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Burkina Faso

Putsch raté en pays insoumis

Publié le 8 octobre 2015 (rédigé le 5 octobre 2015) par Mathieu Lopes

Vestiges du régime de Compaoré, la garde présidentielle et le général Diendéré ont tenté de prendre le pouvoir, moins d’un an après l’insurrection qui a chassé le dictateur. Ils ont échoué face à la résistance massive des Burkinabè et d’une partie de l’armée. Les dirigeants africains ou français se sont positionnés à contretemps et parfois à contresens de la volonté populaire.

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Photo Sophie Garcia.

Le 16 septembre, des membres du Régiment de sécurité présidentielle (RSP) interrompent le conseil des ministres. C’est au moins la troisième fois depuis l’insurrection d’octobre 2014 que ce régiment emblématique du règne de Blaise Compaoré tente ainsi d’imposer ses revendications aux autorités de la transition chargées du pouvoir jusqu’aux élections prévues en octobre. Mais cette fois, les militaires vont plus loin et arrêtent le président Kafando et l’ensemble des ministres. Ce putsch désigne le lendemain matin le général Gilbert Diendéré comme chef de la junte.

Dérapage préparé

L’ancien numéro 2 du régime Compaoré affirme aujourd’hui qu’il n’avait pas prévu de prendre le pouvoir et que le coup de force du RSP n’avait pour but que de s’opposer à sa dissolution, annoncée en raison de la menace permanente qu’il faisait peser sur la transition et du fort potentiel de nuisance dont il disposait [1]. Mais l’opération semble très bien préparée. Dès le lancement, les médias sont coupés, y compris Radio Oméga, seule radio qui avait pu couvrir en continu l’insurrection de 2014, dont le matériel est détruit. Le RSP cible les piliers de la mobilisation de l’an passé et pourchasse tout particulièrement les membres du Balai citoyen. Sams’K le Jah et Smockey, figures de ce mouvement de jeunesse fortement mobilisé en 2014, doivent fuir alors que les putschistes viennent les traquer à leurs domiciles. Le studio de musique de Smockey est même partiellement détruit par un tir de roquette. Des comptes de propagande sur les réseaux sociaux hostiles à l’insurrection et à la transition, silencieux depuis des mois, sont réactivés.

Difficile d’y voir un simple coup de pression qui aurait dérapé. D’autant que la seule mesure politique des putschistes, au-delà de la prise du pouvoir, est la promesse d’élections « inclusives ». Le CNT [2] s’appuyant sur la Charte africaine de la démocratie de l’Union africaine a en effet invalidé la candidature de plusieurs membres de l’ancien régime aux prochaines élections, au titre de leur action passée en faveur du changement constitutionnel prévu par Compaoré pour se maintenir au pouvoir [3].

Les condamnations internationales du coup d’État sont unanimes, même du côté de la France et des USA, pour qui Gilbert Diendéré est un vieux compagnon. Le général, qui a joué un rôle-clé dans l’assassinat de Sankara, a été le contact privilégié des coopérants militaires français pendant les 27 ans du règne de Compaoré, durant lequel le régime a été de bien des coups tordus françafricains. Il est fort apprécié des occidentaux pour la place qu’il occupe dans l’antiterrorisme au Sahel depuis quelques années. La légion d’honneur que la France lui a décernée en 2008 n’est qu’un des multiples signes d’appréciation qu’il a reçus.

