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Fiche Angolagate. « Quand la politique entre dans le prétoire, la justice en sort »

3 octobre 2008

Qu’est-ce que l’Angolagate ?

« Le plus gros scandale de trafic d’armes de la fin du XXe siècle » [1], d’après Natalie Funès journaliste au Nouvel observateur. « Une affaire de vente d’armes entre la Russie et l’Angola, négocié en France, qui empoisonne les relations entre les deux pays » [2], précise Renaud Lecadre de Libération. « En fait, la véritable histoire est celle de la privatisation de la guerre en Angola et de l’organisation du pillage des avoirs de l’Etat à une échelle comparable à celle atteinte au Zaïre par Mobutu et au Nigeria par Abacha » [3], souligne d’un trait rouge vif l’ONG Global witness dans un ouvrage publié en 2003. L’Angolagate est avant tout une affaire d’une exceptionnelle complexité. Il est indispensable de retracer la genèse de cette intrigue scabreuse internationale, histoire de comprendre.

Sommaire :

- Que reproche la justice aux prévenus ? Les fondements juridiques du procès
- Quels sont les principaux acteurs de l’Angolagate ?
- Pierre Falcone
- Arcadi Gaydamak
- Jean-Charles Marchiani
- Jean-Christophe Mitterrand
- Charles Pasqua
- Paul-Loup Sulitzer
- Jacques Attali
- L’Angolagate avatar de la Françafrique

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Schéma simplifié d’un circuit françafricain : l’Angolagate

Le Portugal accorde l’indépendance à l’Angola en 1975. Aussitôt le pays est déchiré par une guerre civile effroyable qui oppose d’un côté l’Union pour l’indépendance totale de l’Angola (Unita), du charismatique et impitoyable Jonas Savimbi et de l’autre le Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA) dirigé par Agostino Neto, le tout sur fond de guerre froide.

L’Unita est soutenue par le bloc de l’Ouest, notamment par les USA et l’Afrique du Sud, et le MPLA par l’Union soviétique et ses alliés. C’est d’ailleurs avec l’appui des troupes cubaines qu’en 1976 le MPLA prend le contrôle du gouvernement. Agostino Neto est aux commandes. A sa mort en 1979, il est remplacé par Eduardo Dos Santos. La chute du mur de Berlin vide le conflit de son intérêt stratégique, les belligérants signent un accord de paix en 1991 au Portugal et décident d’affronter le suffrage universel l’année suivante.

Devant le raz-de-marée électoral du MPLA, Jonas Savimbi reprend les armes, Dos Santos est pris au dépourvu. « L’insurrection renouvelée de l’UNITA s’est avérée relativement réussie car la plupart des unités d’élite du groupe avaient gardé les armes et étaient restées opérationnelles. Par contre, les troupes du gouvernement avaient démobilisé leurs forces de façon disproportionnée et se trouvaient donc une position de faiblesse relative » [4]. Cinq des dix-huit capitales provinciales tombent entre les mains des rebelles, la victoire de l’UNITA est désormais plausible. Dos Santos qui a impérativement besoin d’armes et d’argent ne peut pas compter sur le bloc de l’Est qui n’existe plus.

Il envoie désespérément des signaux de détresse à Paris. Mais si Mitterrand préside à l’Elysée, Edouard Balladur gouverne à Matignon, et Alain Juppé est incontournable au Quai d’Orsay. De surcroît, François Léotard, « bien connu à l’époque pour être l’un des plus grands partisans de l’UNITA à Paris » [5], est ministre de la Défense. Le refus du gouvernement français est catégorique : “On ne livre pas d’armes à un pays en guerre”.

