Billets d'Afrique 255 - mars 2016

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Édito

La justice en Françafrique

Si le procès du président Laurent Gbagbo devait permettre d’asseoir la crédibilité de la cour pénale internationale (CPI), l’affaire semble bien mal engagée tant celui-ci contrevient aux principes les plus basiques d’une justice équitable. Il s’agit manifestement d’écarter définitivement cet homme de la vie politique ivoirienne au prix du détournement d’une instance prétendument vouée à la répression des crimes de masse les plus atroces.

Les premières réquisitions de la procureure avaient déjà été rejetées comme insuffisamment étayées en dépit d’une longue instruction, ce qui est étonnant s’agissant de crimes contre l’humanité, normalement assez difficiles à dissimuler. Voilà qu’on nous annonce que ce procès devrait durer des années en raison du grand nombre de témoins cités par l’accusation. Laurent Gbagbo sera donc resté détenu sans condamnation pendant près de dix ans.

Autre aberration, l’audition de nombreux témoins se déroulera à huis clos sous prétexte de les protéger. Il est vrai que l’identité de certains, dévoilée par inadvertance, a de quoi surprendre. L’accusation présente ainsi comme victime de pratiques génocidaires un homme blessé lors de la répression de l’assaut des manifestants pro-Ouattara contre la télévision ivoirienne ! Tremble Hollande, tu seras traîné devant la CPI pour la mort de Rémi Fraisse !

Plus étonnants encore, l’accusation cite Philippe Mangou, chef d’état-major de l’armée sous Gbagbo et actuel ambassadeur de Côte d’Ivoire au Gabon, ou encore le général Edouard Kassaraté, commandant supérieur de la gendarmerie sous Gbagbo et actuel ambassadeur de Côte d’Ivoire au Sénégal, que seul leur ralliement rapide à Ouattara semble avoir mis à l’abri d’une comparution aux côtés de Gbagbo. Ils sont présentés par la CPI comme des "repentis", relevant à ce titre d’une protection spécifique. Il est cependant rare de voir des criminels repentis protégés au point de représenter leur pays à l’étranger ! Va-t-on produire à grands frais 130 témoins de cette sorte pendant deux ans ?

Ce procès d’opérette aurait de quoi faire rire si durant ce temps le sang des victimes de massacres ethniques particulièrement atroces ne demandait justice en vain : plusieurs dizaines massacrées pendant leur sommeil par les milices rebelles à Guitrozon en 2005 ; un millier exterminées par des éléments des forces pro-Ouattara à Duékoué en mars 2011 ; plusieurs centaines de morts et disparus dans le camp de réfugiés de Nahibly en juillet 2012, dans des représailles organisées par les autorités locales, tous massacres documentés par des rapports d’Amnesty International et de la FIDH. L’unique survivant des exécutions sommaires de 2012, qui avait témoigné, a été abattu par les militaires en décembre 2014.

Mais de tout cela, les puissances qui financent la CPI, notamment la France, ne veulent pas entendre parler. C’est que ces crimes de masse qui ont endeuillé la Côte d’Ivoire sont à imputer aux milices de la rébellion fomentée contre Gbagbo depuis le Burkina de Blaise Compaoré et installée au pouvoir en avril 2011 par l’armée française. C’est de ce sang que l’apparatchik socialiste et avocat Jean-Pierre Mignard, accusateur de Gbagbo pour le compte de Ouattara à la CPI, tire ses émoluments.

L’épisode le plus récent de cette tragique histoire françafricaine éclaire encore davantage ce théâtre d’ombres qu’est le procès Gbagbo. Compaoré, qui a échappé à la justice burkinabè grâce à son exfiltration par l’armée française fin octobre 2014, a reçu de la main de Ouattara, arrivé au pouvoir grâce à lui, la nationalité ivoirienne, qui lui garantit de ne pas être extradé, et donc l’impunité. C’est cela la justice en Françafrique, et rien d’autre.

Édito

Des plantations à la prison

Bolloré est l’actionnaire principal de la Socfin, holding luxembourgeoise qui contrôle des plantations industrielles en Afrique et en Asie. Les surfaces plantées des sociétés africaines de la Socfin sont passées de 87 303 à 108 465 ha entre 2011 et 2014, soit une augmentation de 24%, source de conflits avec les communautés locales.

Appuyés depuis 2010 par l’ONG française ReAct, les riverains des plantations au Cameroun, Libéria, Sierra Léone, Côte d’Ivoire et Cambodge ont créé l’Alliance transnationale des Riverains des plantations de Socfin-Bolloré. Comme le précise l’ONG sur son site web, « leur mise en relation […] leur permet de partager les avancées dans leur pays respectif et d’élaborer une stratégie commune de défense de leurs droits ». Ainsi, tout le réseau a réagi solidairement face à l’emprisonnement, le 5 février, de 6 leaders des communautés locales affectées par les investissements d’une filiale de Socfin au Sierra Leone, accusés de la destruction de 40 palmiers à huile. Ces 6 militants de l’association MALOA (Malen Affected Land Owners and Users Association), qui nient les faits, devront purger des peines de prison de plusieurs mois s’ils ne parviennent pas à payer les amendes dont le cumul fait plus de 47 000 euros ! Depuis 2011, la filiale de Socfin a obtenu dans le pays 12 000ha de terres qui étaient utilisées par les agriculteurs locaux de 40 villages, une histoire émaillée d’épisodes de répression : arrestation de manifestants en octobre 2011 puis en août 2012 ; tirs de la police et arrestations de manifestants le 9 décembre 2013 ; arrestations de 11 personnes suite à des heurts le 14 janvier 2015, emprisonnement de 7 membres de l’association le 8 septembre 2015 lors d’une campagne d’adhésion…

Bolloré, bien qu’actionnaire « minoritaire » de la Socfin, s’était engagé à user de son influence pour résoudre les conflits fonciers, lorsqu’il avait reçu Shiaka Sama, l’un des « 6 de MALOA », et d’autres représentants de communautés à Paris le 24 octobre 2014. Il s’était alors engagé à une deuxième réunion de négociation en 2015… qui n’a pas eu lieu. Shiaka Sama annonçait ses craintes quelques jours avant le verdict : « Bolloré ne tient pas ses promesses de médiation et laisse Socfin réprimer plutôt que dialoguer. En Sierra Leone la Socfin a juré d’user de son influence pour nous mettre en prison pour avoir dénoncé les violations des droits des communautés dont ils se sont rendus coupables à Malen ».


255 - mars 2016
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