« L’initialisation de la résistance contre ce coup d’État est venue des membres de la société civile, à tel point que les putschistes ont cherché à en assassiner les leaders »

Mais les Burkinabè entendent bien défendre eux-mêmes les acquis de leur insurrection et se mobilisent à tous les niveaux : manifestations de rues dans tous les quartiers de Ouagadougou, barricades, grève générale décrétée par les syndicats, incendie des domiciles de certaines figures du putsch. Le président du Conseil national de la transition, le journaliste Chériff Sy [4], déclare assumer la vacance du pouvoir contre les putschistes et en appelle à la mobilisation du peuple et de l’armée régulière. Si le RSP avec ses 1300 hommes peut prétendre, difficilement, au contrôle de Ouagadougou, le reste du Burkina Faso, insoumis, est ingouvernable pour les putschistes. De nombreux affrontements opposent des jeunes au RSP. On recense aujourd’hui au moins 11 tués et plus de 120 blessés par les balles du RSP. Dans plusieurs endroits excentrés de Ouagadougou, des jeunes auraient même eu l’ascendant sur des unités du RSP, selon les rumeurs, nombreuses durant ces journées troubles.

Médiation à sens unique

Le 18 septembre, les présidents sénégalais et béninois, Macky Sall et Boni Yayi, représentant la CEDEAO (Communauté économique d’Afrique de l’Ouest), rencontrent Gilbert Diendéré et s’entretiennent avec Michel Kafando, maintenu en résidence surveillée par les putschistes. Mais contrairement à ce que veulent faire croire les chefs d’États africains, le président de la transition n’est pas associé aux négociations. Les « médiateurs » convient les putschistes, les membres de l’ancien régime et les responsables des partis politiques d’opposition à des « négociations » à l’Hôtel Laïco le dimanche 20 septembre, en présence des ambassadeurs des USA et de la France. Les membres des autorités de transition n’y prennent pas part, pas plus que les représentants de la société civile, force principale de la résistance aux putschistes. Des membres du Balai Citoyen, sortis de la clandestinité pour l’occasion, entourent l’Hôtel pour tenter de participer aux négociations mais ils y sont malmenés par des membres du RSP ou des militants du CDP [5], qui s’en prennent également à des journalistes.

Sans surprise au vu du déroulé de ces négociations n’incluant qu’une des deux parties, les « médiateurs » présentent le dimanche soir un « accord de sortie de crise » qui fait la part belle aux revendications des putschistes : le pouvoir serait remis aux autorités de transition, lesquelles ne pourraient plus légiférer que sur ce qui a trait aux élections ; les candidatures invalidées de membres de l’ancien régime devraient être ré-admises ; enfin, le sort du RSP ne pourrait être déterminé qu’après les élections et les putschistes obtiendraient même l’amnistie pour leurs actions. Les présidents africains repartent en vue d’un sommet de la CEDEAO censé entériner l’accord quelques jours plus tard.

François Hollande, en déplacement au Maroc [6], se fend alors d’une déclaration qui soutient « entièrement le dialogue engagé par des chefs d’Etat africains pour revenir au processus de transition » et met étrangement « en garde ceux qui voudraient s’y opposer ». Pourtant, au même moment, c’est l’ensemble de la résistance burkinabè au coup d’État qui s’y oppose. Guy-Hervé Kam, du Balai citoyen, déclare ainsi à la presse : « c’est honteux ce qu’a proposé la CEDEAO ». L’amnistie des putschistes est particulièrement inacceptable pour les Burkinabè.

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Manifestante burkinabè armée d’une pierre lors de l’insurrection en 2014. Photo Sophie Garcia.

Sortie de crise 100 % burkinabè

Les mobilisations dans les rues ne faiblissent pas, bien au contraire. Des liens ont été entretenus entre la société civile, Chériff Sy et de jeunes officiers de l’armée régulière, qui finissent par obliger leur hiérarchie à se positionner contre les putschistes. Le lundi 21 septembre, plusieurs colonnes de « l’armée loyaliste » sont formées dans différentes casernes de province et prennent la route de Ouagadougou, sous les acclamations de la foule, en vue de désarmer le RSP. Le lendemain, sans combattre, ils imposent des négociations aux putschistes. L’issue est très différente de ce que proposait la CEDEAO. Dans l’accord qui est finalement signé, le RSP accepte son cantonnement et son désarmement sous trois jours en échange de garantie de sécurité pour ses membres et leurs familles. Un membre des institutions de la transition joint par téléphone s’enthousiasme alors : « on est en train de tout gagner ». Cet accord ridiculise définitivement la CEDEAO. Le président nigérian s’est d’ailleurs plaint à la presse que le mouvement des militaires contre le RSP avait « sapé les efforts de la médiation » de l’institution régionale.

