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Centrafrique : retour sur une non intervention

Publié le 17 octobre 2013 (rédigé le 1er octobre 2013) par Yanis Thomas

A l’heure où François Hollande tente de convaincre les Nations Unis d’intervenir massivement en Centrafrique, il est primordial de revenir sur le rôle trouble que joue la France dans la crise qui ravage le pays.

Le 20 août 2012 se constituait en République Centrafricaine une coalition hétéroclite de mouvements armés [1], la Séléka (« coalition » en langue sango), visant à renverser le pouvoir du président François Bozizé. Quatre mois plus tard, la Séléka va lancer une offensive fulgurante depuis le nord du pays, qui va la mener aux portes de Bangui, la capitale, à la veille de Noël. Un cessez-lefeu est décrété, qui permet l’ouverture à Libreville, au Gabon d’une phase de négociations entre Bozizé et les leaders de la Séléka, sous l’égide de Denis Sassou Nguesso. Il faut dire que le dictateur congolais s’y connaît, en matière de prise de pouvoir par les armes !

Ces discussions débouchent sur un accord, dit de Libreville, qui prévoit la constitution d’un gouvernement d’union nationale laissant une large place à l’opposition (avec Nicolas Tiangaye comme premier ministre) et réduisant sensiblement les pouvoirs du président en place. La trêve est de courte durée : le 20 mars 2013, la Séléka décide de reprendre les hostilités, arguant du non respect des accords, notamment concernant la libération des prisonniers politiques. Quatre jours plus tard, le régime de François Bozizé tombe, lui-même s’enfuyant au Cameroun en hélicoptère. La Séléka porte alors Michel Djotodia à la présidence, mais ne contrôle pas ses « troupes ». Le pays sombre dans le chaos.

Revoilà les affreux

Ceci n’empêche pas quelques Français bien connu du monde françafricain, de venir fouiner dans ce pays en crise, à l’affût de toute opportunité de prédation. Claude Guéant a ainsi rencontré en juin Michel Djotodia, sur fond de négociation pétrolière, l’ancien ministre de l’intérieur ayant voyagé en jet privé avec Laurent Foucher, un collaborateur du groupe pétrolier français Maurel et Prom (Jeune Afrique JA, 5/07).

Autre figure emblématique, JeanChristophe Mitterrand, condamné dans l’affaire de l’Angolagate, venu le 17 juillet pour proposer ses services en matière de sécurité (JA, 25/07). Une vingtaine de mercenaires français l’ont précédé, emmenés par Jérôme Gomboc, un ancien du 3e régiment de parachutistes d’infanterie de marine (3e RPIMa) assureront désormais la sécurité du président Djotodia (JA, 17/07). Un classique en Centrafrique : Bozizé était déjà conseillé sur les questions militaires par la société EHC [2], enregistrée dans un paradis fiscal, le Delaware (EtatsUnis), et dirigée par le général français JeanPierre Perez (qui avait déjà servi au même poste… pour le compte du Ministère des Affaires Etrangères).

A Bangui, les opérations du groupe étaient sous la conduite de Francis Fauchard, un ancien commando-marine, connu pour avoir été le patron de l’unité de protection rapprochée du Président Omar Bongo à la Garde Républicaine gabonaise [3]. Un changement de régime ne change pas les habitudes.

Intervention à retardement

Face à l’offensive de la Séléka, la France reste passive, se contentant de protéger l’aéroport et ce, aussi bien lors de la première que de la deuxième offensive. Lors de celle-ci l’armée française, déployée dans le cadre de l’opération BOALI visant à soutenir les troupes de la Force Multinationale d’Afrique Centrale (Fomac), s’est principalement illustrée en ouvrant le feu sur des véhicules tentant d’accéder à l’aéroport, tuant deux Indiens, en blessant cinq autres ainsi que quatre policiers tchadiens de… la Fomac !

Cette « inaction » est une sorte d’adoubement de la rébellion. Trop occupée par sa guerre au Mali, la France néglige pour un temps la situation centrafricaine. Pour un temps seulement, car il est impensable que la France relâche sa mainmise sur cet Etat d’Afrique centrale dans lequel elle fait la pluie et le beau temps depuis son « indépendance ». Au coeur de l’été, la diplomatie française se mobilise sur la question, notamment suite à l’appel de Luc Ravel, l’évêque aux armées françaises, qui a alerté l’exécutif d’un « risque djihadiste » dans le nord du pays (JA, 9/08). C’est sur ce levier, ainsi que sur la surinterprétation des tensions religieuses entre chrétiens et musulmans, que la France compte s’appuyer pour obtenir une résolution des Nations Unis avalisant un déploiement plus massif de son armée, en soutien à une force africaine de maintien de la paix.

L’ombre du Tchad

Si la diplomatie française est incontournable en Centrafrique, la main du Tchad, le puissant voisin du nord, l’est tout autant. Selon Mgr Nestor Désiré Nongo Aziagbia, évêque du diocèse de Bossangoa (nordouest), la rébellion est composée à « 70% de Tchadiens, à 20% de Soudanais et à 10% de Centrafricains » (RFI, 25/09).

Bien que le Tchad ne soit pas officiellement impliqué, son influence en sous main fait peu de doutes. Ainsi, le leader de la Convention des Patriotes pour la Justice et la Paix (CPJP), Noureddine Adam, qui est désormais à la tête du Comité extraordinaire de la défense des acquis démocratiques (Cedad, une sorte de service de renseignements), après avoir été ministre de la Sécurité (JA, 23/08), est un proche du président tchadien Idriss Déby. Il l’a notamment défendu en 2008 contre la coalition rebelle de l’Union des forces de résistance (UFR) de Timan Erdimi qui tentait de le renverser (JA, 04/04).

Un jeu trouble mais pas d’implication directe, qui permet au Tchad d’apparaître comme un allié majeur de la France si celle-ci réussit à convaincre le Conseil de Sécurité des Nations Unis de constituer une force de maintien de la paix en Centrafrique. N’ayant pas obtenu la direction de la mission de l’ONU au Mali, le Tchad espère bien cette foisci obtenir le poste.

[1] La Convention des patriotes pour la justice et la paix (CPJP) de NoureddineAdam, l’Union des forces démocratiques pour le rassemblement (UFDR) deMichelAm Nondroko Djotodia, le Front démocratique du peuple centrafricain (FDPC) d’Abdoulaye Miskine, la Convention patriotique du salut du kodro (CPSK, kodro signifiant pays, en sango) deMohamedMoussa Dhaffane, et l’Alliance pour la renaissance et la refondation (A2R). (RFI, 29/12/2012)

[2] enregistrée au Delaware…comme Roussel GSécurité, la société de Jérôme Gomboc.

[3] Blog « lignes de défense » de Philippe Chapleau, 31/08/12

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