Billets d'Afrique 235 - mai 2014

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Édito

Tant de cadavres dans le placard

Faute de courage et d’intelligence chez ses gouvernants, l’État français n’a pas fini de s’empêtrer dans les conséquences de son soutien à la dictature qui a commis un génocide au Rwanda en 1994. L’ONU, les USA, la Belgique, impliqués dans cette tragédie à des degrés divers, ont présenté des excuses au Rwanda ; la France, indéniablement la plus impliquée, persiste dans la dénégation.

Ainsi, quand, à l’occasion de la commémoration du vingtième anniversaire du génocide, le président du Rwanda évoque le rôle de la France dans la préparation et l’exécution du génocide, l’exécutif français pousse les habituels cris d’orfraie, parlant d’accusations "indignes", selon le Premier ministre, "inacceptables", dixit le ministre de la Défense, et annule le déplacement de la ministre de la Justice à Kigali. Cette vaine agitation, comble du ridicule, n’a servi qu’à faire mettre en pénitence notre ambassadeur à Kigali, et n’a en rien apaisé un grave contentieux historique qui exige des réponses plus sérieuses.

Mais peut-il jamais y avoir une heure de vérité pour une Françafrique qui s’est toujours nourrie de mensonges ? Dans son discours de politique générale, le Premier ministre s’indigne qu’on puisse laisser penser que la France a pu être complice d’un génocide, "alors que son honneur c’est toujours de séparer les belligérants". Rien n’est plus faux qu’une telle assertion. Elle est fausse à propos du Rwanda, où la France est intervenue en 1990 pour sauver d’un effondrement imminent un régime fanatique et corrompu, et a favorisé en 1994, après le début du génocide, le putsch de la fraction la plus fanatisée de ce régime. Elle est fausse à propos de la cinquantaine d’interventions de l’armée française en Afrique francophone depuis 1960, où la France a toujours été partie prenante, le plus souvent au soutien de dictatures ethnicistes et criminelles contre des rébellions populaires, parfois de putschs contre des régimes peu dociles. C’est même un objectif constant de la politique africaine de la France que de chercher à préserver son emprise en attisant les dissensions civiles de pays fragiles, quitte à prétendre venir y remédier une fois le pays à feu et à sang. Du Cameroun à la Côte d’Ivoire, du Togo au Congo Brazza, du Tchad au Niger, que d’assassinats, que de violences, que de massacres sous l’égide de la France ! Tous les moyens de la propagande la plus sophistiquée peinent à dissimuler que les dernières interventions au Mali et en Centrafrique poursuivent le même but : contrôler ces pays plutôt que leur permettre de résoudre leurs divisions.

Le génocide des Tutsi au Rwanda est la conséquence extrême d’une politique africaine constamment intrusive, arrogante et criminelle. Aucune logique historique, territoriale ou stratégique n’appelait la France dans ce pays. Pourquoi Giscard, ivre de domination africaine, a-t-il étendu le patronage de la France aux anciennes colonies belges ? Pourquoi Mitterrand et son fils Jean- Christophe se sont-ils liés au clan Habyarimana ? Cet holocauste révèle les tares congénitales de la Françafrique : une classe politique française coupée de la réalité, engluée dans ses propres mensonges, dans sa prétention à commander aux pays africains et ses relations exclusives avec ce qu’il y a de pire dans les classes dirigeantes locales, et une armée française toujours partante pour les aventures africaines qui sont sa dernière raison d’être.


235 - mai 2014
Billets d’Afrique

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