« S’esquisse alors une diplomatie parallèle, avec, par ordre d’entrée en scène, le fils aîné du président, Jean Christophe Mitterrand, ancien membre de la cellule africaine de l’Elysée. » [6] En fait, d’après les travaux de Global witness, le gouvernement angolais prend d’abord langue avec l’ancien expert de l’Afrique australe auprès du parti socialiste,

Jean-Bernard Curial, qui à son tour contacte le fils Mitterrand. Ce dernier lui aurait suggéré de se rapprocher d’un certain Pierre Falcone, « à la tête d’un groupe de sociétés, Brenco International, basé à Paris. Falcone est aussi le conseillé clé de la Sofremi (Société française d’exportation des matériels et systèmes du ministère de l’Intérieur), organisation mi-privée mi-étatique opérant sous les auspices du ministère français de l’Intérieur à la tête duquel se trouvait Charles Pasqua » [7]. Le mystérieux homme d’affaires est aussi très lié àJean-Charles Marchiani, conseiller du ministre de l’Intérieur. Pour le clan Pasqua, Balladur n’a pas conscience du nouvel enjeu stratégique angolais : le pétrole [8]. Les immenses nappes d’huile noire nichées dans le sous-sol du pays attisent les convoitises. Les Américains ont cessé leur soutien à l’UNITA et font désormais les yeux doux à Dos Santos. La France doit absolument jouer sa partition.

Pierre Falcone qui sait où se procurer les armes est mis en contact avec le président angolais. C’est le début d’une idylle sans fin entre les deux hommes. « Un contrat de livraison d’armes est conclu en 1994 entre la société de Falcone, Brenco, et l’Angola, pour un montant de 4 milliards de dollars via une société slovaque [ZTS-Osos], dont Arcadi Gaydamak, ex-colonel du KGB devenu homme d’affaires, est l’un des mandataires. » [9] Les armes sont issues des stocks de l’ancien bloc de l’Est.

L’argent provient des préfinancements, accordés par la banque Paribas à l’Etat angolais, garantis sur la future production de pétrole. Le gouvernement de Dos Santos reçoit à cette époque un arsenal considérable : « chars, hélicoptères, mines, lance roquettes et pièces d’artillerie, ainsi que six navires de guerres.

Ces armes ont été envoyées, pendant sept ans, de plusieurs pays est-européens, comme la Russie, la Bulgarie et le Kirghizistan » [10]. Pour faciliter les transactions occultes en France, les lobbyistes s’activent, des enveloppes circulent à tour de bras. « Ni Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères, ni Edouard Balladur, Premier ministre, ne sont au courant. En 2001, après les péripéties qui vont mettre au jour ce “trafic”, le ministère de la Défense porte plainte » [11], par le truchement du ministre Alain Richard. Le procès s’ouvrira le 06 octobre 2008, 42 personnes sont renvoyées devant le tribunal correctionnel de Paris. Au banc des prévenus des noms célèbres : Jean-Christophe Mitterrand, Jean-Charles Marchiani, Charles Pasqua, Jacques Attali, etc. «  Elle [l’affaire Angolagate] va être jugée pendant six mois, avec risque de déballage à la barre » [12]. Epilogue. Ces livraisons massives d’armes ont changé le rapport de force sur le terrain. Le 22 février 2002, Jonas Savimbi est abattu. Sa mort marque la fin d’une guerre civile qui a duré un quart de siècle et fait 500 000 morts.

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Que reproche la justice aux prévenus ? Les fondements juridiques du procès

Le 11 juillet 2008 le ministre de le Défense Hervé Morin adresse une lettre à Me Pierre-François Veil, avocat de Pierre Falcone, dans laquelle il écrit :

« Il résulte de l’examen du dossier de mon ministère, à la lumière de vos observations, qu’en l’absence de transit par le territoire français, la législation relative aux opérations de ventes d’armes et de munitions ne s’appliquait pas, aux dates retenues par le dossier de l’instruction, à l’activité exercée par M. Pierre Falcone. » [13]

Décryptage. « A l’époque des ventes d’armes vers l’Angola incriminées par l’enquête, la loi française exigeait une autorisation gouvernementale si les armes étaient fabriquées en France ou passaient par le territoire national. » [14] Sans ce cachet officiel, le commerce d’armes était assimilé à un trafic. Or les armes vendues par Falcone entre 1993 et 2000 ont été livrées à l’Angola, en provenance de l’ancien empire soviétique, sans transiter par la France. Par conséquent, « le ministère de la Défense, plaide [Hervé Morin], n’aurait jamais du déposer plainte dans cette affaire de commerce d’armes puisqu’il n’y a jamais eu de « trafic » à proprement parler à partir de la France » [15]. A la suite de cette missive, Hervé Gattegno rappelle que « le dossier Falcone pourrait se réduire à une affaire financière [abus de biens sociaux] ordinaire, dénuée de son caractère le plus explosif » [16].

