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Blaise Compaoré, chassé par son peuple, doit maintenant être jugé !

Publié le 20 novembre 2014 (rédigé le 2 novembre 2014) par Bruno Jaffré

Extraordinaire peuple burkinabè. En deux jours, il a mis Blaise Compaoré en fuite. Une victoire qui a surpris la plupart des « observateurs » et « spécialistes » de ce pays, de même que la plupart des journalistes. Pourtant, tous les signes avant-coureurs étaient là.

Depuis de nombreuses années le pays s’attendait à ce que Blaise Compaoré modifie la Constitution pour pouvoir se représenter. Cette perspective était au centre des débats politiques depuis près de 3 ans. Toutes les manoeuvres possibles ont été tentées : médiations diverses, Conseil consultatif sur les réformes politiques, tentative de dialogue vite avortée, le consensus n’a jamais pu être obtenu sur cette modification de l’article 37.

Finalement Blaise Compaoré a tenté de passer en force. Le 21 octobre, le Conseil des ministres annonce que le projet de modification constitutionnelle sera soumis à l’Assemblée nationale le 30 octobre. Il obtient le ralliement à son projet de l’ADF RDA, héritier du parti inter-africain fondé par l’Ivoirien Houphouët Boigny en 1946.

Sur le papier, une majorité des ¾ se dessine, qui permettrait de modifier la Constitution sans convoquer le référendum.

Front uni

Mais cette fois la situation politique est tout autre. L’opposition politique est unie sur la revendication du refus de tout nouveau changement constitutionnel. Elle a montré en outre une très grande capacité de mobilisation, rassemblant plusieurs fois des dizaines de milliers de personnes (cf. Billets n°227, septembre 2014). D’autre part le parti au pouvoir, le CDP, s’est considérablement affaibli, par le départ de plusieurs anciens ténors du parti pour créer un nouveau parti, le le Mouvement du Peuple pour le Progrès.

De nouvelles associations de la société civile se sont constituées, en particulier le Balai citoyen, « pour balayer le pays ». Ses membres se sont surnommés les Cibals, et ont désigné comme « Cibal suprème » Thomas Sankara lui-même ! Créé par Smockey et Sams’K Le Jah, deux musiciens très populaires parmi la jeunesse pour leur musique mais beaucoup aussi pour leur engagement, le Balai citoyen, par sa communication, ses formes d’action et de structuration en clubs locaux, l’indépendance par rapport aux partis politiques, a rencontré le besoin d’organisation et de formation d’une bonne partie de la jeunesse engagée.

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Un des militants du Balai citoyen, face à la foule de manifestants place de la Révolution, le 30/10/14 à Ouagadougou. Photos CC Mikaël Aurelio Doulson Alberca

Les choses sont alors allées très vite. L’opposition réunie derrière le CFOP (Chef de file de l’opposition) a annoncé une campagne de désobéissance civile à partir du 28 octobre, date à laquelle elle a appelé à une grande manifestation populaire. Elle a exigé que la population puisse assister aux délibérations de la séance du 30 octobre.

Insurrection populaire

La mobilisation s’organise. Le 30 octobre éclate une véritable insurrection populaire, dans laquelle le Balai citoyen joue un rôle important puisque ce sont ses militants qui sillonnent la ville pour appeler à empêcher le vote. Mieux, ce sont eux qui sont partis négocier avec les militaires alors que le chef d’état-major nommé par Blaise Compaoré, le général Traoré, s’était déclaré chef de l’État.

Le peuple est resté mobilisé sur la place de la Révolution, les militaires, les dirigeants des partis et de la société civile venant rendre compte du déroulement des événements. Au moment de boucler ce numéro, il est encore difficile de déterminer qui détient la réalité du pouvoir ; l’armée, contestée, poursuit ses discussions avec l’opposition.

La diplomatie française dans ses communiqués officiels, tout en réaffirmant l’excellence des relations passées avec le Burkina, se réfère à la charte de l’Union Africaine. Le département américain apparaît légèrement plus ferme dans ses déclarations publiques. En réalité, le 7 octobre, dans une lettre rendue publique plus tard, François Hollande écrit : «  le Burkina Faso pourrait être un exemple pour la région si, dans les mois qui viennent, il avançait lui aussi dans cette direction en évitant les risques d’un changement non consensuel de Constitution. Vous pourriez alors compter sur la France pour vous soutenir, si vous souhaitez mettre votre expérience et vos talents à la disposition de la communauté internationale ». Mais les manifestants ont prouvé qu’aucune modification de la Constitution n’aurait été consensuelle, même si Blaise avait finalement organisé un prétendu référendum.

Pour ce qui est des alternatives politiques au Burkina, l’opposition « libérale », au sens économique du terme, est désormais majoritaire, même si la gauche a progressé. Tout simplement parce que la plupart des nouveaux partis qui se sont créés dans la dernière période, l’ont été par des anciens collaborateurs de Blaise Compaoré. Et le chef de l’opposition actuel n’est autre que Zéphirin Diabré, ancien directeur Afrique d’Areva !

Réflexes françafricains

La Françafrique n’a pas manqué de se manifester durant cette période difficile. Le matin du 30 octobre, François Loncle, président du groupe parlementaire d’amitié France-Burkina Faso est venu déclarer à RFI que Blaise Compaoré pouvait très bien gérer la transition, démontrant ainsi le déphasage complet du Parlement français par rapport à la réalité de ce pays. Quant à la proposition de François Hollande de contribuer à le recaser dans les instances internationales, elle fait fi de son passé de déstabilisateur de la région, lui qui est impliqué dans toutes les guerres d’Afrique de l’Ouest, Libéria, Sierra Léone et Côte d’Ivoire, sans compter son soutien à peine voilé à certains groupes séparatistes du nord du Mali, ce qui lui a valu d’être récusé par Bamako comme médiateur.

Le France a là encore montré sa complicité avec les dictateurs africains au prix du déni de justice. Selon Le Figaro (31/10), « Paris a joué un rôle dans l’exfiltration du chef d’État déchu ». La France n’a pourtant pas à soustraire Compaoré à la justice de son pays. Le seul avenir qu’il mérite, c’est d’être jugé pour ses assassinats et crimes économiques au Burkina, mais aussi, au même titre que Charles Taylor, devant une juridiction internationale pour répondre des centaines de milliers de victimes des guerres régionales.

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