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Cameroun : petits calculs et grosses tortures

Publié le 30 septembre 2017 par Thomas Noirot

L’accusation de terrorisme est le nouveau prétexte, au Cameroun, à l’institutionnalisation de la torture et à la répression des revendications politiques dans les régions anglophones.

Dans un rapport paru en juillet, Amnesty International dénonce la banalisation de la torture au Cameroun dans des « chambres secrètes » où sont détenus des prisonniers soupçonnés de faire partie ou d’avoir apporté leur soutien au groupe armé Boko Haram. Ceux-ci sont arrêtés « de manière arbitraire, souvent sans preuves, parfois après avoir fait l’objet de dénonciations anonymes » dans le but d’obtenir des aveux, mais aussi pour instaurer un climat de terreur et faire des exemples (Mediapart, 20/07). « Ce ne sont pas des combattants arrêtés les armes à la main, mais ce sont pour l’essentiel des personnes qui ont eu la malchance de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment, interpellées sans mandat officiel, ciblées parce qu’elles sont originaires du nord du Cameroun, musulmanes, d’ethnie Kanouri, réfugiées ou faisant des affaires au Nigeria », détaille la chercheuse d’Amnesty Ilaria Allegrozzi (Le Monde, 20/07). Plus d’une centaine d’hommes et de jeunes garçons sont portés disparus.

Coopération habituelle

Le rapport pointe également la présence avérée de coopérants militaires étrangers, en particuliers américains et français, dans certains des sites dédiés à ces crimes de guerre, notamment sur la base du Bataillon d’intervention rapide (BIR) à Salak, à l’extrême-nord du pays. Interrogée par l’ONG, l’ambassade des États-Unis a répondu en des termes assez vagues et assuré qu’aucune assistance ne sera apportée à des unités impliquées dans les violations des droits humains. Début août, le Pentagone a même, pour la forme, annoncé une enquête visant à déterminer si le commandement d’Africom, le commandement qui chapeaute les opérations militaires américaines en Afrique, était au courant de ces pratiques. La loi américaine interdit en principe au département de la Défense de soutenir une armée étrangère coupable de telles exactions. Également interpellée, l’ambassade de France n’a tout simplement pas répondu à Amnesty international. Les autorités françaises n’ont rien annoncé et la coopération militaire se poursuit comme si de rien n’était… Sans doute parce que les militaires français n’ont rien à se reprocher.

SMS complice

De toutes façons, il faut bien terroriser les terroristes, comme disait Pasqua. Quitte, comme toujours avec un dispositif « préventif » en la matière, à ratisser large. Trois étudiants camerounais symbolisent malgré eux l’absurdité de cette politique de lutte contre un « ennemi intérieur » : Fomusoh Ivo Feh, Afuh Nivelle Nfor et Azah Levis Gob, tous âgés de moins de 30 ans, ont été condamnés en novembre 2016 à 10 ans de prison pour « non-dénonciation d’actes terroristes ». En décembre 2014, ils s’étaient échangé par SMS une blague qui pointait surtout la façon dont le chômage et la précarité menacent l’avenir de la jeunesse camerounaise : « Boko Haram recrute des jeunes à partir de 14 ans. Conditions de recrutement : 4 matières au [Certificat d’éducation générale], y compris la religion ». L’enseignant qui les a surpris et a confisqué leur téléphone les a dénoncés et, après plusieurs mois de détention les chevilles entravées, ils ont subi les foudres de la « justice » militaire camerounaise. Le 21 septembre s’ouvrait leur procès en appel – l’occasion pour les ONG Amnesty International, le Réseau des défenseurs des droits humains en Afrique centrale (REDHAC) et Nouveaux droits de l’homme (NDH) Cameroun, de refaire parler d’eux, et de dénoncer un dispositif de « lutte contre le terrorisme » qui vaut également à Ahmed Abba, journaliste à RFI en langue haoussa, d’être incarcéré pour avoir fait son métier.