Toutefois, dans un article publié le 22 juillet 2008, sur le site de Bakchich.info, Eric Laffitte ironise sur la bourde juridique du ministre de la Défense Hervé Morin.

« Avant d’envoyer cette lettre incongrue [à l’avocat de Falcone] le ministre aurait du demander conseil à sa collègue de la Justice ou du moins au Parquet …Et on lui aurait expliqué que dans ce dossier, l’accusation repose sur un délit précis, le courtage en commerce illicite d’armes. A ne pas confondre justement avec le trafic d’armes stricto sensu. Le concept juridique précis de courtage, régi par une ordonnance de 1939, oblige tout négociant en armes œuvrant depuis Paris à obtenir une autorisation en bonne et due forme du ministère de la Défense. Et peu importe, dans ce cadre juridique que les armes aient physiquement transité ou pas, par le territoire français. » [17]

Or, d’après les investigations de Global witness, plusieurs contrats de la livraison d’armes à l’Angola ont été signés sur le territoire français. « Lorsque les premiers contrats d’armes entre ZTS-Osos et l’Angola ont été signés en 1993 et 1994, Brenco France se trouvait au 56 avenue Montaigne à Paris. Il est intéressant de noter que cette adresse et les numéros de téléphone et fax de Brenco figurent sur le contrat initial de 47 millions de dollars, avec la signature de Pierre Falcone (…) Le caractère vraiment français du dossier original de 47 millions de dollars devrait être souligné (…) Non seulement le document était écrit en français, mais il aurait aussi été envoyé à Elisio de Figueiredo [ambassadeur itinérant de l’Angola] qui était posté à Paris. » [18] Dans cette optique, la plainte formulée par le ministère de la Défense en 2001 est fondée. D’ailleurs, le procureur Jean-Claude Marin, a maintenu les charges qui pèsent contre les prévenus.

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Quels sont les principaux acteurs de l’Angolagate ?

Pierre Falcone

Homme d’affaire français et homme de main du président angolais Eduardo Dos Santos, il était directeur associé de la Brenco International, pièce maîtresse de l’Angolagate. Falcone a, en outre, été un conseiller très influent (1989 à 1997) auprès de la Société française d’exportation de matériel militaire du ministère de l’Intérieur (Sofremi), crée en 1986 sous l’égide de Charles Pasqua.

La Sofremi avait pour but, entre autres, de « négocier des contrats de vente d’équipement de communication et de surveillance aux forces de police étrangères » [19]. Placé en détention provisoire entre 2000 et 2001, il prend la fuite en 2003 grâce au statut d’ambassadeur à l’Unesco que lui accordé l’Angola. Le 11 décembre 2007, il a été condamné à un an de prison ferme pour une histoire de détournements de fonds au préjudice de la Sofremi. Le 18 janvier 2008, c’est pour fraude fiscale qu’une peine de quatre ans de prison ferme et 37 500 euros d’amende est prononcée contre lui par le tribunal correctionnel de Paris [20]. Dans l’affaire Angolagate, des soupçons de corruption et de vente illicite d’armes pèsent sur Pierre Falcone.

L’article publié par le quotidien Le Monde à ce propos est édifiant : «  Installés dans un hôtel particulier de l’avenue Kléber dans le 16e arrondissement de Paris, dotés d’hôtesses ravissantes, les bureaux de Brenco reçoivent des visiteurs réguliers. Lorsque Jean-Christophe Mitterrand, Jean-Charles Marchiani, l’écrivain Paul-Loup Sulitzer ou le directeur général de RMC, Jean-Noël Tassez, sont annoncés, le rituel est immuable. Isabelle Delubac descend au sous-sol, où sont entreposées des espèces, et remplit des enveloppes, sans oublier de noter sur ses fameux "mémos" les initiales parfois codées des bénéficiaires ainsi que la date et le montant alloué. » [21]

