EUROSATORY

La mort est mon métier

Publié le 1er octobre 2016 (rédigé le 5 juillet 2016) par Aurélien Ficot

Vous rêvez d’un sac de couchage kaki ou d’un missile tout neuf ? Les minorités de votre pays, des manifestants ou des migrants ont besoin d’une bonne leçon ? Ou vous vous offrez simplement une demi-­journée de détente à déambuler ? Eurosatory est pour vous, à portée de toutes les bourses [1]

Outre le salon de la lingerie ou celui du cheval, le parc des expositions de Vil­lepinte a accueilli du 13 au 17 juin l’un des plus importants salons de l’arme­ment au monde : Eurosatory, 25ème édition. Il s’ajoute aux autres du genre : Milipol, Euronaval... A une vingtaine de kilomètres de Paris, près de 1 500 exposants du monde en­tier présentent leurs dernières innovations.

Drones et couteaux suisses

On n’y trouve pas de porte­-avion ni de sous­-marin nucléaire, bien sûr, mais tout ce qui s’expose : chars, hélicoptères, fusils d’as­sauts et drones sont au rendez­-vous pour cette célébration morbide d’une des indus­tries les plus florissantes du moment. On peut s’exercer au tir, se prendre en photo dans un hélicoptère ou aux manettes d’un camion militaire, tester les tout nouveaux équipements de simulation virtuelle avec im­mersion 3D, et admirer les vidéos des équi­pements en action. Vous fantasmez de monter dans un char allemand dernier cri ? C’est l’occasion ; les fauteuils sont étroits mais bien rembourrés.

Dans ce supermarché de la mort, c’est le règne de la variété : tous les métiers, tous les objets. On peut trouver des fusils comme ceux qui ont servi à la tuerie d’Orlando, des drones capables de soulever un homme. Des intercepteurs de signaux de la taille d’un livre peuvent modifier en temps réel votre conversation téléphonique ou vos SMS. Un laser a une puissance réglable pour ajuster finement les dégâts qu’il occasionne.

Tous les objets du quotidien, du matelas à la voiture, de la chaussure au pansement, en passant par la bouteille d’eau, ont leur version militaire. Certes, on sait que le fa­meux couteau suisse Victorinox vient de l’ar­mée, ou que les feux d’artifices Lacroix­-Ruggieri fabriquent aussi des gre­nades lacrymogènes ou des composants pour les mines. On est obligé de réaliser que Airbus, Mercedes­-Benz, Volvo, Kia, Michelin, ou Renault ont leur volet militaire. Swarovski, ce n’est pas que de beaux bijoux en cristal, c’est aussi de l’optique pour l’armée ; Petzl, qui fabrique des lampes frontales et des cordes d’alpinisme, en vend en version kaki. Et Engie­-Cofély­-Inéo, Kärcher, Saint­Go­bain... la SNCF ?

Indiens et Pakistanais vendent côte à côte

Combien coûte cet élégant missile serbe ? Aucun prix n’est affiché. Tout se joue entre gens sérieux dans les discrets boxes de négo­ciation, dans les salles de démonstration « ré­servées aux délégations », ou dans les espaces « accessibles sur présentation de la carte militaire ».

Même dans le domaine des armes, le ca­pitalisme sait promouvoir les coopérations d’intérêt, comme l’attestent les conférences intitulées « Partenariats et concurrences : perspectives industrielles » ou encore « Quelle législation pour faire décoller le busi­ness ? ».

Des participants russes côtoient un stand ukrainien, des indiens côtoient des pakista­nais ! Peu importent les menaces à venir et les revirements possibles d’alliances. Pour­ tant, les Français pourraient se rappeler qu’ils ont soutenu l’armée irakienne avant de la combattre. Même alternance en Libye. Sans parler de la guerre des Malouines, où un na­vire britannique a été coulé par les Argentins, grâce à un missile français tiré depuis un avion français...

Embargo ? Quel embargo ?

