
Les militant·e·s de Survie ont appris avec beaucoup d’émotion la disparition de Dafroza Mukarumongi-Gauthier, décédée le 3 octobre dernier, peu de temps après avoir appris sa maladie. C’est la perte immense d’une grande dame chaleureuse, à la personnalité rayonnante et gaie malgré son combat pour faire juger des génocidaires rwandais… et l’État français.
Arrivée en France dès 1973, à l’âge de 19 ans, Dafroza Mukarumongi-Gauthier avait fui les pogroms contre les Tutsi·e·s au Rwanda, au cours desquels son père avait été tué. Membre active de la diaspora rwandaise dans son pays d’accueil, ayant un temps assuré la présidence de la Communauté rwandaise de France, Dafroza a aussi participé à la création de Ibuka France. Dès août 1994 en Belgique, l’association Ibuka – Mémoire et Justice s’est donnée pour mission de porter la voix des victimes, de documenter les crimes commis et de promouvoir la justice.
En 2001, Dafroza assiste au premier procès en Europe, à Bruxelles, de quatre responsables du génocide réfugiés en Belgique. Dafroza et son époux Alain Gauthier créent dans la foulée le Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPCR) afin de rechercher en France les innombrables fugitifs rwandais et de les faire comparaître devant la justice française.
La détermination et le courage de Dafroza ont ainsi permis de faire juger en France des responsables du génocide des Tutsi·e·s au Rwanda en 1994. D’autant que, durant une trop longue période, le parquet français n’instruisait pas de son propre chef comme la loi lui en faisait pourtant obligation (voir l’encart ci-dessous). Ce fut le combat de sa vie aux côtés de son mari et des victimes et rescapé·e·s. Ensemble, ils ont documenté les plaintes déposées, Dafroza a écouté les récits des tueurs déjà condamnés au Rwanda pour accumuler des éléments sur les personnes faisant l’objet de plaintes en France et les a traduits avec exactitude pour que les juges d’instruction s’en saisissent. Elle a recueilli la parole des rescapé·e·s, leurs souffrances et celles de leurs proches. Elle-même s’exposait à chaque procès, portant la parole de ses morts, lisant la liste de la quasi-totalité des membres de sa famille exterminée durant le génocide. À commencer par sa mère, assassinée devant l’église où elle pensait avoir trouvé refuge, le 8 avril 1994.
L’immense courage de Dafroza a consisté à se replonger sans cesse dans l’horreur de ce que l’humain est capable de faire, individuellement et collectivement, de plus sadique et pervers, et qualifié à tort d’« inhumain ». Ce travail a nécessairement amené à la désignation de responsables, accusés puis reconnus coupables. Il a précisé et détaillé ces horreurs, avec des noms de lieux, de victimes, de témoins, de coupables, de complices, des dates, des chiffres. Il a ainsi permis de resituer le génocide dans sa réalité, empêchant son oubli et sa réécriture.
Les condamnations des responsables civils et militaires rwandais inscrivent dans le marbre leurs responsabilités dans le génocide des Tutsi·e·s au Rwanda, mais aussi l’organisation de l’ensemble : la propagande, la planification, les ordres donnés, les aides reçues.
Le CPCR a engagé de nombreuses plaintes, et Survie s’est constituée partie civile avec certaines d’entre elles. Ont été jugés à partir de 2014 Simbikangwa, Muhayimana, Ngenzi et Baharira, Bucyibaruta, Munyemana, Manier, Rwamucyo. Des non-lieux (donc sans procès) sont intervenus, dont ceux de Munyeshiyaka, Tegera, Baligira, Nyombayire, Bivugabagabo, Hitayezu, Kalisa. Un dossier a été renvoyé vers la Belgique pour y être jugé, celui de Nereste. Les plaintes déposées sont encore nombreuses.
Le travail du CPCR a permis de révéler, dans les tribunaux français, la réalité du crime et de sa préparation, à une époque où les autorités françaises poursuivaient leur aide aux hutus extrémistes. Il a aussi dénoncé la présence sur le territoire français de ces Rwandais·e·s accusé·e·s d’avoir participé au génocide ainsi que les soutiens dont ils ont bénéficié pour s’y installer. Enfin, les audiences ont permis de constater que la collaboration française avec ces derniers dans les années 1990 se poursuivait à la barre pour leur défense.
Les militant·e·s de l’association Survie connaissaient Dafroza depuis plusieurs décennies. Leurs chemins se rejoignaient dans un même combat : celui de la vérité et de la justice pour les victimes du génocide des Tutsi·e·s. Dafroza dénonçait le rôle de la France dans la préparation et l’exécution du génocide, et pour l’asile offert à ces Rwandais·e·s accusé·e·s d’avoir pris part au génocide sans qu’ils et elles ne soient inquiété·e·s par le parquet. Sans le minutieux et acharné travail d’enquête au Rwanda de Dafroza et Alain, des dizaines de présumé·e·s génocidaires réfugié·e·s en France nauraient pas été inquiété·e·s. Cette année, en 2026, pour la première fois va se tenir un procès suite à une instruction ouverte par le seul parquet français.
Le travail du CPCR s’est inévitablement confronté au négationnisme du génocide des Tutsi·e·s, dans les tribunaux – devant lesquels les témoins et les parties civiles ont souvent été traités de « enteurs » – et dans les médias.