Arcadi Gaydamak

Nationalités russe, israélienne, française et canadienne. Ex-colonel du KGB converti dans les Affaires. Il est au moment des faits le mandataire de la société slovaque ZTS-Osos, qui a fourni, pour le compte de Brenco, la majeure partie des armes vendues à l’Angola. Gaydamak a donc été le partenaire de Falcone. Il a été décoré de l’Ordre du mérite français par J-C Marchiani. Milliardaire, l’ancien agent des services secrets russes a « officiellement changé de nom en Israël en 1998 pour prendre celui de Arye Barlev » [22]. Un mandat d’arrêt international lancé par la France pèse sur lui. Arcadi Gaydamak est en fuite depuis 2000.

Jean-Charles Marchiani

« Jean-Charles Marchiani, 64 ans, natif d’un petit village corse voisin de celui de Charles Pasqua, a été un authentique agent secret. Du moins jusqu’en 1970, où il sera évincé du SDECE (ancêtre de la DGSE, Direction générale de la sécurité extérieure) ». Dans ce portrait dressé par le quotidien Libération dans sa livraison du 26 avril 2008, Jean-Charles Marchiani est présenté comme l’« homme à tout faire de la galaxie Pasqua ». Ancien Préfet du Var, et ex-député européen R.P.F, il a été condamné en décembre 2005 par le tribunal à trois ans de prison, « pour avoir perçu des commissions en marge de la vente de chars militaires au Moyen-Orient (…) quelques semaines plus tard, il est condamné à un an de prison dans une autre affaire de commission occulte, perçue en marge d’un marché portant sur la sécurisation des bagages à Roissy » [23].

Dans l’affaire Angolagate, il aurait reçu de Falcone et compagnies des sommes importantes pour faciliter les ventes d’armes à Dos Santos. « Une note saisie dans les bureaux de l’intermédiaire fait état de virements à un surnommé « Robert » : « Nous avons avancé 450 000 dollars, ils en attendent encore un million. Nous croyons savoir que cet argent devrait être utilisé pour la campagne au parlement européen » de 1999, celle du RPF. Marchiani dément être le « Robert » en question, en contradiction avec plusieurs protagonistes. Un général angolais lui écrira ainsi cette lettre à la veille de la présidentielle de 1995 : « J’aimerais vous apporter encore une fois mon soutien dans ces élections et nous continuerons à faire de notre mieux pour que les bonnes personnes soient aux bonnes places. » [24]

Jean-Christophe Mitterrand

« Sans Jean-Christophe Mitterrand, il n’y aurait pas eu de contrat (de vente d’armes), de la même manière que sans femme, il n’aurait pas de bébé », avait expliqué un des prévenus aux enquêteurs [25]. Fils du président défunt, il est conseiller à la présidence de la République Chargé des affaires africaines (1982-1992) et conseiller d’une fondation suisse financée par Elf entre 1992 et 1996. Ex-commercial free-lance en Afrique Noire, il est soupçonné dans l’affaire Angolagate de complicité de commerce illicite d’armes et recel d’abus de biens sociaux. Il aurait reçu 2,6 millions de dollars de Falcone [26], pour « avoir donné des conseils géopolitiques », précise Mitterrand. « Je n’ai jamais parlé d’armes avec monsieur Falcone, jamais en sept ans. Il ne m’a jamais parlé de munitions. » [27]

Charles Pasqua

Ex-président du R.P.F., ex-président de la région Hauts-de-Seine, tête pensante du réseau qui porte son nom, ministre de l’Intérieur des gouvernements Chirac (1986-1988) et Balladur (1993-1995). Il est mis en examen pour "trafic d’influence, recel d’abus de biens sociaux". « Charles Pasqua est soupçonné d’avoir perçu 450.000 dollars en 1998 et 1999 de la société Brenco pour favoriser les intérêts du régime de M. Dos Santos au Parlement européen » [28].

Paul-Loup Sulitzer

Auteur de best-sellers, conseiller en tous genres (banque, finances, presse auprès de Pierre Falcone). Il sera devant la barre pour «  “recel d’abus de biens sociaux” en raison des 380. 000 euros qu’il a perçus de l’homme d’affaires Pierre Falcone, auteur principal de la vente d’armes présumée illégale pour un montant de 790 millions de dollars entre 1993 et 2000 » [29].

