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Denis Sassou Nguesso rappelle au monde qui il est

Publié le 5 novembre 2015 (rédigé le 1er novembre 2015) par Guillaume Desgranges

Redouté depuis des mois, annoncé courant septembre, le passage en force de Denis Sassou Nguesso pour rester au pouvoir après 2016 se poursuit. En dépit de déclarations tout en ambiguïté, l’Elysée lâche… les démocrates congolais, une fois de plus.

L’opposition n’est pas restée passive : outre les meetings organisés les semaines d’avant (dont celui du 27 septembre, d’une ampleur historique, cf. Billets n°250, octobre 2015), des manifestations ont lieu dès le 20 octobre dans tout le pays, avec appel à la désobéissance civile [1]. Un climat insurrectionnel règne, des bâtiments sont incendiés (dont trois commissariats à Brazzaville, et des résidences de proches de Sassou).

La démocratie selon Sassou

La réponse du pouvoir : des dizaines d’arrestations, au moins vingt morts, des dizaines de blessés. La ville martyre de Brazzaville [2] se rappelle qui est à la tête du Congo : des hélicoptères survolent les quartiers sud, l’armée tire à balles réelles, les réseaux de télécommunications sont coupés, des émetteurs radios – notamment celui de RFI – n’émettent plus.
Les leaders de l’opposition sont harcelés. Le 20, six porte-paroles de l’opposition sont arrêtés juste avant une conférence de presse, puis relâchés dans la soirée. Le même jour, vingt militants sont arrêtés [3] au domicile de M. Boungouandza (sénateur et membre de l’UPADS, un des principaux partis d’opposition). Du 22 octobre au 2 novembre, l’opposant Guy Brice Parfait Kolelas est encerclé par la Garde présidentielle à son domicile avec une trentaine de personnes.
C’est dans ces conditions que s’est tenu le référendum sur le changement de constitution. Les Congolais ont pu assister au spectacle de bureaux de vote à peu près aussi vides que leur garde-manger ; et à l’annonce sans surprise d’une participation massive – 72 % – plébiscitant la réforme à 93 % des votants. Notons qu’avec l’âge, M. Sassou Nguesso est devenu modeste : le référendum par lequel il a fait valider son coup d’État en 1979 avait prétendument obtenu 97 % des voix.
Le front d’opposition IDC-FROCAD a annoncé son programme : après trois jours de deuil et l’enterrement des leurs, les marches doivent reprendre dans les grandes villes dès le 5 novembre. Un grand meeting est prévu dès le 7, et des journées « ville morte » doivent avoir lieu tous les jeudis et vendredis jusqu’au rétablissement de l’ordre constitutionnel.

Médias français « objectifs »

Pendant ce temps, dans l’ambiance feutrée des rédactions parisiennes, on sait rester mesuré. Il aura fallu attendre le référendum pour que la presse française prenne acte de l’illégitimité des manœuvres de Sassou. Avant cela, ceux qui savent que le Congo existe gratifient leurs lecteurs d’articles ignominieusement « objectifs » – selon la définition qu’en a fait Jean Luc Godard [4] –, ouvrant largement leurs colonnes aux supposés « pro-Sassou  ». RFI fut en l’occurrence un modèle du genre, avec le désormais mythique « Congo-Brazzaville  : pourquoi tant de polémiques autour du référendum ? » (23/10). Un long article, dont plus de la moitié est consacré à la position du clan Sassou, et le reste à dire que la population ne croit « ni au pouvoir, ni à l’opposition ».
Les « manifestants » pro-oui, largement rémunérés d’après nos informations, ont pu se faire filmer dans leurs cortèges sillonnant les beaux quartiers de Brazzaville, preuve s’il en fallait que le ridicule tue moins sûrement que les balles.