Lors de ces procès d’assises, le CPCR a mené le combat pour la vérité : à mesure qu’avancent les condamnations et la compréhension par la justice française du génocide des Tutsi·e·s, le territoire du négationnisme se réduit. En France, les discours tenus par les soutiens inconditionnels du président François Mitterrand ou certains militaires français deviennent intenables face à la reconnaissance judiciaire construite à partir du matériel présenté par le CPCR.
Ce dernier s’est constitué partie civile dans la plainte déposée en octobre 2020 par Survie, la LDH et la FIDH visant les propos tenus par le polémiste Charles Onana dans son livre Rwanda, la vérité sur l’opération Turquoise. Fin 2024, présente aux audiences, Dafroza a appris avec soulagement sa condamnation en première instance pour complicité de contestation du crime contre l’humanité. Nos premières pensées lui seront destinées lors du procès en appel prévu début juin 2027.
Ces trois dernières années, Dafroza s’était beaucoup investie dans le contentieux administratif contre l’État français pour faire reconnaître les fautes de la politique française qui ont mené à la complicité de génocide.En 2023, une vingtaine de rescapés et de membres de familles de victimes, soutenus par le CPCR et l’association Rwanda avenir, ont déposé une requête devant la justice administrative française. Celle-ci dénonce le fait que, bien que sans intention génocidaire, les différents organes de l’État français ont maintenu une aide technique et un soutien aux extrémistes hutus, avant, pendant et après le génocide qu’ils ont conduit, alors même que les services de renseignement français informaient les décideurs en temps réel.
Le 14 novembre 2024, le tribunal rejetait la requête en se déclarant incompétent, du fait que les décisions et actes en cause constituent des « actes de gouvernement ». En janvier 2025, Dafroza, avec l’ensemble des requérants, ont fait appel. Avec une rapidité inhabituelle, la Chambre administrative d’appel a abouti à un rejet similaire, ce qui a conduit les requérants, dont Dafroza, à faire un recours devant le Conseil d’État. Recours qui posait trois questions juridiques principales. Les actes constitutifs de complicité de génocide relèvent-ils de la normalité des actes de gouvernement ? Est-ce à l’exécutif d’en décider ? Enfin, tout acte émanant de l’organe militaire est-il juridiquement intouchable par principe ?
En mars 2026 le Conseil d’État a rejeté sèchement ce contentieux : « Aucun de ces moyens n’est de nature à permettre l’admission du pourvoi. » Insatisfaits de cette décision, qui élude, en seulement quatorze mots, rien de moins que les responsabilités de l’État français dans le génocide des Tutsi·e·s, Dafroza et les autres requérants ont envoyé mi-juillet le contentieux à la Cour européenne des droits de l’homme.
Malgré les procès contre des Rwandais·e·s qu’elle suivait en parallèle, Dafroza est allée chercher les témoignages nécessaires pour le contentieux administratif, menant cette lutte jusqu’aux dernières limites de son énergie. Elle est revenue vers les rescapé·e·s qui avaient témoigné pour documenter cette requête en vivant l’échec devant le Conseil d’État comme une trahison de la confiance qu’elles et ils lui avaient témoignée en racontant les horreurs vécues.
Malheureusement, si l’ensemble des hommages rendus à Dafroza ont tous salué sa « traque des génocidaires », aucun n’a mentionné cet ultime travail tout aussi immense, exemplaire et essentiel à notre démocratie. Comme François-Xavier Verschave, ancien président de l’association Survie, comme Sharon Courtoux, qui a jusqu’en 2011, porté les plaintes déposées par Survie, Dafroza aura voulu jusqu’à la fin déplacer les montagnes.
Les membres actifs de Survie continueront à soutenir les actions du CPCR en s’inspirant de la force et de la détermination transmises par Dafroza. Qu’elle se repose auprès des nombreux membres de sa famille assassinés pour le seul fait d’avoir été désignés tutsis, apaisée et fière d’avoir tant œuvré pour leur mémoire.
Survie salue avec un très grand respect la mémoire de Dafroza pour cet immense travail au service de la vérité, et adresse ses plus chaleureuses pensées à sa famille.
Turikumwe – Nous sommes ensemble.
Depuis 1996, le code pénal français a été modifié et la compétence universelle des tribunaux internes reconnue pour les crimes de guerre, crimes contre l’humanité et crimes de génocide commis durant l’année 1994 sur le territoire du Rwanda ou par des citoyen·ne·s rwandais·e·s sur le territoire d’États voisins. À partir de cette date, les présumés responsables, s’ils étaient trouvés sur le territoire français, « peuvent être poursuivis et jugés par les juridictions françaises en application de la loi française ». La France avait une obligation de participation à la répression des crimes commis au Rwanda en 1994. Une obligation légale, mais aussi éminemment politique, participant ainsi au travail de mémoire et de vérité. Mais jusqu’alors, il a appartenu aux seules parties civiles de déposer des plaintes pour forcer l’inertie du parquet.
La constitution des plaintes, le fait d’avoir trouvé des témoins qui les ont crédibilisées, ont souvent été reprochés au CPCR, par les avocats de la défense, lors des procès contre des Rwandais·e·s accusé·e·s d’avoir participé au génocide. Mais pourquoi reprocher au CPCR d’avoir agi et non pas au parquet de ne pas l’avoir fait ?