Jacques Attali

Conseiller “spécial” auprès du chef de l’Etat (1981-91). Ancien président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), président d’ACA, société de conseils, conseiller auprès de nombreux présidents africains. Me Guilloux, avocat de Falcone remet à Hubert Védrine, chez Jacques Attali, un dossier sollicitant un arrangement à propos du redressement fiscal signifié à ZTS-Osos, la société slovaque impliquée dans l’Angolagate. M. Védrine avait jusque-là évité tout contact avec Me Alain Guilloux. « "Je préfère l’Attali intellectuel à celui qui fait ce genre de démarche", dira aux enquêteurs M. Védrine. Quelques mois plus tard, M. Attali se voit confier une mission sur le microcrédit en Angola, qui sera payée 200 000 dollars par une société de M. Falcone » [30]. Il sera dans le prétoire le 06 octobre.

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Après avoir été à l’origine de la plainte qui a déclenché l’Angolagate, l’Etat français a par la suite freiné des quatre fers. La France se déjuge. Aujourd’hui, le ministère de la Défense par qui le scandale est arrivé, cynique, se fait même l’avocat de ceux qu’elle a fait asseoir hier sur le banc des “accusés”. «  Hervé Morin, ministre de la défense de Pierre Falcone », titrait à juste titre Libération, dans sa livraison du 19 juillet 2008. En effet, dans la correspondance adressé le 11 juillet 2008 à Me Veil, avocat de Falcone, M. Morin affirme, que son département ministériel n’aurait jamais du engager des poursuites judiciaires contre les prévenus, « puisque, dit-il, il n’y a jamais eu de « trafic » à proprement parler à partir de la France » [31]. Un grand écart juridique visant à affaiblir l’accusation. En fait, le ministre de la Défense marche au pas et dans les pas de sa hiérarchie.

Depuis son accession à la magistrature suprême, Nicolas Sarkozy s’échine en effet pour déminer le terrain de l’Angolagate. Primo, l’Elysée protège sans ménagement le président angolais, parrain du système Falcone, contre les investigations redoutables du juge Philippe Courroye. « Le président Dos Santos a d’ores et déjà obtenu de ne pas être directement impliqué. "Ce dossier est de nature totalement judiciaire. L’instruction est bouclée" et "aucun ressortissant angolais n’est poursuivi", précise-t-on ainsi à l’Elysée. » [32]

Pour que le message soit plus audible à Luanda, Nicolas Sarkozy déclare dans les colonnes du Jornal de Angola : « Cette affaire concerne un citoyen français [Falcone] poursuivi (…) pour ne pas avoir respecté des dispositions légales françaises » [33]. Explication, il s’agit du Falconegate et non de l’Angolagate. Mais Dos Santos ne l’entend pas de cette oreille, pour le parrain il est hors de question de sacrifier ses filleuls, Falcone et Gaydamak, sur l’autel de la justice française. Déjà, le 26 février 2001, à l’occasion de l’accréditation du nouvel ambassadeur de France en Angola, Eduardo Dos Santos déclarait :

« Je n’ai pas l’intention de m’immiscer dans des affaires intérieures françaises, mais j’ai le devoir de reconnaître que certaines des personnes actuellement visées dans des procédures judiciaires en France ont donné une contribution immense au développement de l’amitié et de la coopération entre l’Angola et la France. Monsieur Pierre Falcone, par exemple, à travers son entreprise, a soutenu l’Angola à un moment crucial de son histoire (…) Pour l’acquisition d’équipements militaires dont il avait besoin à l’époque, le gouvernement d’Angola a trouvé le concours de l’entreprise ZTS-Osos [représentée en France par Gaydamak, NDLR], qui n’est pas même une entreprise de droit français (…) Toute cette confusion délibérée s’était déjà produite avec monsieur Tarallo et je dois vous avouer, Monsieur l’Ambassadeur, qu’une telle situation nous laisse simplement perplexes. Ceux qui oeuvrent par des actions concrètes et d’ampleur au rapprochement entre nos deux pays finissent par avoir des problèmes (…) Monsieur l’Ambassadeur, l’amitié est comme une plante qui, si elle n’est pas régulièrement arrosée et fertilisée, s’assèche » [34]

