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Forum social au Sénégal rebelle

Publié le 26 février 2015 (rédigé le 1er novembre 2014) par Mathieu Lopes

Le Forum Social Africain (FSA) s’est tenu à Dakar du 15 au 19 octobre, sur le thème des « crises, guerres et interventions militaires extérieures pour le contrôle des ressources ». Plusieurs militant-e-s de Survie y ont assisté. Si la thématique affichée n’a finalement que peu été traitée par les différentes activités du forum, les échanges que nous y avons eu démontrent un vif intérêt des personnes présentes pour les questions de domination française en Afrique sur les plans militaire, économique ou culturel.

Cette édition du FSA n’a pas échappé aux critiques désormais habituelles faites aux forums sociaux : une organisation chaotique, une surreprésentation de grosses ONG du Nord, une place centrale de certaines « personnalités » de l’altermondialisme. Un participant que nous avons interrogé a déploré un « décalage entre les thèmes du forum et les préoccupations populaires ».

Les ateliers inscrits au programme portaient, pour la plupart, sur les accaparements de terre ou d’eau, les Accords de partenariat économique (APE) [1] ou les migrations. Trois ateliers se sont tenus autour de différents aspects de l’héritage du burkinabè Thomas Sankara. Mais si le contrôle de certaines ressources a effectivement été abordé dans les ateliers, rien ou presque [2] ne concernait les interventions militaires étrangères sur le continent.

Le franc CFA, un problème d’actualité

Plusieurs intellectuels sénégalais, dont Demba Moussa Dembélé, ont cependant dénoncé la domination post-coloniale de la France via la monnaie lors d’une table ronde sur l’avenir de la Zone franc. Pour les intervenants de cet atelier, les pays africains concernés ne sont pas indépendants tant que le franc CFA confisque la souveraineté monétaire des États.

Selon eux, le problème de la Zone franc se repose actuellement de manière aiguë. D’une part, en effet, plusieurs déclarations récentes (du président ivoirien Alassane Ouattara notamment) appellent à une nouvelle dévaluation de la monnaie, laquelle profiterait probablement à certains exportateurs de la zone, leurs marchandises étant plus compétitives, mais pas aux peuples, dont le pouvoir d’achat diminuerait encore vis à vis des nombreux produits importés.

D’autre part, au 1er janvier 2015 doit être mis en place le Tarif extérieur commun dans la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (TECCEDEAO). Cette uniformisation des barrières douanières, déjà effective pour les pays d’Afrique de l’Ouest qui utilisent le franc CFA, va probablement les défavoriser. En effet, leur monnaie étant arrimée à l’euro, fort, le coût de production des marchandises y est plus élevé que dans les autres pays de la région. Avec le TECCEDEAO, les États de la Zone franc CFA ne pourront désormais plus protéger leurs pays par des barrières douanières distinctes de pays voisins où les coûts de production, non liés à l’euro, sont moins élevés.

Les participants à l’atelier ont donc réaffirmé la nécessité de sortir leurs pays de cette monnaie coloniale et appelé à une mobilisation sur ce thème lors du contre-sommet de la Francophonie, en novembre.

Grogne contre les entreprises françaises

Les échanges que nous avons pu avoir dans les couloirs du forum ou dans les rues de Dakar montrent un agacement partagé des Sénégalaises contre les pratiques des entreprises françaises. En septembre dernier, c’est l’entente entre Eiffage, Total et Orange autour de l’autoroute à péage qui provoquait la colère. Sans appel d’offres, Eiffage a confié à Total le monopole des stations-service sur l’autoroute de Dakar et conclu avec Orange un accord permettant aux automobilistes de recourir aux services de paiement par téléphone aux péages. Plus globalement, sur l’ensemble du territoire sénégalais, Orange offre à ses clients une recharge de 10% du montant des transactions effectuées dans les stations Total via sa solution de paiement Orange Money. Les autres enseignes pétrolières sénégalaises s’insurgent contre cette entente car dans un contexte où le prix du carburant est fixé par l’État, elle crée un avantage compétitif là où il ne devrait pas y en avoir. Ainsi, les entreprises françaises au Sénégal collaborent pour renforcer leur emprise sur des marchés qu’elles dominent déjà grandement.

