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Génocide des Tutsi rwandais

Trois jours de trop à Bisesero

Publié le 1er juillet 2013 (rédigé le 5 juin 2013) par Raphaël Doridant

Le 27 juin 1994, dans les montagnes de Bisesero à l’ouest du Rwanda, une patrouille française découvre une centaine de survivants tutsi toujours pourchassés par les génocidaires. Ils disent être deux mille environ, dispersés sur les hauteurs. Ces Tutsi en danger de mort ne sont ni évacués, ni protégés. Ce n’est que trois jours plus tard, le 30 juin, qu’un autre détachement des forces de Turquoise leur porte secours. Entre temps, plus d’un millier d’entre eux ont été massacrés.

Eric Nzabihimana a perdu sa sœur et sa fiancée durant ces trois jours. Il est à l’époque instituteur et maîtrise le français. C’est lui, le 27 juin, qui arrête les quatre véhicules où ont pris place une douzaine de commandos de l’air, ainsi que trois journalistes. Bernard Kayumba, lui, sort du trou où il se terre, épuisé, pour parler aux soldats français.

Avant le génocide, il était étudiant en philosophie. Eric et Bernard ne se connaissent pas encore le 27 juin 1994. Mais ils sont venus ensemble en France à la fin du mois d’avril 2013 pour être entendus par le juge Claude Choquet, responsable du pôle « génocides et crimes contre l’humanité » du tribunal de Paris. En 2005, tous deux ont en effet porté plainte contre X, X étant des militaires français, pour complicité de génocide [1]. Porté plainte pour avoir été abandonnés aux assassins par les soldats de Turquoise.

Quand le lieutenant-colonel Jean-Rémy Duval et ses hommes montent vers Bise­ sero, ce 27 juin 1994, ils veulent vérifier un renseignement obtenu la veille, à Kibuye : des Tutsi rescapés des tueries seraient encore en vie sur les hauteurs. Quelques milliers peut-être, sur les 50 000 environ qui y avaient trouvé refuge au mois d’avril, fuyant le génocide depuis les régions voisines.

Fin juin, il ne reste que de petits groupes, pourchassés quotidiennement par les miliciens et la population hutu, sous la supervision de militaires des Forces armées rwandaises et des autorités civiles.

C’est sur le petit transistor dont les piles lui sont fournies par un ami hutu qu’Eric Nzabihimana a entendu que les soldats français de Turquoise étaient arrivés au Rwanda. Il a vu leurs hélicoptères atterrir à Gishyita, à quelques kilomètres à vol d’oiseau de Bisesero. Alors quand il aperçoit le convoi du lieutenant-colonel Duval, ce 27 juin 1994, il veut leur décrire la situation désespérée des survivants tutsi : « Ils se sont arrêtés. [...] Mes collègues, voyant que je n’étais pas en danger, se sont rapprochés de moi. Je leur ai demandé d’apporter quelques cadavres qui étaient éparpillés partout à côté de la route. Ils ont emmené des morts qui étaient encore chauds et qui saignaient. Les militaires français ont fini par constater que ce que je disais était vrai. »

« Restez dans vos cachettes »

« Ils ont dit : « Nous sommes venus pour vous sauver, mais nous ne sommes pas prêts aujourd’hui. » J’ai dit : « Si vous nous laissez comme ça alors que les tueurs sont là sur les collines, à votre départ ou demain, ils vont revenir. N’y a-t-il pas moyen de rester pour nous sauver, nous protéger ? Ou bien nous partons avec vous ? » Ils ont dit : « Ce n’est pas possible. Nous ne sommes pas sûrs de cette région. Restez dans vos cachettes. Nous serons de retour dans trois jours. » [2]

Montrant au chef des Français les miliciens Interahamwe sur les hauteurs voisines, Bernard Kayumba lui dit que les miliciens vont les tuer s’il part avec ses hommes. Mais cela ne modifie pas la décision du lieutenant-colonel Duval : « Nous devons partir. Mais nous reviendrons, je vous le promets ! » [3]

Duval rend compte de sa découverte le jour même. La hiérarchie militaire prétend aujourd’hui le contraire, accusant ainsi cet officier d’être seul responsable de la mort d’un millier de Tutsi. Pourtant, le soir du 27 juin, le commandant de la force Turquoise, le général Jean-Claude Lafourcade, envoie un fax à Paris où il écrit pencher pour l’hypothèse que se trouvent à Bisesero des « Tutsi ayant fui les massacres d’avril et cherchant à se défendre sur place » et non des « éléments FPR infiltrés » [4].

Pourtant, Christophe Boisbouvier, l’un des journalistes qui était avec Duval, diffuse le 28 juin à midi sur RFI un reportage sur la rencontre de la veille. Pourtant, Patrick de Saint-Exupéry et Dominique Garraud, eux aussi avec Duval, font paraître le 29 juin leurs articles dans Le Figaro et Libération...

Un secours contraint et forcé

N’écoutant pas la radio, ne lisant pas la presse, prétendant n’avoir reçu aucun compte-rendu interne, l’état-major n’est pas au courant. C’est donc « par hasard » que le capitaine de frégate Marin Gillier « découvre » le 30 juin, pour la seconde fois, les Tutsi survivants de Bisesero. Gillier, stationné à Gishyita, entend et observe depuis trois jours les chasses à l’homme qui ont lieu à quelques kilomètres à vol d’oiseau. Il voit monter les tueurs vers Bisesero. Pense-t-il qu’ils vont combattre le FPR alors que la plupart sont munis d’armes blanches ? Ce 30 juin 1994, il traverse Bisesero sans rien voir et va jusqu’à un village plus éloigné.

Mais des journalistes, Michel Peyrard et Benoît Gysembergh, de Paris-Match, et Sam Kiley, du Times, tombent sur un groupe de Tutsi. Un détachement de militaires français, dont fait partie Thierry Prungnaud, enfreint les ordres et retourne sur place. Prévenu, Gillier arrive à son tour et alerte les secours.

Le capitaine de frégate Marin Gillier n’avait pas l’ordre de sauver les Tutsi de Bisesero le 30 juin. C’est contraint et forcé que l’état- major les a secourus, trois jours trop tard pour beaucoup d’entre eux.

« Briefant » ses subordonnés, dont Duval et Gillier, à leur arrivée au Rwanda le 23 juin, le colonel Jacques Rosier, chef du COS Turquoise, avait transformé les victimes en bourreaux et résumé la situation en expliquant que « des rebelles tutsi venant d’Ouganda envahissent le pays par le nord et zigouillent tous les autres » [5]...

[1] Une troisième plainte concernant Bisesero a été déposée par Innocent Gisanura.

[2] Conférence d’Eric Nzabihimana à Strasbourg le 21 novembre 2011.

[3] « Rwanda : les assassins racontent leurs massacres », Patrick de Saint-Exupéry, Le Figaro, 29 juin 1994.

[4] Laure de Vulpian et Thierry Prungnaud, Silence Turquoise, éditions Don Quichotte, 2012,

[5] Silence Turquoise, p. 103. Sur Bisesero, on lira aussi avec profit Jacques Morel : La France au cœur du génocide des Tutsi, Izuba éditions
- L’Esprit frappeur, 2010, « Chapitre 31. Durant quatre jours, les militaires français se rendent complices de l’extermination des survivants tutsi de Bisesero » (l’ouvrage est téléchargeable : jacques.morel67.pagesperso-orange.fr/ ).

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