Deux mois plus tard, le président Angolais s’immisce dans les affaires intérieures de la France. A travers correspondance adressée à Jacques Chirac il demande au pouvoir exécutif d’arrêter la machine judiciaire, le tout, toujours, sur fond de menace à peine voilée :

« Monsieur le Président (…) le gouvernement d’Angola a pris connaissance, à travers la presse, de l’existence d’une action judiciaire contre son mandataire officiel, M. Pierre Falcone, dont les répercussions causent de graves préjudices moraux à la République d’Angola et peuvent constituer un obstacle aux bonnes relations existant entre nos deux pays (…) La France n’est pas un fournisseur habituel de l’Angola en matériels d’armement ; de telle sorte qu’à aucun moment les équipements en cause n’ont transité, ni juridiquement ni matériellement, par le territoire de la République française ou à travers des entreprises ou des établissements français [argument repris par Hervé Morin, NDLR] (…) Pour cette raison, il nous paraît indispensable que l’Etat français, qui est impliqué dans ce processus, retire les plaintes qu’il a déposées aussi bien pour fraude fiscale que pour vente illicite d’armes. (…) Nous souhaitons également retenir l’attention de votre pays sur l’injustice qui nous paraît actuellement commise à l’encontre de notre mandataire, M.Falcone. M.Falcone est un grand ami de l’Angola. » [35]

L’homme fort de Luanda omet de dire qu’avant d’être un grand ami de l’Angola, Falcone, comme son acolyte Gaydamak, est d’abord son protégé, l’homme des basses besognes. « La société Brenco constituait une sorte d’interface entre la présidence angolaise (P. Falcone et son associé Arcadi Gaydamak ont reçu des passeports angolais et étaient « conseillers » du Président ; Brenco versait des sommes à diverses personnes et organismes français et angolais avec l’accord ou à la demande du Président angolais...) et des vendeurs d’armes de l’Europe de l’Est (notamment l’entreprise slovaque ZTS-Osos liée à Falcone). » [36] Falcone et Gaydamak ont arrosé le microcosme mondain parisien, sur ordre du parrain Dos Santos.

Les deux chargés de mission avaient accès aux comptes du gouvernement angolais ouverts auprès de la banque Paribas à Paris et à Genève. Certains ont parlé de la « privatisation de la guerre ». Une partie de ce trésor garanti sur l’or noir angolais s’est retrouvée sur les comptes particuliers de Falcone, du milliardaire Gaydamak et… du président Dos Santos, entre autres. « L’enquête chiffre à 397 millions de dollars les profits encaissés personnellement sur les ventes d’armes par Pierre Falcone et Arcady Gaydamak. » [37] De même, dans le cadre d’une enquête parallèle à l’Angolagate menée par le juge genevois Daniel Devaud, un compte du parrain, alimenté par Falcone, a été découvert au Luxembourg. « Confirmation de la brigade financière française : les comptes basés au Luxembourg -soit 37,1 millions de dollars- sont bel et bien au nom de M. Dos Santos » [38], écrivait Simon Petite en avril 2005.

L’Elysée est donc au courant des détournements faramineux des avoirs du peuple angolais par Dos Santos et ses affidés. Après avoir mis le parrain à l’abri des poursuites judiciaires, l’Etat français met les bâtons dans les roues de la justice pour permettre à ses filleuls de s’en sortir. D’après « d’insistants échos venus du sommet de l’Etat, Nicolas Sarkozy veut nommer le juge Courroye [qui dirige l’enquête, NDLR] à la tête du parquet de Paris, ce dernier devra peut-être se déjuger au grand jour » [39]. Qu’est-ce qui explique toutes mesquineries élyséennes ?

