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Génocide des Tutsi rwandais : l’impossible aveu ?

Publié le 3 juin 2013 (rédigé le 3 avril 2013) par Raphaël Doridant

Dix-neuf ans après, l’Etat français se montre toujours incapable de reconnaître pleinement les responsabilités qui sont les siennes dans le crime imprescriptible commis en 1994 contre les Tutsi rwandais. L’arrivée au pouvoir d’une nouvelle majorité permettra-t-elle de faire enfin la vérité et d’aller au-delà des déclarations officielles insuffisantes ou fallacieuses faites sous le précédent quinquennat ?

Si les Etats-Unis, les Nations unies et la Belgique ont par le passé présenté des excuses officielles au peuple rwandais, ce n’est pas le cas de la France.

Tout juste a-t-elle reconnu, en janvier 2008, par la bouche du ministre des Affaires étrangères de l’époque, Bernard Kouchner, avoir « certainement commis une faute politique », sans que soit précisée laquelle, et en niant toute « responsabilité militaire ».

En visite à Kigali en février 2010, le président Nicolas Sarkozy a, quant à lui, parlé de « graves erreurs d’appréciation, forme d’aveuglement quand nous n’avons pas vu la dimension génocidaire du gouvernement du président [Habyarimana] qui a été assassiné, erreurs dans l’opération Turquoise engagée trop tardivement et sans doute trop peu ». Tout cela est bien flou, quand ce n’est pas carrément faux. Il apparaît nécessaire, une fois de plus, de rafraîchir la mémoire de nos dirigeants.

Une « faute politique » : l’indéfectible soutien aux extrémistes hutu

Loin d’avoir favorisé l’opposition démo­­cratique au régime du président Habyarimana, les autorités françaises ont, dès 1990, apporté leur soutien aux extrémistes hutu. Ceux-ci créent un journal, Kangura, qui publie le 6 décembre 1990 « Les dix commandements du Hutu », texte violemment anti-tutsi. La dernière page arbore la photo de François Mitterrand, avec cette légende : « Un véritable ami du Rwanda ». L’Elysée ne proteste pas.

En septembre 1992, Bruno Delaye, conseiller Afrique de Mitterrand, remercie, au nom du président français, l’un des dirigeants de la Coalition pour la défense de la République (CDR), Jean-Bosco Barayagwiza, pour l’envoi d’une lettre de 700 citoyens rwandais exprimant leur reconnaissance à la France. Bien que la CDR constitue, avec le MRND de Habyarimana, le fer de lance de l’extrémisme hutu, le représentant français aux négociations d’Arusha, Jean-Christophe Belliard, reçoit pour instruction de Paris de demander son intégration aux nouvelles institutions rwandaises. Les autorités françaises ne manifestent pas tant de bienveillance à l’égard des autres partis rwandais. Elles essaient au contraire de les diviser : en février 1993, le ministre de la Coopération, Marcel Debarge, appelle à Kigali à la constitution d’un « front commun » contre le FPR, ce qui, dans le contexte de l’époque, « est presque un appel à la guerre raciale », selon Gérard Prunier. Cette prise de position française revient à encourager la scission des partis rwandais en deux tendances : une mouvance démocratique et anti-ethniste d’une part, et une mouvance hutu radicale, qui rejoint les extrémistes du MRND et de la CDR, d’autre part.

L’attentat du 6 avril 1994 est immé­diatement suivi d’un coup d’Etat qui se traduit par l’assassinat des ministres et des responsables politiques démocrates, hutu pour la plupart. Le premier ministre Agathe Uwilingiyimana est ainsi tué dans la matinée du 7 avril, dans sa résidence située à quelques centaines de mètres de l’ambassade de France, où sont accueillis le même jour les ministres extrémistes.

Ceux-ci y débutent les tractations en vue de la formation du Gouvernement intérimaire rwandais (GIR), qui encadre le génocide jusqu’à la déroute militaire de juillet 1994. Ils sont rejoints par d’autres dignitaires du « Hutu Power ». L’ambassade de France devient ainsi pendant quelques jours le repaire des extrémistes hutu.

Ce parti pris en faveur de ceux qui orchestrent le génocide se confirme avec la réception à Paris le 27 avril 1994, de Jérôme Bicamumpaka, ministre des Affaires étrangères du GIR, et de Jean-Bosco Barayagwiza, accueillis à l’Elysée par Bruno Delaye et à Matignon par Edouard Balladur, Premier ministre, et Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères. C’est ce même gouvernement de tueurs que les autorités françaises s’attachent à exfiltrer vers le Zaïre en juillet 1994.

