Un Français et l’Empire

Publié le 1er août 2016 par Odile Tobner

La disparition de l’homme politique et ancien Premier ministre Michel Rocard nous amène à revisiter ce que fut son rapport à l’empire colonial français.

Tout le monde a porté au crédit de Michel Rocard la conclusion des accords de Matignon en 1988 qui mirent un terme à quatre années de graves troubles en Nouvelle Calédonie. C’est oublier que ces accords, obtenus grâce à l’acceptation par le leader indépendantiste Jean-Marie Djibaou de renvoyer la décision à dix ans plus tard, ce qu’il paya de son assassinat par un des siens en 1989, n’accordèrent quasiment rien aux revendications des Kanaks et préservèrent tous les espoirs des Caldoches [1], marque d’une habileté certaine mais pas d’un grand courage politique. En 1998 les accords de Nouméa, qui ont été un peu plus loin dans les concessions, ont cependant renvoyé encore le choix décisif à 2018 (cf. Billets n°258, juin 2016).

Réseaux Rocard

En bon politicien français, Michel Rocard est pleinement françafricain. Il est même des quelques-uns, comme Pasqua, Chirac ou Mitterrand, qui eurent leurs propres réseaux. Pour être moins connus, sauf de Survie [2], les réseaux Rocard n’en furent pas moins puissants. Construit à partir de 1958 par son ami Michel Dubois, « fidèle cornac africain », selon Vincent Hugeux, le lien de Rocard avec les chefs d’États néo coloniaux a été étroit et constant. On peut ainsi relever au fil des ans des déclarations d’amitié à l’égard de Mobutu au Zaïre, Eyadéma au Togo, Omar Bongo au Gabon, Sassou Nguesso au Congo. Sur ces régimes, Michel Rocard a le même jugement que son condisciple de l’ENA Jacques Chirac : on apprécie leur fermeté, car pour la démocratie en Afrique il faut attendre. Certes Jean-Pierre Cot, éphémère ministre de la Coopération du premier gouvernement de la présidence Mitterrand, appartenait à la mouvance rocardienne, mais il manquait du réalisme paternaliste montré par son chef de file. D’autres jeunes espoirs de cette mouvance, qui furent au cabinet de Rocard Premier ministre en 1988, l’ont mieux suivi dans les sinuosités de ses contradictions : Alain Bauer, rocardien sarkoziste, Stéphane Fouks, communicant œcuménique, qui a placé Rocard comme conseiller auprès de Biya, l’inamovible président du Cameroun. Rocard déclara incontinent en 2003 : « Le Cameroun peut se flatter d’avoir un président aussi efficace qu’intelligent » et, sept ans plus tard, en 2010 : « Avec Paul Biya, nous entretenons une grande complicité ». Entre temps, en 2008, Biya avait fait tirer dans la foule des Camerounais, hostiles à sa pérennisation au pouvoir, faisant 150 morts.

Fer croisé avec Bolloré

Comme Attali et autre Borloo, Rocard se piquait de posséder la clé des problèmes des Africains. Il y consacra un livre [3] plein de propositions hardies comme développer l’éducation, encourager à la responsabilité, lutter contre la corruption mais pas trop parce qu’on ne peut pas l’éradiquer etc. Il créa en 1999 "Afrique initiatives", société domiciliée à Bruxelles, qui réunit presque deux millions d’euros pour investir dans des initiatives africaines. Outre Rocard lui-même, les actionnaires étaient Accor, Bolloré, CFAO, EDF, Michelin, Renault, Total, Vivendi. Les investissements créèrent une centaine d’emplois, mais les perspectives de dividendes étant plus que lointaines, la société fut dissoute en 2015 par ses actionnaires philanthropes. Le représentant en France de cette société était François Jay, qui avait présidé auparavant la SEM 92 de Pasqua, et intégrera ensuite le staff de l’Agence Française de Développement, où il s’occupe de « religions et développement » [4]. Le cercle françafricain est décidément très étroit. Pour les vrais dividendes, Rocard a prétendu rivaliser avec Bolloré à propos de la boucle ferroviaire Cotonou-Niamey-Ouagadougou-Abidjan. Le projet initial, qu’il patronnait, avait été supplanté par Bolloré grâce au soutien des présidents nigérien et béninois. Un tribunal vient de reconnaître les droits des premiers. Tout le monde finira sans doute par s’arranger, comme l’ancien Premier ministre était prêt à le faire, et ce sera probablement sur le dos des Africains, à qui on fourguera un chemin de fer périmé, mais bon pour traîner les minerais jusqu’au port.

Citation à rallonge

La phrase la plus célèbre prononcée par Rocard est indéniablement le très bourgeois cri du cœur : « Nous ne pouvons pas héberger toute la misère du monde ». Il n’a cessé ensuite de dire qu’on avait tronqué cette citation, et la complétait par quelque chose comme "mais nous devons en prendre notre part". Hélas chacun peut aller entendre, dans les archives de l’INA, la phrase originale, prononcée lors de l’émission TV Sept sur sept, en 1989. Effectivement incomplète, elle se termine par « la France doit rester une terre d’asile politique...mais pas plus. », ce qui atténue l’égoïsme brutal, mais est assez loin de l’altruisme rêvé. Toutes les équivoques de la « nouvelle gauche », « droite au fond », sont là.

[1] Population blanche de Nouvelle-Calédonie, issue de la colonisation européenne

[2] FX. Verschave, Congo Brazzaville, réseau Rocard : Dubois bien protégé, Billets n°135 avril 2005.

[3] Michel Rocard, Pour une autre Afrique ; Flammarion 2001.

[4] Loïc Kuti, Dossier Françafrique. La relève Sarkoz] : rupture ou continuité ? , Billets n°159 juin 2007.

Vous venez de lire un article du mensuel Billets d'Afrique 259 - juillet-août 2016. Pour recevoir l'intégralité des articles publiés chaque mois, abonnez vous:
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