Le pétrole. Le business est florissant dans le pays de Dos Santos. L’Angola est devenu le premier producteur d’or noir de tout le continent africain. Les intérêts de Total, fleuron de l’industrie française et bien implantée sur place, sont directement menacés. A titre d’exemple, en octobre 2004, « Manuel Vicente, le tout-puissant patron de la Sonangol [Société national des hydrocarbures en Angola, NDLR], a adressé une lettre à Thierry Desmarest, le PDG de Total, lui signifiant que l’Etat angolais allait récupérer les concessions du bloc 3/80 qui arrivent à échéance. Stupeur dans les étages supérieurs de la Tour de la Défense, siège de la compagnie (…) D’après nos sources, c’est maintenant le bloc 17 qui va faire l’objet du chantage » [40].

Pendant plusieurs années, le soldat Chirac a tenté de résister aux assauts du Parrain, du moins a-t-il fait semblant. Son épigone, lui, a opté pour la danse du ventre. « Nicolas Sarkozy s’est rendu à Luanda, le 23 mai, les bras chargés de promesses de cadeaux. Le chef de l’Etat a ainsi annoncé la réouverture des bureaux de l’Agence française de développement (AFD), qui avaient fermé suite au refus angolais de payer une dette qui, à l’origine, n’était que de 60 millions FF, soit 9,1 millions d’euros… A peine quelques fûts d’une cargaison de pétrole. Cette dette va sans doute passer à l’ardoise magique en Club de Paris. Une victoire pour le Palais rose. » [41] Il était accompagné des dirigeants de Total, Castel, EADS, Bolloré, CMA-CGM, AIR France, Thales, et de la Société générale. Avant de prendre congé de son homologue, il lui a lancé, les yeux dans les yeux : « Je vous attends à Paris en 2009, vous allez reprendre vos habitudes sur la Côte d’Azur » [42].

Une fois le scandale de l’Angolagate étouffé, le parrain ira peut-être bronzer sur la croisette avec les crèmes solaires de l’Elysée et l’argent spolié aux Angolais, pendant ce temps l’espérance de vie de ses sujets est de 41 ans, 40 % d’entre eux vivent sous le seuil de pauvreté absolue, 62 % n’ont pas accès à l’eau potable, il y a 8 médecins pour 100 000 habitants et 1 400 décès pour 100 000 accouchements [43]. Dos Santos est au pouvoir depuis 29 ans et n’a pas l’intention de prendre sa retraite, le système Falcone a lui permis de détourner les ressources de l’Etat et d’enrichir sa clientèle…Tant pis. Avant le 6 octobre l’Elysée tient à désamorcer la bombe Angolagate. Les Angolais seront sacrifiés sur l’autel du chiffre d’affaires de Total et des entreprises françaises en Angola. Il y a un an l’“homme de la rupture ” déclarait pourtant la main sur le cœur : « Je veux lancer à tous les Africains un appel fraternel pour leur dire que nous voulons les aider à vaincre la maladie, la famine et la pauvreté et à vivre en paix. Je veux leur dire que nous déciderons ensemble d’une politique d’immigration maîtrisée et d’une politique de développement ambitieuse.

Je veux lancer un appel à tous ceux qui dans le monde croient aux valeurs de tolérance, de liberté, de démocratie et d’humanisme, à tous ceux qui sont persécutés par les tyrannies et par les dictatures, à tous les enfants et à toutes les femmes martyrisés dans le monde pour leur dire que la France sera à leurs côtés, qu’ils peuvent compter sur elle » [44]. Le pétrole rend amnésique, tous les psychologues vous le diront.

Fiche du DOSSIER. Diplomatie, Business et Dictatures. L’Afrique prise au piège françafricain à télécharger en pdf

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A lire

Communiqué de Survie du 6 octobre 2008 : Angolagate. Les pressions politiques exercées au nom des intérêts économiques français ne doivent pas entraver la justice.

A télécharger

Afin d’interpeller l’opinion sur la « diplomatie business » de la France en Afrique et ses graves conséquences en terme de soutien aux dictatures et de pillage des ressources naturelles, Survie publiera un dossier intitulé Diplomatie, Business et Dictatures. L’Afrique prise au piège françafricain

A télécharger en pdf le 4 pages de vulgarisation "Diplomatie, Business et Dictatures. Les dessous de la présence économique de la France en Afrique"

[1] Natalie Funès, « Pendant l’Angolagate, le business continue ».