Par ailleurs, nous avons appris dans nos discussions que le Sénégal interdit parfois les importations de sucre lorsque les besoins sont couverts par la production du deuxième employeur du pays, la Compagnie sucrière sénégalaise. Cette protection profite, certes, à l’emploi dans le pays, mais aussi au propriétaire français (vivant en Suisse) Jean-Claude Mimran. Des ouvriers de cette compagnie, que nous avons rencontrés à Dakar, déplorent les conditions de travail dans l’entreprise, qui a largement recours aux contrats journaliers.

Un jeune participant marocain au forum dénonce, lui aussi, « la domination française sur une grande partie de l’économie » de son pays. Il est engagé dans la campagne « Stop TGV », qui dénonce le projet ferroviaire au Maroc, pour le profit des constructeurs français, mais où les sommes englouties n’iront pas au développement de structures d’éducation ou de santé qui manquent cruellement.

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Brochure du collectif STOP TGV !

Que fait encore l’armée française au Sénégal ?

Les entretiens que nous avons menés montrent aussi un vif intérêt pour la question des interventions militaires françaises en Afrique, thème affiché mais délaissé du forum social. Seul M. Diouf, représentant les jeunes dans l’organisation du forum, épuisé par le travail mené avant le début de l’événement, a mentionné au micro de la plénière d’ouverture les anciens colonisateurs, qui ont « assez commis de barbarie envers l’Afrique », et qui «  à chaque époque, essayent de réadapter les choses pour pouvoir exploiter » les peuples africains.

À de très rares exceptions, l’ensemble des personnes que nous avons rencontrées considèrent que, si certaines interventions militaires étrangères ont pu parfois contribuer à l’apaisement, elles ne sont jamais désintéressées. Un jeune étudiant, déplorant l’incapacité de l’Union africaine à résoudre les crises, dénonce « les puissances, qui profitent de cette situation pour jouer le rôle de pompier », et ajoute : « mais nous savons tous les arrières-pensées de ces interventions : asseoir leur hégémonie et continuer à exploiter nos ressources ! »

Si beaucoup rappellent que la « coopération des peuples » est la bienvenue, la présence militaire française en Afrique est l’objet d’une certaine hostilité. Pour un jeune journaliste sénégalais, « il n’y a pas encore d’indépendance tant que nous ne contrôlons pas nos territoires » et que les bases et militaires français sont omniprésents « de Djibouti au Sénégal », « c’est probablement un positionnement stratégique pour continuer à faire partie de ceux qui décident de la politique mondiale ». Déçus par le président Macky Sall, nombreux considèrent même comme un résistant à la présence militaire française son prédécesseur Abdoulaye Wade, qui affirmait avoir obtenu la réduction du dispositif au Sénégal.

A Dakar, où l’habitat est dense, l’occupation d’hectares par l’armée française passe mal. Un jeune journaliste sénégalais rappelle par exemple que la Cité Claudel, promise aux étudiants et enseignants de l’Université Cheikh Anta Diop, est toujours occupée par les militaires français. « Aujourd’hui, les avions militaires français survolent Dakar, il y a quelques années, avec Wade, ça avait cessé » (effectivement, avec l’opération Serval au Mali, l’activité militaire française s’est intensifiée au Sénégal). Un jeune Sénégalais du réseau Activista d’Actionaid s’emporte franchement sur les soldats français au Sénégal : « ils doivent partir, nous n’avons pas besoin de leur présence ici ! », « ils nous utilisent (…) puis ils volent nos ressources », « nous demandons plus de respect ! ».

Culture rebelle

Un des participants, plus âgé, invoque la mémoire du combat de Lat Dior, pour expliquer son rejet de la présence militaire française. Car dans le pays de Senghor, souvent présenté comme acquis à la culture française, les figures de la résistance à la colonisation sont pourtant omniprésentes.

