Billets d'Afrique 222 - mars 2013

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Édito

Mortelle stabilité

Le 15 octobre 1987, Thomas Sankara, président du Burkina Faso depuis le 4 août 1984, était assassiné à Ouagadougou. Les circonstances du complot qui aboutit à son élimination au profit de Blaise Compaoré, toujours au pouvoir à la tête du Burkina, n’ont jamais été élucidées. Étant donné la personnalité de Sankara, son rayonnement international, ses positions révolutionnaires, il est évident que ce complot débordait les frontières du Burkina. Houphouët Boigny, qui redoutait la contagion des idées sankaristes dans sa population, très liée à celle du Burkina – les deux pays n’ont longtemps formé qu’un seul territoire au sein de l’Afrique Occidentale Française – était intéressé au premier chef à la disparition de Sankara.

La France, puissance tutélaire, alors sous la présidence de François Mitterrand, était offensée par les paroles et les actes d’un président qui avait toutes les audaces. Le Burkina venait de voter à l’ONU pour l’inscription de la Nouvelle Calédonie dans la liste des territoires à décoloniser. Le pacte néocolonial était bafoué.

La famille, les amis et les partisans de Thomas Sankara, soutenus par Survie, n’ont pas renoncé à faire la lumière sur cet assassinat. Pour la deuxième fois une demande de commission d’enquête sur l’implication de la France vient d’être déposée à l’Assemblée Nationale, signée de députés du Front de Gauche et de Europe Écologie-Les Verts. Elle ne peut guère aboutir sans l’accord du Parti socialiste majoritaire.

Interrogé à ce sujet par Médiapart, Pouria Amirshahi, apparatchik socialiste, député et secrétaire de la commission des affaires étrangères, a eu des propos curieux : « la création d’une commission d’enquête parlementaire implique l’existence préalable d’éléments probants car il s’agit de l’engagement d’une institution républicaine qui ne se fait pas à la légère  ». Si on comprend bien, on enquêtera sur l’implication de la France si celle-ci est d’abord démontrée, ce qui rendrait cette enquête inutile. Tout en prétendant ne pas vouloir « s’immiscer dans les affaires du Burkina Faso », l’apparatchik socialiste n’hésite pas à affirmer que « Thomas Sankara est un personnage à double face [ ...] qui a aussi été tenté par la violence  », sans apporter aucun élément susceptible d’étayer ce procès d’intention. Ces propos sonnent comme un aveu : quel besoin de tenter de dégrader ainsi l’image de Sankara, sinon pour justifier sa liquidation ?

L’aveu est confirmé par l’éloge de Compaoré : « il ne faut pas être binaire, il a aussi été stabilisateur dans la région ». Étrange façon de « stabiliser » cette région que de soutenir la rébellion de Charles Taylor au Liberia, celle de Sierra Leone, celle des milices du nord en Côte d’Ivoire, celle du MNLA au Mali. On ne saurait mieux reconnaître que le remplacement de Sankara par Compaoré a été une bénédiction pour les intérêts français, qui sont bien les seuls à avoir été « stabilisés dans la région ».

En dépit des habituelles promesses de rupture, rien n’a changé. La France de 2013 s’oppose à ce qu’on dévoile les agissements de celle de 1987. L’apparatchik socialiste répète les arguments des apparatchiks gaullistes pour justifier les exactions françafricaines : les grands leaders africains admirés par les grandes âmes n’auraient pas manqué de révéler le monstre sanguinaire qu’ils portaient en eux si nous n’y avions pas mis le holà en les remplaçant par nos garde-chiourme.

En 2001, à l’issue des travaux de la commission d’enquête parlementaire sur la mort de Patrice Lumumba, les députés belges avaient conclu à la « responsabilité morale » de l’État belge, arguant notamment du fait que des fonds secrets avaient financé l’opposition à Lumumba. Ils avaient également recommandé la conservation et l’ouverture de toutes les archives et l’approfondissement des recherches historiques, pour « exorciser le passé ». Rien de tel en France, où tout ce travail de mémoire est stigmatisé du nom de « repentance ». C’est précisément la raison pour laquelle le fantôme de Sankara y restera vivant.


222 - mars 2013
Billets d’Afrique

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