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Burundi

Pierre Nkurunziza, du satrape au criminel de guerre

Publié le 8 juin 2015 (rédigé le 3 juin 2015) par Jean-François Dupaquier
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L’obstination du président burundais Pierre Nkurunziza à arracher un troisième mandat le 26 juin prochain, en violation des Accords de paix d’Arusha et de la Constitution, pousse ce petit pays d’Afrique centrale vers la guerre civile. Les tortures et tueries perpétrées par la police et les militants du parti présidentiel contre les leaders d’une société civile désarmée mais déterminée à préserver la démocratie pourraient valoir à Pierre Nkurunziza une plainte et un mandat d’arrêt international.

Presque chaque jour depuis le 26 avril, des Burundais manifestent contre le tripatouillage juridique qui fonderait un troisième mandat du président Nkurunziza [1]. Et pratiquement chaque jour, policiers et militants Imbonerakure (« les voyants ») affublés d’uniformes de la police tirent à balles réelles sur les manifestants : officiellement, une quarantaine de tués et des centaines de blessés au 31 mai.

En octobre 2014 au Burkina Faso, il avait suffi de quelques jours pour jeter à bas l’homme qui prétendait modifier la Constitution pour se représenter. A Bujumbura, le régime du satrape burundais semble plus solide que celui de Blaise Compaoré. Aussi, le spectre d’une guerre civile prend peu à peu consistance.

Une paix chèrement acquise aujourd’hui menacée

En octobre 1993, l’assassinat du premier président burundais démocratiquement élu, le Hutu Melchior Ndadaye, par des militaires tutsi putschistes, avait ouvert le cycle d’une quinzaine d’années de guerre civile. 300 000 morts plus tard – Hutu ici, Tutsi là – et un pays ravagé, l’heure avait enfin sonné d’une négociation de partage du pouvoir. Signés le 28 août 2000 sous l’égide du président sud africain Nelson Mandela, les Accords d’Arusha pour le Burundi prévoyaient un système de quotas garantissant l’équilibre des postes au sein de l’armée, de l’administration et de la représentation politique. L’Afrique du Sud envoyait 700 militaires pour veiller à la mise en place de l’accord et assurer la sécurité des membres de l’opposition de retour d’exil. Une assemblée nationale de transition était élue, et l’Accord se transformait en Constitution.

De nombreux spécialistes de la région avaient exprimé leur inquiétude sur une « usine à gaz » qui faisait l’impasse sur le jugement des coupables de tueries et partageait le pouvoir en quotas ethniques, ce système qui avait conduit le Rwanda à l’abîme. L’objectif des négociateurs d’Arusha n’était évidemment pas de construire un « Hutuland » et un « Tutsiland », mais de relever un pays où les deux groupes devaient trouver leur équilibre. Un exercice particulièrement difficile, mais reconnu comme « gagnant-gagnant ».

Rallié en 2003 à cet accord, Pierre Nkurunziza, leader du principal mouvement rebelle, le Conseil national pour la défense de la démocratie – Forces pour la défense de la démocratie (CNDDFBB), y a vite trouvé son compte : en 2005, le Parlement l’élisait président de la République. En 2010, il était seul réel candidat face à une opposition désorganisée et intimidée.

Si jusqu’en 2010 les Burundais avaient apprécié les bienfaits de la paix, le second mandat de Pierre Nkurunziza s’est révélé désastreux. Corruption effrénée à tous les niveaux de l’Etat, incurie, sectarisme ont obéré le développement du pays, alors que le Rwanda voisin, tout aussi pauvre il y a un quart de siècle, est aujourd’hui un modèle pour sa bonne gouvernance. Le régime ne tient plus que par l’institutionnalisation de la terreur, au point d’inquiéter certains hiérarques.

Le parti présidentiel lui même, le CNDDFDD, était très partagé sur la perspective d’un troisième mandat. Le « Comité des sages » du parti avait émis un avis négatif. Une véritable gifle pour le président. Pierre Nkurunziza a commencé par un coup de force au sein de son parti. Les miliciens Imbonerakure, la « Ligue de la jeunesse du parti » ont été convoqués le 25 avril pour « encadrer » un congrès extraordinaire qui a avalisé le principe d’un troisième mandat. Ensuite, les menaces de mort contre les membres de la Cour constitutionnelle ont permis d’avaliser le tripatouillage institutionnel.

Un troisième mandat qui déstabiliserait le pays

Puissante et bien organisée, la société civile burundaise a parfaitement compris que le troisième mandat mettrait en pièces les accords de paix d’Arusha et ferait reculer pour longtemps la démocratie naissante. Un comité anti-troisième mandat, rassemblant un millier d’associations, a appelé à des manifestations violemment réprimées par la police.

Pierre Nkurunziza en a profité pour faire couper les émetteurs relais des trois principales radios indépendantes du Burundi sous prétexte que ces radios incitent la population «  au soulèvement  ». Selon l’International Crisis Group (ICG), une ONG dont les analyses de la vie politique au Burundi font autorité, « la situation est beaucoup plus grave que les élections ratées de 2010 : ce qui est en jeu à travers ce nouveau cycle électoral est le maintien de l’accord d’Arusha comme fondation du régime burundais. (…) l’épreuve de vérité que constituent ces élections risque de devenir une épreuve de force » [2].

Pour la journaliste Colette Braeckman, « tout indique que le Conseil de Sécurité dispose désormais d’informations confirmant les rumeurs qui traversent le Burundi depuis des semaines, selon lesquelles le parti au pouvoir serait prêt à prendre le risque d’une déstabilisation violente afin d’assurer la victoire électorale de son candidat, le président sortant et que le recrutement de jeunes miliciens, les Imbonerakure et la distribution d’armes dans toutes les provinces seraient organisées par l’ancien chef des services de renseignements, Adolphe Nshimiymana, l’un des hommes les plus redoutés du pays, devenu conseiller à la présidence ».