Une « dimension génocidaire » clairement perçue

Les autorités françaises étaient parfaitement informées de la menace de génocide pesant sur la minorité tutsi, et ce dès octobre 1990 : l’ambassadeur Martres et l’attaché de Défense, le colonel Galinié, font tous deux allusions à « l’élimination des Tutsi » dans des télégrammes envoyés à Paris. Dans son audition devant la Mission d’information parlementaire (MIP) en 1998, Martres déclare que « le colonel Serubuga, chef d’état-major adjoint de l’armée rwandaise, s’était réjoui de l’attaque du FPR, qui servirait de justification au massacre des Tutsi ». Serubuga est aujourd’hui mis en examen par la justice française.

Les massacres à caractère génocidaire qui ont lieu en 1990, 1991, 1992 et 1993 dans diverses régions du Rwanda ne laissent guère de doutes sur la réalité des intentions exprimées par les durs du régime. Certains Tutsi sont même tués sous les yeux des soldats français qui participent aux contrôles d’identité avec leurs collègues rwandais, comme c’est le cas en avril 1991, à la sortie de Ruhengeri. Les rapports remis en 1993 par une commission d’enquête internationale composée de plusieurs ONG, puis par le rapporteur spécial de la commission des Droits de l’homme de l’ONU, confirment la « dimension génocidaire » du pouvoir rwandais, sans que cela modifie pour autant la politique française de soutien aux extrémistes hutu.

Un appui ambigu au processus de paix d’Arusha

Ce soutien se lit également dans le faible niveau d’engagement de la France dans le processus de paix d’Arusha. Elle n’y envoie aucun diplomate de haut rang. Le Quai d’Orsay insiste pour que la CDR fasse partie des nouvelles institutions. Le 5 avril 1994, le représentant français aux Nations unies demande encore au Conseil de sécurité l’intégration de ce « parti extrémiste qui prônait la haine ethnique », selon les mots de l’ambassadeur Marlaud devant la Mission d’information parlementaire (MIP).

D’autre part, les accords de cessez-le-feu, puis ceux d’Arusha, prévoient, dès 1991, la suspension des livraisons d’armes et le retrait des troupes étrangères du Rwanda. Pourtant, les soldats français ne quittent pas le pays avant décembre 1993. Ils y sont alors contraints, la France n’étant pas parvenue à les transformer en Casques bleus.

Une « responsabilité militaire » évidente

Sans le « soutien intensif » des troupes françaises, selon les termes de la MIP, le régime du président Habyarimana se serait effondré face aux offensives militaires du FPR entre 1990 et 1993. La MIP mentionne les livraisons d’armes et de munitions avant le génocide, la formation de l’armée rwandaise et sa prise en mains par « des éléments militaires spécialisés et de haut niveau » à un point « qui conduit certain militaire français à considérer qu’à travers la mission d’assistance opérationnelle qu’il mène, il dirige et commande indirectement une armée, en l’occurrence celle d’un Etat étranger ». Un officier supérieur français est en effet devenu conseiller du chef d’état-major rwandais, et de nombreux autres sont intégrés à la hiérarchie militaire rwandaise.

Les députés parlent de « présence française à la limite de l’engagement direct », mais cette limite a été franchie : des soldats français ont combattu le FPR, comme pilotes d’hélicoptères ou servants de batteries d’artillerie, entre 1990 et 1993. De plus, les militaires français forment directement des miliciens Interahamwe, dont l’action lors du génocide sera particulièrement meurtrière. Cet appui militaire, décisif avant le génocide, se prolonge après le 6 avril 1994.

L’approvisionnement en armes ne cesse pas. Une livraison a lieu dès le 9 avril 1994, en parfaite coordination avec les Forces armées rwandaises (FAR). Le colonel Kayumba, directeur du service financier du ministère rwandais de la Défense, est régulièrement reçu à Paris par le général Jean-Pierre Huchon, chef de la Mission militaire de coopération. Kayumba organise six livraisons d’armes entre avril et juillet 1994. La dernière d’entre elle arrive à l’aéroport de Goma alors qu’il est sous contrôle français.

