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Billets d'Afrique 252 - décembre 2015

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Édito

Pas de quoi pavoiser

8 décembre 2015 par Odile Tobner

Les cadavres du 13 novembre n’étaient pas encore froids qu’ils donnaient déjà lieu à une exploitation obscène, visant à étendre le pouvoir de l’État de tuer sans jugement à l’extérieur et de s’attaquer aux droits et libertés des citoyens à l’intérieur.

En effet, tirant prétexte de la tuerie, Hollande décide immédiatement l’intensification des frappes sur la Syrie et fait voter l’état d’urgence, faisant de la France la seule démocratie à se soumettre à ce régime d’exception à la suite d’une tuerie de masse. En réalité, il ne s’agit là que de la dernière péripétie de la stratégie mise en œuvre par les USA depuis le bombardement et l’occupation de l’Afghanistan, sous prétexte de lutte contre le terrorisme et d’exportation des valeurs démocratiques. Ces vertueux motifs ont déjà permis à l’OTAN de mettre à bas l’Afghanistan, l’Irak et la Libye et d’y multiplier les foyers d’un terrorisme dont le groupe « État islamique » est la dernière incarnation.

Un tel succès ne suffit pas à expliquer pour quelle raison depuis Sarkozy la puissance française se précipite dans le chaos proche-oriental, plaçant la France en première ligne d’un combat dont les enjeux sont obscurs. Ni Sarkozy ni Hollande ne se sont fait élire pour mener des guerres extérieures mais pour mettre fin au chômage et à la paupérisation accélérée du pays. Enfin ce suivisme atlantiste a balayé les restes de la politique arabe gaullienne et du même coup de l’influence française dans la région.

Il est vrai que l’armée française n’est encore quelque chose en Afrique que par la grâce des États-unis dont le poids ne fait que croître dans le continent. Il ne lui a pas échappé que le refus de la France de participer à la coalition qui a bombardé l’Irak en 2003 fut suivi de quelques difficultés en Françafrique, notamment les résistances rencontrées au Togo, au Cameroun et surtout en Côte-d’Ivoire. En revanche, depuis que la France est rentrée dans le rang atlantiste, son armée a pu déposer le président Gbagbo et le faire traduire devant la CPI, comme elle a pu exfiltrer le criminel Compaoré, sans rencontrer aucune opposition parmi ses puissants alliés. Elle continue à fixer le prix de l’uranium nigérien et elle a les mains libres en Centrafrique et au Mali.

L’opération Barkhane est l’idéal-type de cette reconquête armée sous couvert de guerre au terrorisme. Cette guerre étant, comme cela est quotidiennement martelé, « faite pour durer », elle justifie une occupation militaire éternelle.

Il faut le recul de plusieurs années, voire plusieurs décennies pour savoir quels intérêts se dissimulent derrière tel ou tel acte terroriste, mais on peut d’ores et déjà dire quels sont les perdants de cette sale guerre : les citoyens ordinaires, contraints de financer les expéditions extérieures sans en tirer aucun bénéfice, sinon le douteux honneur de se retrouver en première ligne sur le front intérieur. Gibier du terrorisme individuel, ils le deviennent d’un terrorisme d’État qui tend à faire un suspect de tout opposant à la ligne officielle. Des militants écologistes sont parmi les premiers assignés à résidence et manifester son refus des interventions militaires serait du « fascisme » selon un petit apparatchik socialiste [1].

Rien d’étonnant dans ces conditions que la machine à récupérer fonctionne à plein régime. Hollande avait eu l’habileté de détourner le sens des rassemblements qui s’étaient spontanément formés à la suite des attentats de janvier en décrétant une marche officielle derrière les représentants de la coalition occidentale. Son appel aux Français à pavoiser leurs fenêtres des trois couleurs n’a cependant pas remporté le même succès.

[1] Malek Boutih sur France Inter le 16 novembre 2015


252 - décembre 2015
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