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Guerre française au Cameroun : la France toujours dans le déni

Publié le 4 novembre 2013 (rédigé le 1er septembre 2013) par Alain Batchy

Ce qu’il y a de plus troublant avec nos socialistes de gouvernement, c’est qu’on ne sait jamais exactement s’ils font de l’humour ou s’ils se vautrent simplement dans le cynisme le plus répugnant. Tel est du moins l’état d’esprit dans lequel on se trouve en lisant la réponse que le gouvernement a apportée, le 23 juillet dernier, à une question écrite posée à l’Assemblée nationale par le député EELV Sergio Coronado.

Ce dernier se demandait si le gouvernement de Jean-Marc Ayrault partageait l’opinion exprimée par François Fillon selon laquelle la guerre féroce que la France a menée au Cameroun dans les années 1950 et 1960 relevait, comme l’affirmait crânement l’ancien Premier ministre en 2009, d’une « pure invention » [1].

Rappelons que cette guerre, qui a fait selon les rapports militaires français eux-mêmes plusieurs dizaines de milliers de morts, a eu pour fonction d’écraser le mouvement nationaliste camerounais, porté par l’Union des Populations du Cameroun (UPC), pour installer un régime « ami » à Yaoundé. Ou, comme l’écrira plus tard Pierre Messmer, Haut-Commissaire de la France à Yaoundé de 1956 à 1958 : «  La France accordera l’indépendance à ceux qui la réclamaient le moins, après avoir éliminé politiquement et militairement ceux qui la réclamaient avec la plus d’intransigeance » [2].

La question de Coronado – qui s’intéressait à un sujet déjà soulevé deux ans plus tôt par Noël Mamère – était d’autant plus légitime que les témoignages et les études s’accumulent ces dernières années, qui prouvent aujourd’hui de façon aussi précise qu’irréfutable que, pour « éliminer » leurs opposants camerounais, «  les gouvernements français de l’époque ont mené de violentes opérations de répression contre [l’UPC] et contre les populations civiles soupçonnées de [la] soutenir ». Parmi ces méthodes, le député relevait, entre autres, les bombardements intensifs auxquels les populations furent soumises, la vaste politique de regroupement forcé de villageois dans des villages militarisés, la mise en place d’une guerre psychologique de grande ampleur et d’un système de torture généralisée, les multiples exécutions extrajudiciaires recensées et les forfaits des sanguinaires milices profrançaises3. Bref, un arsenal analogue à celui qui était déployé, au même moment, en Algérie…

Réponse, donc, du ministère des Affaires Étrangères à Coronado : circulez, il n’y a rien à voir. Après avoir disserté sur les lourdes « responsabilités » de la France à l’époque coloniale et mentionné la « renégociation » des accords de défense franco-camerounais, les petits malins du Quai d’Orsay ne s’intéressent à la question posée par le député Vert que pour le renvoyer « aux historiens à qui il appartient désormais d’exploiter les archives rendues disponibles pour apporter leur éclairage sur la période. »

Plus intéressant encore : la réponse du Quai d’Orsay (version Laurent Fabius) reprend mots pour mots…celle qu’avait formulée deux ans plus tôt le même Quai d’Orsay (version Alain Juppé) à la question de Noël Mamère !

Faut-il expliquer aux services du ministère des Affaires étrangères que des dizaines de chercheurs, journalistes, militants ont déjà publié des quantités d’études et enregistré des centaines de témoignages qui, tous, confirment que la France s’est livrée à des atrocités au Cameroun dans les années qui ont précédé et suivi l’indépendance de ce pays, le 1er janvier 1960 ? Non, il faut simplement comprendre que le pouvoir socialiste, droit dans ses bottes juppéo-sarkozistes, n’a nullement l’intention de suivre le chemin de vérité et de justice auquel a par exemple consenti le Premier ministre britannique David Cameron, pourtant ultra-conservateur, qui reconnaissait en juin dernier, devant la chambre des Communes, les crimes perpétrés par les Britanniques dans les années 1950 au Kenya au cours de la répression des Mau Mau [3].

Imaginons même un instant qu’il faille encore attendre ces mystérieux « historiens » auxquels font appel les gouvernements français successifs cherchant désespérément à nier l’évidence [4].

Les déclarations des officiels français qui, à l’instar des anciens Premiers ministres Michel Debré ou Pierre Messmer ou des militaires Jean Lamberton ou Max Briand, se glorifiaient ouvertement dans leurs Mémoires ou dans leurs rapports d’avoir noyé le nationalisme camerounais dans le sang, ne justifieraient-elles pas à elles seules une enquête interne du côté, par exemple, des archives militaires de Vincennes ?

Malheureusement, et on le sait depuis longtemps, les héritiers de Guy Mollet et de François Mitterrand n’aiment pas plus que leurs homologues pétainistes ou gaullistes ces basses besognes. Outre qu’on risque de se salir les doigts sur de vieilles encres et dans des dossiers poussiéreux, cela imposerait de déroger à la règle d’or du socialisme de gouvernement. Lequel met un point d’honneur à toujours servir les puissants… en évitant soigneusement de rendre justice aux « vaincus de l’Histoire ».

[1] Conférence de presse, Yaoundé, 21 mai 2009

[2] Question au gouvernement n° 31918 du 9 juillet 2013. Pour une synthèse, voir Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa, Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique (19481971), La Découverte, Paris, 2011.

[3] Et débloquait au passage une vingtaine de millions de livres sterling pour tenter de « dédommager » les survivants.

[4] Insultant au passage les travaux réalisés par Mongo Beti, Achille Mbembe, Richard Joseph, Abel Eyinga, Piet Konings, Meredith Terretta, et tant d’autres, parmi lesquels ces dizaines de jeunes historiens camerounais qui recensent depuis des années des témoignages sur les atrocités commises à cette époque par les troupes françaises et leurs supplétifs.

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