On pourrait naïvement s’étonner de stands de pays officiellement sous embargo de l’ONU : Russie, Chine. De même, cer­taines destinations des ventes d’armes de la France sont soumises à un embargo interna­tional : Libye, Soudan. Selon l’Observatoire des armements, la France vend à des Etats en proie à des conflits ou à une forte instabilité régionale, deux des critères européens de­vant conduire au refus des exportations. Au Yémen les civils sont sous le feu des chars Leclerc et des Mirage 2000 que la France a vendu respectivement aux Émirats arabes unis et au Qatar les années précédentes !

Ainsi comme le note Amnesty Internatio­nal « Les transferts d’armes vers l’Égypte sont censés être suspendus depuis août 2013 [date de la répression sanglante contre les manifestants pro­-Morsi, l’ancien président égyptien, dans les rues du Caire]. Les vio­lences commises à plusieurs reprises contre des manifestants à l’aide de ces armes ont justifié cette décision. Pourtant, les transferts continuent et treize des vingt-­huit États membres de l’UE dont la France continuent de fournir à l’Égypte des armes et des équi­pements pour le maintien de l’ordre.  »

Il faut en effet souligner que l’une des spécificités de ce salon est de « promouvoir la convergence entre la défense et la sécurité » : l’ennemi extérieur et l’ennemi intérieur. On peut s’approvisionner en camions anti­-émeutes et entendre la conférence sur « Drones en zone urbaine ». Un constructeur de pistolets à flashballs vante leur « létalité at­ténuée ». Marine Le Pen discute avec les agents du Raid et du GIGN. Les gendarmes soulignent comment la précision de leur cartographie aérienne a permis de démanteler la « jungle » de Calais sans qu’elle repousse ailleurs. La guerre entre dominants et domi­nés n’a jamais été aussi asymétrique.

L’Afrique, terrain de test en grandeur nature

Au­-delà de l’Egypte, c’est le Maroc, en concurrence avec son voisin algérien, qui est selon Jeune Afrique un des rares clients afri­cains pour les armes de pointe, dont la France s’est fait une spécialité, comme des satellites espions. Les autres pays africains ont moins de demandes ou de moyens, ou s’intéressent à des armes plus légères. La Côte d’Ivoire sort tout juste de douze ans d’embargo des Nations unies, et son ministre de la Défense vient renouer les contacts, à la recherche d’un blindé rapide ou de petits ba­teaux contre les pirates.

Autant qu’un marché, l’Afrique subsaha­rienne constitue un terrain de jeu ou de test, grandeur nature. La France y forme et en­cadre des armées locales, donne ou prête ses équipements, y stationne des troupes, et par­fois les fait intervenir, forces spéciales en tête. Mali et République Centrafricaine sont des la­bels, au même titre que Afghanistan ou Libye.

Le logo « testé au combat » est en effet un argument de vente recherché, surtout s’il précise « au contact ». La guerre sert la vente d’armes autant que l’inverse. Comme le vante le ministère de la Défense, le label « Combat Proven » (matériels en service dans les armées françaises et utilisés quotidienne­ment en opération) constitue un argument de vente sans équivalent et un atout considérable pour les industriels, mais aussi un at­trait majeur pour les acheteurs potentiels. Ainsi, pour vous fourguer un Panzer nouveau modèle, le commercial vous promet qu’il sera envoyé sur le terrain dans les tous pro­chains mois.

Ventes françaises en rafale

Les annonces de contrats donnent le tournis. Les palmarès de ventes varient fortement suivant qu’on prenne comme base les commandes annoncées, signées, commen­cées à être livrées et payées, ou réellement terminées. Une chose est certaine : les ventes explosent, c’est le cas de le dire ; les re­cords sont pulvérisés, l’argent coule à flot. Les vendeurs sont surtout les na­tions riches. La lutte contre le terrorisme, les tensions en Asie­-Pacifique ou la mo­dernisation des armées du Moyen­-Orient constituent les principaux moteurs de la forte reprise des ventes d’armement dans le monde.

