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Justifier l’absurde "guerre contre le terrorisme"

Publié le 3 mars 2015 (rédigé le 1er février 2015) par Raphaël Granvaud

Le massacre commis dans les locaux du journal Charlie Hebdo et les autres attentats perpétrés à Paris début janvier n’ont pas entamé la rhétorique des militaires selon laquelle les interventions militaires françaises à l’extérieur contribuaient à protéger les Français sur leur sol.

La participation militaire française à la « guerre contre le terrorisme » en Afghanistan aux côtés des Américains a d’abord été secrète avant de monter en puissance. Quand il a fallu justifier l’ampleur de l’engagement (et les premiers morts chez nos soldats) devant l’opinion publique française, et alors que la « pacification » du pays par les forces de l’OTAN restait visiblement un vœu pieu, l’argument qui s’est imposé est celui d’une action qui viserait in fine la sécurité intérieure pour les Français. Ainsi le patron du Commandement des opérations spéciales (COS), le général Gomart vantait­-il par exemple pour son service « la capacité de lutter en dehors du territoire national, permettant ainsi de maintenir au loin les menaces qui pourraient frapper notre pays » (interview au Figaro Magazine, 7/12/2012). Avec le déclenchement de la guerre au Mali, puis la mise en place de l’opération Barkhane au Sahel, l’argument a évidemment été repris avec davantage de force encore, le théâtre des opérations se rapprochant du territoire national. Ainsi le chef d’état-­major des armées, le général de Villiers, affirmait : « Cette opération [Barkhane] sera longue. Mais la question est la suivante : veut­-on que ces groupes arrivent chez nous ou pas ? Ma principale mission c’est de protéger les Français. Si on ne va pas les chercher sur place, ils viendront nuire chez nous » (Interview aux Echos, 9/11/2014).

Une propagande simpliste inspirée des néo-cons

Ni le bilan de la guerre en Afghanistan, ni la résurgences des violences au Sahel, ni le massacre perpétré au journal Charlie Hebdo n’ont visiblement entamé un raisonnement aussi simpliste que fallacieux. Ainsi, lors d’un des nombreux débats sur le terrorisme qui a suivi ce drame, le général Vincent Desportes (ancienne tête pensante de l’armée française) a, avec une grande finesse, dénoncé comme munichois tous ceux qui, comme Dominique de Villepin dans une tribune récente, estimaient que la France n’avait peut­-être pas vocation à porter la guerre partout sur la planète au nom de la guerre contre le terrorisme. « Il faut être raisonnable. Ceux qui disent aujourd’hui que la guerre est chez nous parce que nous la faisons à l’extérieur, c’est les mêmes, ou c’est les fils de ceux qui applaudissaient quand Chamberlain et Daladier revenaient après avoir signé les accords de Munich ». Et d’enfoncer le clou : «  La défense des Français, elle se fait à l’extérieur et à l’intérieur. (...) Il est absolument indispensable d’aller détruire dans la bande Sahélo­saharienne, au Moyen­Orient, ces djihadistes, ces terroristes, ces barbares, qui veulent importer la barbarie chez nous » (RFI, « Le débat du jour », 14/01). On croirait entendre Georges Bush justifier il y a quelques années l’introduction du concept de « guerre préventive » dont on mesure, a posteriori, la remarquable efficacité tant en Afghanistan qu’en Irak.

Des guerres contre-productives à l’étranger...

Un autre son de cloche pour mesurer l’inanité du propos. Quelques jours plus tôt, le professeur Bertrand Badie expliquait à nouveau à propos des mouvements dits « terroristes » (qu’il caractérise plutôt comme des « entrepreneurs de la violence », prospérant sur le délitement social et économique des sociétés) : « Penser qu’une armée puisse remettre de l’ordre là où le désordre provient de la décomposition sociale est un non­sens. Et penser que l’instrument militaire puisse être un rempart à la faiblesse, à la pauvreté, à la précarité, c’est­à­dire aux principaux facteurs de guerre aujour­ d’hui, c’est totalement absurde ! (...) mais en plus de cela, le grand danger lié à ces interventions militaires occidentales dans les pays du Sud, c’est qu’elles nourrissent la violence davantage qu’elles ne la suppriment. Le fait d’entrer militairement dans ces sociétés guerrières renforce leur nature guerrière. Et ce cercle vicieux risque de conduire et conduit déjà à de véritables catastrophes. Les soi­disant succès militaires français au Mali sont une plaisanterie. On voit bien aujourd’hui comment repousse cette forme de violence qui avait fait souche et dont on admet aujourd’hui que non seulement elle n’a pas disparu mais qu’elle prolifère un peu partout du Niger à la Libye en passant par le Tchad et la Centrafrique ».

...comme sur le territoire national

Après l’attentat contre Charlie, et contre le simplisme des slogans militaires, il faudrait peut-­être aussi commencer à s’interroger sur la manière dont les interventions militaires occidentales, non seulement n’enrayent pas mais participent à la radicalisation de jeunes en butte à l’exclusion économique et sociale et aux discriminations (à un « apartheid territorial, social, ethnique », dirait un certain Premier ministre pour se payer de mots...), et qui cherchent dans une idéologie mortifère un échappatoire et une revanche à leurs humiliations quotidiennes. « Lorsqu’en 2005, Chérif Kouachi, sous l’influence de son premier mentor, Farid Benyettou, décide d’entreprendre son aventure irakienne, c’est en réaction directe à l’invasion militaire des Etats­-Unis et à l’oppression vécue par les Irakiens, à l’époque symbolisée par les tortures de l’armée américaine dans la tristement célèbre prison d’Abou Ghraib », rappelle par exemple la chercheuse Myriam Benraad (Libération, 22/01/2015).

Si l’on veut en finir avec le terrorisme, c’est une guerre contre le délitement social et la misère qu’il est urgent de mener. Avec le budget militaire ?

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