Cacophonie élyséenne

La France officielle a quant à elle donné dans la « communication du sens du vent », ce qui n’est pas facile en pleine tempête. Quelques instants après que Laurent Fabius a reçu le ministre congolais des Affaires étrangères Jean Claude Gakosso (le 21/10, en pleine répression), François Hollande déclare que Sassou Nguesso « peut consulter son peuple, ça fait partie de son droit ». Le 27, à l’annonce des résultats, le Quai d’Orsay indique en « prendre note », puis le soir même l’Élysée envoie aux rédactions un communiqué – non publié sur son site officiel – estimant que les « conditions dans lesquelles ce référendum a été préparé et organisé ne permettent pas d’en apprécier le résultat », mais confirmant que « la France [en] prend note ».
Si l’on ajoute les prises de position du Parti socialiste qui émet régulièrement des réserves sur la stratégie de Sassou [5], et un historique des déclarations du Président français – tantôt mettant en garde les présidents tentés de se maintenir au pouvoir [6], puis affirmant à l’occasion d’une visite de Sassou à Paris début juillet que ce qui compte, c’est le « consensus » –, on cherche en vain une grille d’analyse. Proposons-en une.

Les raisons du soutien

La France est le premier partenaire commercial du Congo. Premier fournisseur, avec 21 % du marché, premier investisseur, premier créancier. Les entreprises françaises emploient près de 12 000 salariés au Congo, dont un millier d’expatriés. L’entreprise Total extrait 60 % du pétrole national dans des conditions d’opacité qu’elle n’a pu obtenir que par la guerre [7]. D’autres entreprises, comme Bolloré qui a obtenu en 2009 la concession du port de Pointe-Noire sur 27 ans, ne sont pas en reste.
L’armée et la gendarmerie congolaises – celles-là même qui tirent sur les manifestants – bénéficient des accords de coopération avec la France pour la formation des officiers [8], lesquels sont systématiquement recrutés sur base ethniste.
Ajoutons deux dossiers chauds : la COP21 qui aura lieu du 30 novembre au 11 décembre à Paris ne peut pas se passer du soutien des « amis » africains ; et le chaos en Centrafrique, pays où la France veut à tout prix organiser des élections pour défendre le bilan de son intervention militaire et dans lequel Sassou s’est placé en position de « médiateur » – et de maître chanteur (cf. Billets n°244, mars 2015), .
Cela n’est que la face émergée de l’iceberg. Après cinquante années de coups fumants [9], M. Sassou Nguesso doit bien avoir, selon l’expression d’Alfred Sirven, « de quoi faire sauter vingt fois la République [française] ». Combien de « dossiers » a-t-il en sa possession sur des personnalités publiques ou de l’ombre au plus niveau de l’État et de l’industrie françaises ?
On comprend la situation délicate du Président français, pour qui un positionnement trop cynique est de plus en plus coûteux électoralement. On aimerait lui suggérer de choisir le droit et la démocratie, quel qu’en soit le prix.

[1] La désobéissance civile est un acte légal prévu par la Constitution de 2002, à l’inverse du référendum du 25 octobre.

[2] En décembre 1998, Denis Sassou Nguesso livre la ville au « massacre à grande échelle », lire FIDH/OCDH, Congo-Brazzaville. L’arbitraire de l’État, la terreur des milices, 17/06/1999.

[3] A l’heure où nous bouclons ce numéro, ces militants sont toujours détenus.

[4] « L’objectivité à la télévision, c’est cinq minutes pour les Juifs et cinq minutes pour Hitler »

[5] notamment son communiqué du 24/09/2015.

[6] Lors du XVe sommet de la Francophonie à Dakar, en novembre 2014.

[7] Lorsque le président Lissouba, élu en 1992, a remis en cause les privilèges d’Elf (rachetée en 1999 par Total), l’entreprise a tout fait pour réinstaller Sassou. Une perquisition au siège d’Elf a fourni les preuves de l’implication directe de l’entreprise dans le rétablissement de Denis Sassou Nguesso. Lire F-X. Verschave, Noir Silence, Les Arènes, 2000.

[8] cf. "Coopération militaire - L’armée française complice au Congo ?", Billets n°251, novembre 2015

[9] Sassou fait partie du cercle d’officiers qui renverse Alphonse Massamba-Débat en 1968.

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