Fachoda de l’intérieur

Mais au Cameroun, l’ennemi intérieur historique, bien avant Boko Haram, c’est l’anglophone. Le pays a beau être officiellement bilingue, avec un cinquième de son territoire où se parle la langue de Shakespeare – ou son dérivé local, le Pidgin –, la crise politique majeure qui secoue les régions anglophones depuis bientôt un an est assimilée, volontairement par le pouvoir, naïvement par nombre de francophones, à la résurgence du « complot anglophone ». Tentation sécessionniste pour les uns, volonté hégémonique pour les autres, tous les arguments sont bons pour décrédibiliser les aspirations légitimes d’une population qui n’exigeait rien d’autre qu’une égalité de droits avec les francophones. Certes, le 30 août, le vieux dictateur Paul Biya a ordonné la libération de leaders de la contestation, prétendant jouer l’apaisement, mais son décret réaffirme au passage « sa détermination à combattre sans relâche les ennemis de la paix et du progrès, les chantres de la division et les criminels de tout acabit, qui, sous le couvert de revendications politiques, essayent de prendre en otage l’avenir [du] pays, et tout particulièrement de [la] jeunesse » (AFP, 30/08). Le problème est justement que les revendications d’égalité qui ont mené aux premières protestations en 2016, auxquelles le pouvoir a immédiatement répondu par une violente répression et une coupure internet de près de quatre mois début 2017, sont restées insatisfaites. Non seulement la contestation ne faiblit pas – au point que les autorités ont reporté sine die la rentrée universitaire en zone anglophone – mais elle a pris un nouveau tour, avec l’explosion de deux bombes artisanales à Bamenda le 16 septembre, une autre le 21 septembre, et une à Douala le 22 septembre. Les leaders de la contestation ont condamné ces « violences », qui jusqu’à présent n’ont fait que des blessés, et qui donnent libre-cours aux amalgames du ministre de la communication Issa Tchiroma : « Boko Haram à l’Extrême-Nord a pour objectif d’amputer une partie de notre territoire pour constituer son califat. L’objectif des sécessionnistes est d’amputer une partie de notre territoire pour constituer leur République. Que sont-ils ? Ce sont tous des terroristes » (Le Monde Afrique, 26/09). Et comme le Cameroun est doté d’une loi anti-terroriste éprouvée à l’Extrême-Nord, le pouvoir connaît déjà la marche à suivre.

Le 1er octobre, en dépit du couvre-feu imposé aux régions anglophones par les autorités, la population s’est en partie mobilisée, désormais au nom d’une déclaration d’indépendance effectuée sur les réseaux sociaux ce jour-là, anniversaire de la réunification du Cameroun francophone et du Southern Cameroon, en 1961. Des photos et des vidéos de la violente répression menée par les forces de sécurité camerounaises circulent sur les réseaux sociaux, et les premiers décomptes ont fait état de 7 morts (RFI, 2/10) ou 8 morts (Le Monde, 2/10), puis de 17 morts (AFP, 2/10).... Le bilan risque en réalité d’être bien plus lourd - bien que tout soit fait pour empêcher de l’établir.

Impossible de savoir aujourd’hui précisément la nature et l’importance de la coopération sécuritaire de la France avec les forces de "sécurité" camerounaises, qui se rendent ces jours-ci coupables de tels crimes dans les régions anglophones. Rappelons juste qu’en 2011, donc avant l’ouverture d’un front de "lutte contre le terrorisme" à l’Extrême-Nord, au titre duquel cette coopération a pu s’intensifier, le député Michel Terrot (Les Républicains) écrivait dans un rapport fait au nom de la commission des Affaires étrangères que la France « entretient avec le Cameroun une coopération de défense importante, d’un montant de 3,95 millions d’euros en 2011 […]. L’aide se traduit notamment par la mise à disposition de 17 coopérants permanents, pour l’essentiel basés à Yaoundé et par l’attribution d’une aide logistique directe de près de 300 000 euros. […] Le budget total des actions de formation de défense menées au Cameroun est de 754 000 euros. [Sans compter] la présence d’un conseiller auprès du ministre de la défense et des hautes autorités militaires ».

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