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Cheikh Amadou Bamba. A droite, le cheval de Lat Dior peint sur un taxi

Ainsi, Lat Dior, représenté via son cheval sur tous les taxis collectifs, est un héro national. Il est connu pour avoir tenu tête militairement au capitaine français Faidherbe, alors chargé de la « conquête et pacification » du Sénégal. On trouve aussi des peintures de Cheikh Amadou Bamba, ou les slogans « Bamba partout, Bamba merci ! » sur tous les murs de Dakar. Ce fondateur de la confrérie mouride, que les colonisateurs considéraient comme une menace à leur autorité fut déporté par la France au Gabon d’abord, pendant plus de 7 ans, puis en Mauritanie. C’est en son hommage que sa ville, Touba, a donné son nom au café qu’on boit partout au Sénégal.

La question de l’émancipation linguistique est aussi revenue dans de nombreux échanges. Le français, au-delà de l’empreinte coloniale, est un point de cristallisation des inégalités dans le pays. En effet, la totalité des enseignements scolaires se fait en français, qui est toujours la langue de l’administration. Le français représente un obstacle considérable à l’ascension sociale dans un pays où tout le monde ne maîtrise pas cette langue. Certains militent pour que le wolof, bien plus répandu, devienne la langue officielle.

Y’en a encore marre

Grand absent du FSA, le mouvement de jeunesse Y’en a marre a été à la pointe de la contestation contre le président Abdoulaye Wade, qui a tenté de se maintenir pour un troisième mandat en 2012.

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Les mouvements sociaux en Afrique de l’Ouest

Grâce à une forte mobilisation populaire et à la coalition de l’ensemble de l’opposition, c’est finalement Macky Sall qui s’est installé à la présidence. Le mouvement Y’en a marre avait alors pu être critiqué pour s’être limité à cette revendication du départ de Wade, pour avoir reçu le président Obama ou le chef de la diplomatie française Laurent Fabius : certains voyaient déjà le mouvement s’institutionnaliser et craignaient qu’il prenne goût à fréquenter les puissants.

Mais comme le relève Ndongo Samba Sylla, de la Fondation Rosa Luxembourg, qui a coordonné le livre Les mouvements sociaux en Afrique de l’Ouest, Y’en a marre semble renouer avec les préoccupations populaires et une certaine radicalité. Le dernier tube du groupe KeurGui, membres éminents de Y’en a marre, s’intitule Diogoufi (« rien n’a changé » en wolof) et dénonce les promesses non réalisées de Macky Sall. Le titre a été mis en avant par le groupe pour la promotion de son dernier album et semble avoir fortement déplu aux sponsors de leurs différents concerts, dont plusieurs ont été annulés ces derniers mois. Signe que la parole des rappeurs de Y’en a marre dérange à nouveau le pouvoir au Sénégal.

Le mouvement a d’ailleurs rejoint le collectif « Non aux APE », regroupant de nombreuses franges de la société civile, et ses figures portent désormais haut et fort la revendication du rejet de ces accords par Macky Sall. Les APE sont fortement contestés au Sénégal, dénoncés lors du forum comme la « dernière adaptation des occidentaux » pour dominer le continent. C’est d’ailleurs sur cette revendication que le FSA a finalement pu rejoindre les mobilisations en cours au Sénégal, puisqu’il s’est clôturé sur un rassemblement contre les APE dans les rues de Dakar.

[1] Cf. Billets n°233,mars 2014 etl’appel « Il faut refuser les accords APE » relayé sur survie.org

[2] Al’exception notable du film présenté parAziz Fall, AFRICOM Go Home, Bases Étrangères Hors d’Afrique, particulièrement confus et aux relents complotistes.

Vous venez de lire un article du mensuel Billets d'Afrique 240 - novembre 2014. Pour recevoir l'intégralité des articles publiés chaque mois, abonnez vous:
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