Souffler sur les braises de l’ethnisme

Fils d’un député tué en 1972 lorsque l’armée burundaise à majorité tutsi avait massivement éliminé les élites hutu, ancien leader d’un mouvement rebelle, aujourd’hui pasteur évangéliste partageant sa vie entre prières et entraînements sur les stades de football, le président Nkurunziza dissimule sous son apparente bonhomie un entêtement mystique. Se disant investi par Dieu pour diriger le Burundi, il ne tolère aucune contradiction. Son régime, à l’instar de celui du président Habyarimana au Rwanda avant 1994, distille une propagande insidieuse contre une « menace tutsi » derrière des mots codés.

Alors que les cortèges de manifestants sont composés de Hutu et de Tutsi, unis dans une revendication sociale de grande ampleur, le pouvoir prétend que les protestataires viennent de « quartiers hima » (Hima étant considéré comme synonyme de Tutsi). Les opposants sont également appelés « Iscatani » (« le Diable ») qu’il faut « kumesa » (« lessiver » ou « éliminer »). Au Rwanda, la propagande du génocide utilisait des termes équivalents pour diaboliser Tutsi et Hutu démocrates.

Le régime de Pierre Nkurunziza cherche à recréer un climat d’antagonisme ethnique fondé sur une forme « d’intégrisme hutu ». Dans la campagne, les Imbonerakure marquent d’une croix blanche des maisons de Tutsi et de Hutu démocrates, multipliant les menaces de mort contre tous ceux soupçonnés de refuser le troisième mandat. En deux mois, plus de 110 000 burundais (1% de la population, essentiellement des Tutsi) ont fui vers la Tanzanie, le Rwanda et la RDC.

Le 13 mai, profitant d’une tentative de putsch qui a vite tourné à la journée des dupes, le régime s’est débarrassé des derniers ministres modérés et il a organisé la destruction des radios privées. L’opposition est harcelée, toute forme d’expression divergente muselée. Pierre Nkurunziza et le CNDDFDD mènent pratiquement seuls une campagne électorale ubuesque qui devrait conduire à une réélection facile du président le 26 juin.

Une pression internationale tragiquement insuffisante

Pour l’ICG, seule une pression internationale très forte pourrait dissuader le régime de basculer définitivement dans la terreur politique, seul moyen de faire réélire Pierre Nkurunziza, alors que tous les sondages d’opinion démontrent son impopularité. L’ICG propose notamment de faire savoir « aux responsables des services de sécurité burundais que des actes de répression contre la population conduiraient à une enquête de la Cour pénale internationale, une réduction ou une suspension des programmes de coopération policière et militaire des pays européens et des Etats-Unis, des interdictions de visas et l’interdiction pour les officiers en cause de servir dans des missions de maintien de la paix de l’Union Africaine et des Nations Unies ». Une analyse qui date de deux mois et qui apparaît prophétique.

Lors d’un colloque à Paris le 31 mai, l’avocat Antonin Levy a souligné que le droit est bafoué tous les jours au Burundi et que la plupart des critères qualifiant le crime de guerre sont réunis. Il envisage de déposer une plainte en France contre Pierre Nkurunziza en se fondant sur les règles de compétence universelle s’appliquant contre la torture, qui pourraient permettre la saisine d’un juge d’instruction français et, le cas échéant, le lancement d’un mandat d’arrêt international contre le président du Burundi, comme ce fut le cas contre Omar el-Bechir, le président du Soudan.

L’Union européenne est pour sa part invitée à faire respecter l’article 96 de l’accord de Cotonou, qui prévoit une éventuelle suspension de la coopération européenne en cas de manquement à une obligation découlant du respect des droits de l’homme, des principes démocratiques et de l’Etat de droit.

La Belgique, les Pays-Bas et la France viennent d’annoncer la suppression d’une partie de leur aide au régime, l’Eglise catholique, très puissante au Burundi, se retire de la Commission électorale (CENI) mais les pressions sur Pierre Nkurunziza ne semblent pas entamer sa détermination. Dimanche 31 mai, les chefs d’Etat d’Afrique de l’Est, réunis à Dar es Salaam pour tenter de trouver une issue à la crise burundaise, n’ont finalement proposé qu’un report « d’au moins un mois et demi » du calendrier électoral, le temps de reconstituer les conditions d’une compétition démocratique. Pierre Nkurunziza ne s’était pas déplacé mais n’a pas manqué de se féliciter de ce texte timoré « qui respecte la souveraineté du Burundi ». Le président rwandais Paul Kagame, visiblement agacé des palinodies de ses collègues, n’avait pas non plus fait le déplacement.

A l’évidence, le président du Burundi est déterminé à arracher une victoire électorale à tout prix. Y compris au risque de se retrouver un jour avec le statut de proscrit, poursuivi par la justice internationale comme criminel d’une guerre menée contre son peuple.

Photo sous licence Creative Commons du gouvernement sud-africain https://www.flickr.com/photos/gover...

[1] M. Nkurunziza prétend en effet que, même si l’accord d’Arusha et la Constitution limitent à deux les mandats du chef de l’Etat, son premier mandat ne compte pas puisqu’il avait été élu en 2005 par le Parlement, avant d’être réélu au suffrage direct en 2010.

[2] Les élections au Burundi : l’épreuve de vérité ou l’épreuve de force ? Rapport Afrique de International Crisis Group N°224, 17 avril 2015.

Vous venez de lire un article du mensuel Billets d'Afrique 247 - juin 2015. Pour recevoir l'intégralité des articles publiés chaque mois, abonnez vous:
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