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CHUTE DE COMPAORÉ

Les médias français amnésiques

Publié le 4 mars 2015 (rédigé le 1er décembre 2014) par Mathieu Lopes, Thomas Noirot

Comme pour le Tunisien Ben Ali en 2011, ce n’est qu’à l’occasion de sa chute que quelques uns des crimes de Blaise Compaoré, jusqu’alors cité comme honorable « président », « médiateur » pour la paix dans la région, ont été évoqués par la presse française. Malgré ce relatif revirement, cette soudaine focalisation sur la situation politique burkinabè n’a pas échappé aux réflexes classiques du traitement médiatique d’une « crise africaine ».

Ah ! qu’il semble déjà loin, le temps où « le président Compaoré » était célébré pour son action en faveur de la paix et de la stabilité. Si sa casquette de « médiateur » continue d’être brandie lorsqu’on évoque son bilan, plus personne n’hésite à braver ce qui semblait jusqu’à récemment un étrange tabou : parler de son implication dans l’assassinat de son prédécesseur et ami Thomas Sankara en 1987, de son soutien à Charles Taylor dans les guerres sanguinaires de Sierra Leone et du Libéria, de ses liens avec les ex-rebelles ivoiriens et des groupes armés au Mali, et bien sûr de l’exaspération de son peuple après 27 ans de pouvoir. On en viendrait à oublier toutes les couronnes de lauriers si patiemment tressées.

« Rectifier » l’image

Heureusement, Jean Guion, hagiographe du beau Blaise (cf. Billets n°210, février 2012), avait créé dès 1987 le CISAB (Conseil international de Solidarité avec le Burkina-Faso). Comme il l’a expliqué 20 ans plus tard, son objectif était « à une époque où les institutionnels internationaux ne considéraient pas, pour d’absurdes raisons, le Burkina Faso et ses dirigeants comme "fréquentables" (...), de "rectifier" l’image d’un pays et d’un homme ». S’il ne fut pas le seul artisan de cette « rectification », le CISAB a le mérite de recenser le plus exhaustivement possible les concours d’éloges sur le régime de Compaoré. Au milieu de ministres comme Laurent Fabius (vantant en 2012 des « relations excellentes » entre la France et le Burkina) ou Ségolène Royal (assurant en 2011 que le pays pouvait « compter sur [elle] pour redorer son image »), on retrouve des célébrités comme Jean-Michel Ribes ou un Stéphane Hessel à l’indignation bien sélective, et des alliés plus discrets comme le Professeur Jacques Barrat, qui enseignait jusqu’à l’année dernière la géopolitique des médias à l’université Panthéon-Assas (Paris 2).

Même si certains sont anecdotiques, ces témoignages révèlent le formatage des esprits en France sur le Burkina de Blaise Compaoré. Le désintérêt habituel pour les dictatures françafricaines et ce biais sont à même d’expliquer le traitement partiel et partial des événements récents par les grandes rédactions.

Crise ex nihilo

Dire que les médias français se sont peu intéressés aux manifestations massives qui se sont déroulées au Burkina Faso depuis l’année dernière serait un doux euphémisme (cf. Billets n°227, septembre 2013). Alors que les mobilisations contre la modification de la Constitution par Blaise Compaoré se sont construites pendant des mois, en s’appuyant sur les luttes sociales des dernières années, les manifestations de cette fin octobre ont été présentées comme un événement spontané et soudain, sans fournir un éclairage suffisant sur son contexte historique et social. Les médias français invitaient ainsi à constater une brusque éruption de colère populaire, dans une description niant de facto l’incroyable travail de fond réalisé depuis 2013 par des organisations de la société civile et l’opposition politique pour motiver les Burkinabè à défendre la limitation du nombre de mandats présidentiels.

