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Rwanda, il y a 20 ans

Décembre 1993 : le retrait tardif et relatif de l’armée française du Rwanda

Publié le 13 janvier 2014 (rédigé le 5 janvier 2014) par Mathieu Lopes

Il y a 20 ans, en décembre 1993, les soldats français de l’opération Noroît quittaient officiellement le Rwanda. Déployée en octobre 1990 à la suite d’une demande de soutien du président rwandais Habyarimana à François Mitterand, cette opération est allée bien au-delà de la simple protection des ressortissants européens et a permis au régime rwandais de se maintenir... jusqu’à la mise en oeuvre du génocide des Tutsi.

Dans un télégramme diplomatique du 14 décembre 1993 [1], l’ambassadeur français au Rwanda, Jean-Michel Marlaud présente ce retrait comme un signe que la France est attachée au respect des accords de paix d’Arusha.

En effet, ces accords conclus entre le régime rwandais et le FPR imposent le « retrait des troupes étrangères » du Rwanda. Mais ce retrait intervient avec plus d’un an de retard, puisqu’il était censé s’effectuer dès août 1992. En fait, un accord de cessez-le-feu de mars 1991 prévoyait déjà ce retrait, deux ans et demi plus tôt...

Ce retard n’a rien d’anodin car dans l’intervalle, l’opération Noroît, bien au-delà de la mission affichée de protection des ressortissants étrangers, a servi à renforcer le régime rwandais en place, formant notamment les Forces Armées Rwandaises (FAR) [2], leur fournissant du renseignement. De plus, en février et mars 1993, c’est dans le cadre de Noroît qu’est conduite l’opération Chimère visant à stopper une offensive du FPR, ce qui, selon les députés français eux-mêmes, constitue un cap que l’armée française « n’aurait pas dû passer » [3]. Durant cette opération, les Français ont « commandé indirectement » une « armée d’environ 20.000 hommes » : les forces du régime rwandais alors en déroute. Selon le président Habyarimana lui-même [4], l’aide de la France «  a été essentielle pour empêcher une victoire militaire du FPR ».

Le télégramme de Jean-Michel Marlaud, cité précédemment, rapporte d’ailleurs les critiques de la Première ministre démocrate Agathe Uwilingiyimana [5] « selon laquelle Noroît aurait été au Rwanda pour défendre le seul président » Habyarimana.

En décembre 1993, le projet génocidaire est déjà en marche : des officiers des FAR anonymes alertent,dans une lettre à la mission des Nations unies, de l’existence d’un «  plan machiavélique du Président Habyarimana » suivant lequel des massacres « sont en train de se préparer et devront s’étendre sur toutes les régions du pays à commencer par les régions dites à forte concentration de l’ethnie Tutsi [...] Cette stratégie vise à faire croire à l’opinion qu’il s’agit de troubles à caractère ethnique et ainsi inciter le FPR, comme ce fut le cas en février 1993, à violer le cessez-le-feu, ce qui servirait de prétexte à la reprise généralisée des hostilités ». Selon cette lettre, l’élimination de responsables politiques favorables aux accords de paix est programmée, en particulier celle du Premier ministre pressenti.

Dans le même temps, la distribution d’armes aux milices civiles par les FAR se poursuit [6]. Cette stratégie, désignée sous le terme de « Défense civile » par les responsables rwandais [7], reprend manifestement la méthode de formation de groupes armés au sein de la population prônée par la doctrine de guerre contre-insurrectionnelle, théorisée puis enseignée par les penseurs militaires français [8].

Enfin, le retrait des forces françaises en décembre 1993 n’est pas complet, puisque plusieurs dizaines de coopérants militaires restent au Rwanda. Mais une note du renseignement belge du 23 décembre 1993 indique que «  plusieurs autres militaires [français] stationneraient en civil » et précise notamment qu’un groupe du 13ème RDP [9] continue de circuler « en tenue ». En cette fin d’année 1993, la France ne respecte donc toujours pas les accords de paix et continue de soutenir le régime qui est en train d’organiser le génocide des Tutsi.

[1] Télégramme diplomatique déclassifié, Kigali, 14 décembre 1993, Retrait du détachement Noroît

[2] Les FAR mettront en oeuvre le génocide des Tutsi, avec l’aide des milices civiles.

[3] Rapport de la Mission d’information parlementaire sur le rôle de la France au Rwanda, décembre 1998.

[4] Note déclassifiée du ministère des Affaires étrangères, 7 octobre 1993, Entretien du Président de la République François Miterrand avec le Président Juvenal Habyarimana.

[5] L’assassinat de la Première ministre, marquera la prise de pouvoir par les extrémistes hutu début avril 1994 et la mise en oeuvre du génocide des Tutsi.

[6] Mgr Kalibushi, évêque de Nyundo (Ouest du Rwanda), s’est inquièté publiquement de ces distributions d’armes à la population; (Communiqué de presse de Mgr Kalibushi, 28 décembre 1993).

[7] Note sur la « Défense civile » du Ltd-Colonel Anatole Nsengiyumva, 14 décembre 1993.

[8] Lire sur ce sujet, Une Guerre Noire, enquête sur les origines du génocide rwandais (19591994), G. Periès et D. Servenay, La Découverte, 2007.

[9] 13ème Régiment de dragons parachutistes.

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