Le général Huchon reçoit par ailleurs, du 9 au 13 mai 1994, le lieutenant-colonel Ephrem Rwabalinda, conseiller du chef d’état-major des FAR. Selon le rapport rédigé par ce dernier, Huchon le rend attentif à la nécessité de « retourner l’image du pays à l’extérieur » car « les militaires français ont les mains et les pieds liés pour faire une intervention quelconque en notre faveur à cause de l’opinion des médias que seul le FPR semble piloter ». Huchon évoque entre autres priorités « l’utilisation indirecte des troupes étrangères régulières ou non », ce qui amène à s’interroger sur le rôle de Paul Barril, aperçu au Rwanda à plusieurs reprises pendant le génocide.

Ce d’autant plus que le 6 mai 1994, le général Quesnot, chef d’état-major particulier du président de la République, signale à Mitterrand qu’« à défaut de l’emploi d’une stratégie directe dans la région qui peut apparaitre politiquement difficile à mettre en œuvre, nous disposons des moyens et des relais d’une stratégie indirecte qui pourraient rétablir un certain équilibre ». Huchon confie à Rwabalinda un téléphone crypté pour un « contact téléphonique protégé » avec le général Bizimungu, chef d’état-major. Un tel appui aux FAR est stupéfiant car presque au même moment, le 18 mai 1994, le ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, déclare à l’Assemblée nationale :

« Génocide [...] c’est bien de cela qu’il s’agit au Rwanda. Face à l’offensive du Front patriotique rwandais, les troupes gouvernementales rwandaises se sont livrées à l’élimination systématique de la population tutsie, ce qui a entraîné la généralisation des massacres »...

Une opération Turquoise « engagée trop tardivement »...

pour empêcher la déroute de nos alliés ? Malgré cette aide française, les FAR reculent devant le FPR. Est-ce la situation délicate de nos alliés qui amène à la mi-juin

En bref 1994 le président Mitterrand à estimer urgent d’intervenir pour faire cesser les massacres, qui jusque-là l’avaient laissé apparemment indifférent ? L’opération « humanitaire » Turquoise débute le 22 juin 1994. Elle se solde certes par le sauvetage de 10 000 à 17 000 Tutsi, même si de très graves accusations sont en cours d’instruction au Pôle « Génocide et crimes contre l’humanité » concernant l’attitude de militaires français. Il s’agit du délai de trois jours mis pour secourir les survivants tutsi de Bisesero, délai qui coûte la vie à environ un millier d’entre eux. Il s’agit encore de viols, de traitements cruels, de Tutsi laissés sous la menace des tueurs dans les camps de réfugiés gardés par les Français, comme à Murambi.

Cependant, la principale conséquence de Turquoise est l’exfiltration au Zaïre des responsables du génocide, des miliciens et des FAR. Le numéro d’octobre 1994 de la revue de la Légion étrangère, Képi blanc, en fait clairement l’aveu : « L’état-major tactique [de Turquoise] provoque et organise l’évacuation du gouvernement rwandais vers le Zaïre ». Selon le Times, le colonel Bagosora est évacué vers le nord depuis Butare début juillet.

Les masques sont-ils en train de tomber ?

Longtemps, l’accusation portée contre le FPR de Paul Kagame d’avoir commis l’attentat du 6 avril 1994 et ainsi déclenché le génocide des Tutsi a servi de contre-feu au lourd dossier de la complicité de l’Etat français dans ce crime.

La reprise de l’instruction Bruguière par les juges Marc Trévidic et Nathalie Poux a permis de réorienter l’enquête en direction de militaires rwandais extrémistes. Le rapport d’expertise balistique remis en janvier 2012 situe en effet au camp de Kanombe le départ des tirs des missiles ayant abattu l’avion présidentiel. Ce camp abritait des unités d’élite des FAR. Il est exclu qu’un commando du FPR ait pu y pénétrer. Cette avancée essentielle dans le dossier transforme l’attentat en premier acte du coup d’Etat qui a porté au pouvoir les partisans du génocide.

L’étonnant est que le nom de Paul Barril refasse surface dans cette affaire (voir encadré, page 9). Introduit dans les cercles franco-rwandais en 1989, l’ancien gendarme de l’Elysée a-t-il un lien avec l’attentat ? Si c’est le cas, l’hypothèse d’une main française dans l’assassinat d’Habyarimana n’aura jamais été aussi sérieuse. Il est grand temps de faire toute la lumière sur la politique menée par notre pays au Rwanda.

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