Violence et chaos

« Les violences » est le terme qui a été utilisé le plus largement par les journalistes pour désigner l’insurrection burkinabè. Déjà, l’énorme manifestation du 28 octobre avait été évoquée sous cet angle, en insistant sur l’idée qu’elle avait « dégénéré » : les centaines de milliers de manifestants pacifiques étaient ainsi décrédibilisés pour s’être organisés en groupes mobiles, suite à des charges policières que les gros titres se gardaient bien de condamner. Le 30 octobre, qu’importe la répression à balles réelles : alors que vient de débuter en France un nouveau scandale sur la violence étatique lors de la répression meurtrière d’une manifestation, les émeutiers burkinabè qui veulent empêcher le coup de force de Compaoré sont présentés comme responsables d’une situation qui, insiste-t-on à nouveau, « dégénère ». Les médias reprennent le vocabulaire volontairement flou des autorités françaises, à l’instar de la dépêche AFP du 30/10 qui cite le porte-parole du ministère des Affaires étrangères : « Nous déplorons les violences qui ont eu lieu dans et aux alentours de l’Assemblée nationale. Nous appelons au retour au calme et demandons à toutes les parties de faire preuve de retenue ». Une autre dépêche AFP du même jour, cite par contre, avec distance « ce que le gouvernement sénégalais a qualifié de "soulèvement populaire" ». Comme pour bien d’autres sujets, la couverture médiatique française s’est limitée à un relais fidèle de ces dépêches.

Danger pour les ressortissants ?

Malgré un bilan estimé aujourd’hui par les autorités transitoires à 24 manifestants tués et 625 blessés lors de la répression, ce sont pourtant bien plus les dégâts matériels commis par les émeutiers qui ont fait l’objet de l’attention journalistique. Dans le journal télévisé de France 2 du 30 octobre, qui s’ouvre sur le « chaos » au Burkina où « les violences sont en cours », les tirs à balle réelle sur la foule sont rapidement évoqués (trois morts sont cités), mais ce sont les « saccages » des manifestants qui retiennent le plus l’attention. L’envoyée spéciale de France 24, pourtant interrogée par téléphone sur « le président Compaoré », n’a de mots que pour « les pillages ». Son seul témoignage est de s’indigner :« il y a quelques minutes, dans la rue, je voyais des gens s’en prendre à une banque. Ils volaient absolument tout ce qu’il y avait, jusqu’aux dossiers. Les rues, elles, sont jonchées de papiers, de bois. Il y a encore beaucoup, beaucoup, de barrages artisanaux ». Constatant l’absence des forces de l’ordre des rues, elle conclut : « c’est une certaine anarchie qui règne […] à Ouagadougou. Personne ne sait si quelqu’un dirige encore le pays ».

Le JT se poursuit sur l’habituel sujet des ressortissants : « comment s’organisent les 3500 français présents dans le pays ? ». Deux d’entre eux alors interrogés font état de ce qu’ils savent de la situation et de la répression en cours mais n’expriment aucune crainte pour eux. Les témoignages que nous avons reçus confirment qu’il n’y a pas eu d’hostilité envers les Français sur place. Certains se sont d’ailleurs joints au mouvement, bravant les injonctions de la diplomatie française de se tenir à l’écart des manifestations, relayées sur tous les médias. A de rares exceptions près [1], cette solidarité avec le soulèvement n’a pas été montrée.

Silence sur le soutien français

Dès le vendredi 31 octobre, des bruits ont couru à Ouagadougou et sur Internet sur le rôle ambigu de l’ambassadeur de France, multipliant les rencontres avec certains acteurs de la crise (armée, opposition), pour aller « vers l’apaisement ». Ni ce jour-là, ni depuis, les journalistes présents sur place n’ont semblé s’étonner à ce sujet, rapportant même sur un ton rassurant le fait que Laurent Fabius avait « demandé à notre ambassadeur sur place d’être un facilitateur de cette solution d’apaisement » (Liberation.fr, 31/10).

