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Tchad

De Habré à Déby, constance du soutien français

Publié le 5 octobre 2015 (rédigé le 1er septembre 2015) par Eléa Gary

Depuis l’indépendance, la France entretient des relations fortes avec le Tchad, d’un régime à l’autre, qui se caractérisent par leur dimension militaire et font de ce pays l’un des piliers de la Françafrique.

Lorsque Hissène Habré prend le pouvoir en 1982, le Tchad est en proie depuis 1979 aux différentes factions rebelles du Frolinat qui se caractérisent par la complexité des jeux d’alliances et des soutiens étrangers. Face à une autre rébellion, le GUNT de Goukouni Weddeye soutenu par la Libye, Habré apparaît comme un rempart aux velléités d’expansion et d’hégémonie du voisin libyen Mouammar Kadhafi. Malgré ses responsabilités dans l’assassinat du commandant Pierre Galopin (membre du SDECE et chargé de négociations) en 1975 et dans l’enlèvement de Françoise Claustre (anthropologue française retenue en otages pendant 3 ans), la France appuie l’accession au pouvoir de Habré.

De Habré, le tortionnaire…

Un régime autoritaire et fortement répressif est mis en place. La sinistre DDS, police politique sous le contrôle direct du président, fait régner la terreur : arrestations arbitraires, tortures, disparitions… La Piscine, ancienne piscine utilisée par des expatriés transformée en prison, cristallise la terreur qui règne. Un rien suffit aux arrestations : une supposition, un lien de parenté … De 1982 à 1990, de nombreux massacres ethniques ont lieu. La région du Sud, où se mettent en place des Codos, des groupes rebelles pour se défendre contre le régime, est d’abord visée. De 1982 à 1985, la répression y est particulièrement forte, avec en 1984, « septembre noir », une période de massacres particulièrement intenses. Au gré des alliances et dissidences, ce seront ensuite les Hadjeray puis les Zaghawas qui seront la cible de ces exactions.

Le rapport de la commission d’enquête mise en place en 1992 sur les crimes commis par le régime Habré estime à 40 000 le nombre des victimes. Pourtant, pendant cette période, la France maintient et augmente son aide, livre des armes et développe sa coopération militaire. Surtout, elle intervient militairement à deux reprises pour repousser l’avancée libyenne et être force de dissuasion avec les opérations Manta (1983-84) puis Epervier en 1986. L’objectif d’empêcher l’avancée libyenne et de maintenir l’espace territorial est atteint dès 1987 mais l’opération se poursuit jusqu’à se fondre en 2014 dans le dispositif Barkhane (Cf. Billets n°238, septembre 2014). A ceci s’ajoute le maintien de la coopération militaire avec notamment le volet formation. Un témoin a d’ailleurs confirmé aux Chambres africaines extraordinaires que des agents de la DGSE fréquentaient régulièrement la DDS (Jeune Afrique, 20/07). Par sa proximité avec le régime de Habré, la France ne pouvait ignorer les crimes commis.

...à Déby et l’art de la vitrine

En 1990, alors que l’opération Epervier est restée en place depuis 4 ans malgré la fin du conflit avec la Libye, Habré devient encombrant, maintenant que le jeu régional se définit différemment (retour de la Libye, chute du Soudan…). Sur une proposition de la DGSE, et plus particulièrement de Paul Fontbonne, avec qui Déby a eu l’occasion de tisser des liens lors de sa formation à l’école de guerre, Déby apparaît comme le nouvel homme fort. L’opération Epervier se recentre sur des objectifs de protection des ressortissants et laisse libre l’entrée dans Ndjamena. S’il est présenté comme une figure d’un renouveau, Déby a été le chef des forces armées en 19831985, période de massacres dans le Sud, et maintient dans leurs postes nombre de fonctionnaires officiant sous Habré. La terrible DDS est remplacée par l’ANS. Déby enfile un costume démocratique en organisant une conférence nationale, largement soutenue par la France, pendant que ses troupes sèment la terreur et tuent, principalement dans le Sud. Dès le début des années 1990 et jusqu’à aujourd’hui, les rapports d’ONG (Amnesty, FIDH…) signalent régulièrement les graves violations des droits de l’Homme au Tchad. Le Mémorandum sur la crise politique réalisé par des groupes tchadiens en 1999 établit une liste d’exactions et de crimes commis pendant la première décennie du règne de Déby. Celle-ci pourrait largement être complétée par la décennie suivante : disparitions, tortures et arrestations arbitraires restent le fait de ce régime.

