles. Nous avons besoin que la communauté internationale –dont la nouvelle France - soutienne la démocratie et la société civile. Nous jugerons à ses actes la crédibilité de François Hollande.

Propos recueillis par Juliette Poirson

[1] Réseau des Organisations Libres de la Société Civile pour la Bonne Gouvernance au Gabon / Publiez ce que vous Payez

[2] Ainsi les marchés publics sont accordés de façon préférentielle et opaque aux entrepreneurs proches du clan présidentiel. C’est ainsi que Socoba, Entraco, Mika service monopolisent toute l’activité du BTP sans appels d’offres

[3] Parmi les principales réformes demandées  : réforme du Conseil économique et social, de la Cour constitutionnelle, de l’Assemblée Nationale, du Senat, du Conseil National de la Communication, réduction du mandat du Président de la République de 7 ans à 5 ans renouvelable une fois etc. Rapport ROLBG 2011

[4] au terme de ces législatives, le parti d’Ali Bongo le PDG a obtenu 116 députés et 2 élus issus des partis alliés au PDG sur un total de 120 sièges alors même qu’un peu plus de 90% des gabonais avait boycotté ces élections.

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