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La Banque (d’Amérique) du Sud sera-t-elle une anti-Banque mondiale ?

La Banque du Sud sur les rails par Véronique Kiesel (quotidien Le Soir de Bruxelles, 12-13 Mai 2007)

Rencontre avec Eric Toussaint, président du CADTM Belgique (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde)

Un projet révolutionnaire est lancé en Amérique du Sud : une Banque du Sud sorte d’anti-Banque mondiale

Le 3 mai à Quito, les ministres de l’économie de six pays sud-américains -Argentine, Venezuela, Bolivie, Equateur, Paraguay et Brésil- se sont mis d’accord sur la création d’une Banque du Sud. Eric Toussaint, président du CADTM Belgique (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde), est l’un des conseillers de l’Equateur dans ce projet.

Une Banque du Sud, pourquoi ?

Le président Chavez avait évoqué ce projet début 2006. Il voulait mettre sur pied des institutions financières alternatives à la Banque Mondiale (BM) et au Fonds Monétaire International (FMI) pour tous les pays du sud, et en avait parlé avec des chefs d’Etat africains ainsi qu’avec l’Inde. Le projet a finalement été recentré sur l’Amérique du Sud, avec la possibilité de se redéployer ensuite. Le Brésil l’a rejoint plus récemment, et c’est important que ce poids lourd économique en soit. Ces six pays veulent prendre leur indépendance vis à vis du FMI et de la BM, mais aussi de la Banque Interaméricaine de développement (BID) qui est elle aussi gérée par les pays du nord. Le Venezuela est le premier pays de la région qui a coupé les ponts, le 30 avril dernier, avec le FMI et la BM. L’Argentine et le Brésil, qui ont tenu à régler toutes leurs dettes vis à vis de ces institutions, ont aussi pris de le distance. L’Equateur vient de renvoyer le représentant de la BM en Equateur, et la Bolivie et le Nicaragua ont indiqué qu’ils ne reconnaissaient plus l’autorité du CIRDI, le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements, qui dépend de la BM. Au delà, il y a aussi une volonté d’intégration régionale autour d’un projet nouveau, ancré à gauche.

Que va-t-il se passer ?

Une réunion ministérielle va avoir lieu à Rio le 22 mai, avant un sommet des présidents le 22 ou le 26 juin, durant lequel la fondation de la Banque du Sud devrait être officiellement annoncée. Quant aux statuts définitifs, ils seront prêts avant fin 2007. L’Uruguay n’est pas encore partie prenante car elle est opposée à l’Argentine par un différend portant sur une usine de cellulose installée à la frontière. Mais il y a une volonté argentine de régler ce problème, pour que l’Uruguay puisse participer. Le Chili pourrait rejoindre le projet, et le Pérou également. Il y a aussi une volonté de créer un fonds monétaire de stabilisation. Il existe déjà un Fonds latino-américain de réserve, qui pourrait être adapté. Et si ce n’est pas possible, un nouveau fonds sera créé, son but étant de pouvoir faire face à des attaques spéculatives, à des chocs externes. Il s’agit là aussi de pouvoir se passer du FMI, mais avec une ambition supplémentaire : mettre en place une unité de compte qui pourrait un jour aboutir à une monnaie commune. En clair, créer un équivalent à ce que fut l’écu européen avant la création de l’euro. Actuellement, les échanges commerciaux entre pays d’Amérique du Sud se règlent en dollars. Or l’Argentine et le Brésil viennent de décider que leurs échanges mutuels, d’une valeur de 15 milliards de dollars, seraient désormais payés en pesos argentins et en réals.

Quelles seront les grandes différences avec la BM et le FMI ?

La Banque du Sud sera un instrument notamment chargé de mettre en application les traités internationaux portant sur les droits humains, sociaux et culturels, alors que la Banque Mondiale dit qu’elle n’est pas liée par ces traités. Par ailleurs, la Banque du Sud devrait, si les chefs d’Etat se mettent d’accord, être fondée sur le principe de « un pays, une voix ». Actuellement, au FMI et ailleurs, le droit de vote des pays dépend de leur apport initial, ce qui n’est pas démocratique. De plus, les dirigeants et employés de la Banque du Sud seront redevables devant la justice, contrairement à ceux de la BM, protégés par une immunité totale qui n’est levée que si la Banque le veut. Et ils paieront des impôts, ce qui n’est pas le cas à la BM. Et les archives des nouvelles institutions seront dans le domaine public, alors que la règle contraire est en vigueur au FMI et à la BM. Enfin, la nouvelle Banque ne s’endettera pas sur le marché des capitaux. Son capital sera fourni par les pays membres qui y placeront une partie de leurs réserves internationales, mais aussi par des taxes style taxe Tobin.

Il y a cependant de grosses différences économiques entre, par exemple, le Brésil et la Bolivie...

Lorsque la Grèce, l’Espagne et le Portugal sont devenus membres de l’Union européenne, des fonds d’intégration ont été débloqués pour qu’ils se mettent à niveau. Il faudra aider la Bolivie, jusqu’ici considérée comme un fournisseur à bas prix de matières premières, à se doter d’un appareil industriel diversifié, à l’image du Venezuela ou du Brésil. Le but est de niveler vers le haut l’économie des pays membres. Et, à la différence du projet européen, l’intégration régionale sud-américaine devra dès le début mettre en avant la justice sociale.

Eric Toussaint (CADTM)

Télécharger ci-dessous une étude plus complète d’Eric Toussaint (17 Mai)

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