Quant à l’exfiltration de Blaise Compaoré par les forces spéciales françaises, les médias « spécialisés » (RFI, JeuneAfrique) s’y sont intéressés, mais cette information n’a pas produit le buzz médiatique qu’elle méritait – aussi parce qu’aucune force politique ne s’en est emparée, cela ne semblant pas vraiment choquer au sein de la classe politique française.

En revanche, la fameuse lettre que François Hollande avait adressée à Compaoré le 7 octobre au sujet du Mali, et qui l’invitait implicitement à renoncer à modifier la Constitution en l’échange de la présidence de l’organisation internationale de la Francophonie, a été amplement commentée comme un acte fort posé par le Président français. En comparaison, le positionnement de la diplomatie américaine était pourtant bien plus ferme [2] (lire p. 5).

Le soutien historique de la France au régime de Blaise Compaoré n’a pas été traité par les médias français. Il offre pourtant une perspective éclairante sur ces quelques gestes.

Les militaires, ce danger

Suite au départ de Compaoré, l’attention médiatique s’est essentiellement tournée sur l’intérim du pouvoir par l’armée. S’il s’agit effectivement d’une préoccupation des Burkinabè, qui craignent légitimement une entente entre certains officiers assurant l’impunité aux piliers du régime renversé, cette focalisation française apparaît bien hypocrite, après 27 années à s’accommoder de la « présidence » du militaire Blaise Compaoré. Si sa participation à des coups tordus de la Françafrique et ses probables « biens mal acquis » sont évoqués, la nature dictatoriale du régime continue globalement d’être passée sous silence. Ce qui n’est pas le cas de l’implication de Compaoré au côté de Paris dans sa « lutte contre le terrorisme », dont l’évocation induit implicitement une certaine sympathie. Quant à d’autres militaires-présidents alliés de la France, comme le général Idriss Déby, qui vient de recevoir Manuel Valls au Tchad, leur treillis ne pose toujours pas problème.

Reporters Sans Fausses notes ?

Le 30 octobre, en fin de matinée, une partie des manifestants décide d’empêcher la Radio-Télévision Burkinabè (RTB), contrôlée par le régime, de continuer à désinformer la population sur l’ampleur des manifestations. D’autres radios dont l’émetteur est situé à la RTB sont coupées, dont celui de RFI. L’association Reporters Sans Frontières, appréciée au Burkina pour son soutien à la lutte contre l’impunité des assassins du journaliste Norbert Zongo, publie alors un étrange communiqué demandant « que les locaux de la radio télévision soient évacués le plus rapidement possible afin que celle-ci puisse recommencer à émettre » ajoutant que « en cette période de crise, la population burkinabè a le droit d’être informée ». Sauf que c’est justement parce que la RTB est un organe de propagande du pouvoir qu’elle est prise pour cible, un réflexe normal en pleine insurrection populaire. Le communiqué parle même de « ces violences », condamnant ainsi de plus belle cette action.

Le lendemain, l’ONG doit rétro-pédaler par une actualisation de son communiqué, qui constate que l’antenne locale de RFI a recommencé à émettre vers 22h, tandis que la RTB reste muette, et admet à mots couverts que cette dernière pouvait légitimement avoir été neutralisée puisqu’elle avait « minimisé la mobilisation populaire inédite » des « jours » précédents (parler d’années aurait été plus approprié…). Elle reconnaît que les journalistes sur place « couvrent pour l’instant sans grande difficulté les événements ». Las, pas un mot, par la suite, sur la visite hostile de sbires du régime vacillant dans les locaux de Radio Oméga, une radio privée qui a couvert en direct l’insurrection (sur les ondes et sur le web), permettant aux manifestants et aux journalistes étrangers de connaître en direct les mouvements et les charges des forces de l’ordre, les mots d’ordres des organisations de la société civile et de l’opposition politique, puis le retournement d’une partie de l’armée.

[1] L’Obs dresse le 31 octobre le portrait d’une française engagée aux côtés du Balai Citoyen

[2] « Proposed Changes to Burkina Faso Term Limits », communiqué du Département d’Etat américain, 28/10/2014

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