Sauvé une première fois par l’armée française en 2006, l’appui militaire français permet à Déby de se maintenir en 2008, alors que l’opposant Ibni Oumar Mahamat Saleh disparaît après son arrestation. La justice tchadienne a prononcé un non-lieu sur cette affaire et la demande de commission d’enquête parlementaire déposée en France piétine. On peut citer récemment l’arrestation arbitraire de Djeralar Miankeol, responsable de l’association Ngaoubourandi, dénonçant l’expropriation de leurs terres des agriculteurs au Tchad en juin dernier et de Nadjo Kaïna (président de l’UNET, Union nationale des étudiants du Tchad) arrêté en août 2015 pour trouble à l’ordre public et usage de faux, et dont le procès a été reporté pour manque de preuves mais dont la détention est maintenue sur fond de grogne estudiantine depuis plusieurs semaines.

La relégitimation sur la scène internationale par le biais de l’intervention au Mali et de la « lutte contre le terrorisme » renforce la violence du régime. Déby fait régner la terreur mais excelle dans les jeux d’alliances et d’image. C’est peut-être dans ce domaine qu’il réalise le mieux la fameuse « vitrine de l’Afrique » qui lui tient tant à cœur.

De Epervier à Barkhane

Le maintien de l’opération Epervier de Habré à Déby, alors que les objectifs initiaux n’étaient plus d’actualité, en dit long sur la continuité du soutien de la France d’un régime à l’autre et questionne cette alliance militaire. La proximité militaire avec le Tchad s’enracine dans l’Histoire. Ndjaména fut le point de départ de la colonne Leclerc lors de la seconde guerre mondiale, le Tchad a aussi un imaginaire colonial et guerrier fort. Il n’existe pas d’accords de défense, mais en 1976 des accords de coopération militaire technique sont signés. Ils concernent l’aide au reformatage de l’armée, l’appui logistique, le soutien à la santé et le renseignement, avec des coopérants militaires servant sous uniforme tchadien. Aujourd’hui, cette coopération s’oriente vers le renforcement des capacités et s’articule sur deux axes majeurs : la réorganisation de l’armée et le soutien institutionnel à la gendarmerie.

Mais l’armée tchadienne demeure une armée protéiforme composée de militaires de formation et d’ex-rebelles intégrés au fil des mesures de réconciliation. Armée clanique, elle est redoutée pour sa violence. En plus de l’absence d’uniforme commun, sa structure reste peu lisible malgré les réorganisations, et le pays a jusque très récemment été épinglé pour la présence d’enfants soldats dans ses troupes. C’est le sinistre bilan de décennies de coopération militaire, dont la formation est fortement orientée sur le maintien de l’ordre, et inspirée par les doctrines de la guerre anti-subversive, ou guerre psychologique.

Dans un rapport publié en avril par le CCFD-Terre Solidaire, le politologue Roland Marchal analyse «  l’impasse intellectuelle » dans laquelle se trouve la coopération militaire : « la réforme de l’armée aurait dû devenir le pilier de leur politique car c’est seulement celle-ci accomplie qu’un processus démocratique digne de ce nom aurait une chance de réussite. Or les Français sans se désintéresser du problème n’iront jamais jusqu’au bout de cette logique. Même au début des années Déby, lorsque la situation est politiquement tendue entre Ndjamena et Paris, le débat porte plus sur une réduction du nombre de combattants (et le retour au Soudan d’une bonne partie d’entre eux) que sur une institutionnalisation de l’armée à laquelle le nouveau Président n’a absolument pas intérêt puisqu’il cesserait alors d’être l’homme providentiel et indispensable, seul capable de contrôler ces fauteurs de trouble. Il y a là une (fausse) naïveté et surtout un pari dangereux maintenu jusqu’aujourd’hui qui signifie que sans Déby il n’y a plus de paix civile au Tchad et qu’avec lui l’armée ne sera jamais une véritable institution ».

Aujourd’hui, le Tchad est l’un des principaux alliés de la France, comme en témoigne l’implantation du centre de commandement de l’opération Barkhane à Ndjaména, devenue le point d’ancrage du redéploiement de l’armée française en Afrique. Les intérêts français continuent ainsi de cautionner un régime violent, quelles qu’en soit les conséquences pour la population.

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