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Génocide des Tutsi au Rwanda

« Ouvrons les archives ! » ... mais ensuite ?

Publié le 7 avril 2016 (rédigé le 4 avril 2016) par François Graner

« La vérité maintenant ! » « Levez le secret-défense ! » Des organisations comme Egam ou Survie ont mené campagne autour des milliers de documents de l’intervention française au Rwanda. Même le Premier ministre de l’époque, Edouard Balladur, ou le ministre de la Défense, François Léotard, se déclarent pour l’ouverture des archives. En 2015, l’Elysée a annoncé une levée du secret-défense. En un an, la documentation nouvellement accessible représente en réalité... un seul paragraphe ! A l’heure de boucler, on attend la réaction de la Commission d’accès aux documents administratifs, et une éventuelle nouvelle annonce de l’Elysée le 7 avril 2016.

Des milliers de documents protégés (ils peuvent être classés « confidentiel », « secret » ou « très secret ») concernent l’intervention militaire française au Rwanda des années 1990-1994. Parmi eux, il y en a eu des centaines que la Commission consultative du secret de la défense nationale a refusé de déclassifier, même quand la justice les a réclamés.

A l’inverse, il y a au moins un millier de documents que cette Commission a recommandé de déclassifier. Attention, déclassifier ne veut pas dire publier. En 1998, les parlementaires ont publié une partie de ce qu’ils avaient obtenu, mais pas tout. Les déclassifications à la demande de la justice sont accessibles uniquement aux avocats. Enfin, aux Archives Nationales, même les documents non confidentiels émanant du président de la République ne peuvent être consultés librement avant cinquante ou soixante ans ; en attendant, il faut demander l’autorisation à Dominique Bertinotti (mandataire désignée par François Mitterrand) qui décide souverainement.

Au total, aujourd’hui, plus de mille documents sont déjà publiés. Cela inclut une sélection d’archives de l’Elysée rassemblée à l’époque par Françoise Carle, qui a fuité il y a une douzaine d’années et a été publiée il y a quatre ans [1]. Ceux de ces documents qui étaient protégés ont été déclassifiés en 2008-2009 par les autorités compétentes, dont le président Sarkozy, dans le cadre d’une procédure judiciaire. Les documents connus par cette fuite ont ainsi été authentifiés.

En 2015, l’Elysée et Matignon annoncent qu’ils s’orientent vers une déclassification générale, sans préciser de calendrier. Dans l’immédiat, le 7 avril 2015, en présence de Madame Bertinotti, ils lèvent la protection sur 83 documents de l’Elysée conservés aux Archives Nationales. Parmi eux, 50 sont déjà connus par la fuite, et plusieurs autres ont des titres sans intérêt : l’impact attendu est faible [2].

La réalité est pire. Si un document est conservé aux Archives Nationales dans le même dossier qu’un autre document encore secret, alors Madame Bertinotti considère que l’ensemble du dossier est non accessible. Actuellement, seuls deux documents pertinents sont réellement consultables (sans même de droit de les photographier). Et cela par chance, uniquement parce qu’en 1993 ils ont été archivés par erreur dans un dossier [3] sans rapport avec le Rwanda.

Sur ces deux documents accessibles par chance, l’un n’a jamais été classé même « confidentiel », et est déjà connu grâce à la fuite [4]. C’est une lettre du ministre de la Défense, Pierre Joxe.

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La lettre, déjà connue, du ministre de la Défense Pierre Joxe, qui semble ignorer ce que font ses troupes sur le terrain.

Février-mars 1993 est le moment où François Mitterrand, son conseiller militaire le général Quesnot, et le chef d’Etat-Major des armées l’amiral Lanxade, choisissent de soutenir militairement, diplomatiquement et médiatiquement une ligne dure au Rwanda. Le 26 février 1993, Pierre Joxe, l’un des rares à oser émettre des opinions contraires à celles de Mitterrand, lui écrit qu’il est favorable au désengagement de l’armée française. Il refuse de soutenir plus longtemps à bout de bras le régime rwandais face au Front Patriotique Rwandais (FPR) qui menace son pouvoir.

L’autre document, réellement nouveau, est classé « secret » et n’a pas été déclassifié, ce que personne ne semble avoir remarqué. Il n’est constitué que d’un seul paragraphe.

Conseil Restreint du 24 février 1993 - Secret

SITUATION AU RWANDA

Après exposé de la situation par le ministre des affaires étrangères, le ministre de la défense et le ministre de la coopération, le Président de la République décide que la France ne doit pas retirer ses troupes du Rwanda, Etat de la francophonie, où se trouvent 2 000 ressortissants étrangers dont 600 français. Mais il faut, le plus rapidement possible, avoir des contacts personnels avec le Président de l’Ouganda, puis le Président et le Premier ministre du Rwanda, pour favoriser la tenue d’une réunion entre les parties au conflit, c’est-à-dire le gouvernement Rwandais, le F.P.R. et les autorités ougandaises.

Contenu d’un document non déclassifié, conservé aux Archives Nationales, accessible par erreur

C’est le bref compte rendu du Conseil restreint qui rassemble quelques responsables français le 24 février 1993. A cette date, outre les troupes qui protègent Kigali, depuis deux jours l’Elysée et l’Etat-Major ont missionné secrètement 70 hommes des forces spéciales dirigés par le colonel Tauzin pour arrêter physiquement le Front Patriotique Rwandais. Lors de ce Conseil, l’exposé de la situation a été fait par les ministres (au lieu de l’amiral Lanxade qui le fait d’habitude). Il semble que les ministres, même celui de la Défense, ne sont pas mis au courant de cette opération secrète.

Par ses silences, ce court paragraphe tend ainsi à confirmer les témoignages variés de responsables politiques ou de militaires sur le terrain, attestant que avant, pendant et après le génocide des Tutsis, les forces spéciales ont eu leurs propres missions hors des circuits officiels, pilotées par l’amiral Lanxade, avec l’aval de Mitterrand assisté du général Quesnot.

L’autre enseignement de ce paragraphe, c’est qu’il ne contient rien qui justifie le secret-défense. Celui-ci n’est opposé ici que pour protéger les gouvernants de la curiosité de leurs administrés, désireux de savoir comment on décide en leur nom. En ce sens, la question de l’ouverture des archives dépasse largement le Rwanda et reste d’une brûlante actualité... celle de l’existence même des forces spéciales aussi.

[1] Rwanda, les archives secrètes de Mitterrand (1992-1995), éditées par Bruno Boudiguet, Aviso, 2012.

[2] Pour une analyse détaillée, voir :« Une déclassification sans réelle portée », Billets d’Afrique n°246, mai 2015, pp. 8-9.

[3] Du secrétaire général Hubert Védrine, et non des conseillers militaires Lanxade puis Quesnot comme les Archives Nationales l’avaient temporairement indiqué par erreur. En réalité, ces conseillers militaires qui ont joué un rôle central au Rwanda n’ont rien déposé aux Archives Nationales.

[4] Ministre de la Défense (1993), Note pour le Président de la République, 26 février 1993, accessible sur : www.francerwandagenocide.org...

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