Il faudra plusieurs jours pour que les putschistes soient définitivement neutralisés, durant lesquels un assaut sera donné par l’armée burkinabè contre le camp du RSP où quelques éléments refusaient encore leur désarmement, et le général Diendéré se réfugiera à l’ambassade du Vatican avant d’être remis aux autorités.

La France à contretemps

La France a tenté de redorer son blason en envoyant ses troupes et son ambassadeur récupérer le président Kafando à sa résidence surveillée, avec l’accord de Diendéré. L’envoyé spécial du Monde a enjolivé cette simple escorte en « [exfiltration] par des militaires français ». L’ambassadeur français, Gilles Thibault, a fanfaronné sur Twitter que le président burkinabè « [était] bien à la résidence de France ». Depuis l’exfiltration bien réelle de Blaise Compaoré l’an dernier, soustrayant le dictateur à la justice burkinabè, la France a de quoi faire profil bas. Des militants burkinabè nous ont d’ailleurs confié avoir usé de relais diplomatiques pour demander à Gilles Thibault de ne pas « leur faire le même coup qu’avec Compaoré », une inquiétude alors partagée par d’autres ambassades, provoquant l’énervement du diplomate français.

Au-delà de cette communication et des condamnations de principe initiales, il a fallu attendre le 21 septembre, quand la défaite des putschistes était presque assurée, pour voir l’Élysée annoncer la rupture de la coopération militaire et financière française. Un geste concret mais trop tardif, qui ne saurait cacher la proximité historique de la France avec Diendéré, rouage central de cette coopération. Aujourd’hui, alors que la victoire contre le RSP est confirmée, l’ambassadeur français insiste sur l’organisation des élections, où les favoris sont toujours des personnalités favorables aux intérêts tricolores. Un membre de la société civile déplore un tel empressement partagé par bien des partis burkinabè :

« les partis politiques et les bailleurs de fonds, la France en premier, vont pousser pour qu’on aille au plus tôt aux élections. Même s’il est clair que les élections sont importantes, le chantier judiciaire ouvert pendant la transition a révélé de nombreux crimes. Il y a de nombreux dossiers qui pourraient avancer si on se donnait quelques semaines de concentration dessus. Derrière le RSP, il y a aussi un système économique et financier mafieux. C’est maintenant qu’il faut établir les responsabilités. Mais ça risque de ne pas être la priorité ».

[1] Le RSP est le régiment sur lequel Compaoré s’est appuyé pour régner, lui confiant la répression dans le sang de toute opposition lors de ses 10 premières années, entre autres basses œuvres. Bien armé, bien payé et expérimenté, ce régiment a toujours été considéré comme pouvant tenir tête au reste de l’armée du pays.

[2] Le Conseil national de la transition tient le rôle de Parlement du Burkina Faso pendant la transition.

[3] Cette charte précise « Les auteurs de changement anticonstitutionnel de gouvernement ne doivent ni participer aux élections organisées pour la restitution de l’ordre démocratique, ni occuper des postes de responsabilité dans les institutions politiques de leur Etat. »

[4] Qui a d’ailleurs contribué dans ces colonnes. Voir là notamment.

[5] Congrès pour la démocratie et le progrès, parti de Blaise Compaoré, qui a vu la candidature de plusieurs de ses membres invalidée pour les prochaines élections.

[6] Où est alors hospitalisé Blaise Compaoré.

Vous venez de lire un article du mensuel Billets d'Afrique 250 - octobre 2015. Pour recevoir l'intégralité des articles publiés chaque mois, abonnez vous:
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