La France en tire parti. Le président et le ministre de la défense français mélangent allègrement les visites d’Etat et les démarchages commerciaux, au nom du soutien aux exportations et aux 165 000 emplois de l’industrie d’armement ; au nom également des liens étroits entre patrons de cette industrie, médias et gouvernements. L’Arabie Saoudite, réputée pour sa conception très spécifique des droits des hommes et des femmes, fait partie des plus gros clients de la France. L’année 2016 devrait être encore meilleure que les précé­dentes pour la France, avec un énorme contrat de sous­-marins pour l’Australie. La France a dépassé le Royaume­-Uni et la Chine ; selon le rapport annuel du Jane’s, elle devrait dépasser la Russie pour devenir le deuxième exportateur mondial.

 Du faux sang répandu sur le char Leclerc à Eurosatory 2016. Photo les Désobéissants.

Faux sang et vrai sang

Paradoxalement, certains mots et images sont complètement absents des publicités. Quasiment jamais de guerre. Strictement au­cun mort, blessé, ou civil ; les seules sil­houettes sont en uniforme. Toutes ces armes servent bien sûr uniquement à la défense (on se demande où acheter des armes pour l’at­taque ?). Lockheed Martin martèle son slogan : « We are engineering a better tomorrow ». Certains stands, par exemple celui des muni­tions coréennes, sont scénographiés comme ceux de parfumeurs de luxe. De nombreuses animations émaillent les journées, avec des démonstrations de matériel dans une zone en plein air que l’on rejoint avec un mignon petit train. En quelques minutes de cette am­biance aseptisée, on se prend à flâner comme dans les allées d’un salon du livre, en perdant de vue l’objectif ultime de ce qui est vendu. Rien ne coupe l’appétit des négociants d’armes, essentiellement masculins, qui s’at­tablent au bar à huîtres face aux missiles anti­-aériens. C’est pour les faire réagir que des manifestant­e­s viennent rappeler, devant l’entrée du salon, que les dépenses militaires mondiales représentent mille sept cent mil­liards (1 700 000 000 000) de dollars par an ; soit les salaires annuels de dix millions de cadres occidentaux bien payés. La FAO es­time qu’un sixième de cette somme suffirait à nourrir les 800 millions de personnes tou­chées par la faim. Si ces manifestants sont restés à l’extérieur, c’est que Amnesty Inter­national, Oxfam et le CCFD­-Terre solidaire se sont vus pour la première fois refuser leur demande d’accréditation.

D’autres désobéissant­e­s ont pu rentrer dans le salon, le premier jour, pour déployer des banderoles sur le char Leclerc et le maculer de faux sang [2]. Curieusement, les médias dominants, pourtant friands d’images frappantes, ont peu fait écho à cette action... Ces activistes ont pu rap­peler que les armes tuent. Outre 100 000 décès annuels que leur attribue la Banque mondiale, les conflits armés en­ traînent des millions de déplacés et de réfugiés, dont il ne sert à rien de déplorer ensuite l’arrivée sur les côtes des pays riches.

Selon Le Monde du 29 juin, une plainte inédite pour « complicité de crimes de guerre » et « homicide involontaire » dans la bande de Gaza a été déposée à Paris. Elle vise une entreprise française, Exxelia Techno­logies, dont un composant avait été retrouvé dans les débris d’un missile israélien ayant tué plusieurs enfants. Pour celles et ceux qui voudraient à nouveau profiter du salon et de son bar à huîtres, rendez-­vous au même en­droit du 11 au 15 juin 2018.

[1] Voir la brève chronique amusante : https://www.youtube.com/watch?v=MhndCR_VZeY .

[2] Eurosatory, du (faux) sang sur les armes, 13/06/2016, Les Désobéissants.

Vous venez de lire un article du mensuel Billets d'Afrique 259 - juillet-août 2016. Pour recevoir l'intégralité des articles publiés chaque mois, abonnez vous:
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