[2] Renaud Lecadre, « En trombe, Nicolas Sarkozy solde les comptes de l’Angolagate », Libération, vendredi 23 mai 2008.

[3] Les Affaires sous la guerre, Armes, pétrole & argent sale en Angola, Global witness, Marseille, Agone, 2003, p.21.

[4] Idem.

[5] Global Witness, déjà cité, p.42.

[6] Pascale Robert Diart, « Mieux qu’un polar : l’angolagate », Le Monde.fr, 05 août 2008.

[7] Global witness, déjà cité. p.42.

[8] Cf. Paul Barril, « Former Aide : Mitterrand Case, “Disaster for France” », Reuters, 23 décembre 2000.

[9] Pascale Robert Diart, déjà cité.

[10] Antonio Garcia, « Le tribunal jugera 42 personnes », voire RFI, http://www.rfi.fr/actufr/articles/0...

[11] Pascale Robert Diart, déjà cité.

[12] Renaud Lecadre, déjà cité.

[13] Hervé Gattegno, « Affaires-Angolagate : la lettre qui change tout », Le Point, 17 juillet 2008.

[14] Fabrice Tassel, « Hervé Morin, ministre de la défense de Pierre Falcone », Libération, samedi 16 juillet 2008.

[15] Nicolas Beau, « L’étudiant en droit Morin peut mieux faire », Bakchichinfo, mardi 22 juillet 2008.

[16] Hervé Gattegno, déjà cité.

[17] Nicolas Beau, déjà cité.

[18] Global witness, Les Affaires sous la guerre, Armes, pétrole & argent sale en Angola, Marseille Agone, 2003.

[19] Idem, p.44.

[20] « Pierre Falcone condamné à quatre ans fermes pour fraude fiscale », dépêche AFP du vendredi 18 janvier 2008.

[21] Pascale Robert-Diard, déjà cité.

[22] Global witness, déjà cité.

[23] Renaud Lecadre, « Marchiani, l’homme de l’hombre qui embarrasse Sarkozy », Libération, samedi 26 avril 2008

[24] Idem

[25] Pascale Robert Diard, déjà cité.

[26] « Angolagate, le tribunal jugera 42 personnes », cf. le site Internet de Rfi, http://www.rfi.fr/actufr/articles/0...

[27] Angolagate : Jean-Christophe Mitterrand se dit "totalement innocent", cf. interview accordée à Jean-Philippe Deniau sur Franceinfo le 18 septembre 2008, http://www.france-info.com/spip.php...

[28] « Angolagate : 42 accusés pourraient être jugés », Nouvelobs.com, 23 juin 2008.

[29] « Maintien du contrôle judiciaire de Sulitzer dans “l’Angolagate” », dépêche Reuters publiée le 24 octobre 2007 à 18h48.

[30] Pascale Robert Diard, déjà cité.

[31] Nicolas Beau, « L’étudiant en droit Morin peut mieux faire », Bakchichinfo, mardi 22 juillet 2008.

[32] Marianne Enault, « Angola : réconciliation express », leJDD.fr, http://www.lejdd.fr/cmc/internation...

[33] Idem

[34] « L’ « Angolagate » vu d’Angola, « l’amitié est comme une plante », Politique africaine, n°82 juin 2001.

[35] « José Eduardo Dos Santos à Jacques Chirac : « Retirez vos plaintes », Le Nouvel Observateur, nº1907, semaine du jeudi 24 mai 2001.

[36] « L’ « Angolagate » vu d’Angola, « l’amitié est comme une plante », Politique africaine, n°82 juin 2001.

[37] Gilles Trequesser, « L’accusation résiste aux assauts contre le procès « Angolagate » », Le Point, 29 juillet 2008.

[38] Simon Petite, « La Suisse va rendre des millions à l’Angola », Le Courrier, samedi 02 avril 2005.

[39] Hervé Gattegno, « Affaires-Angolagate : la lettre qui change tout », Le Point, 17 juillet 2008.

[40] La Lettre du continent, n°458, 11 novembre 2004

[41] La Lettre du continent, n°542, 5 juin 2008.

[42] Idem.

[43] Rapport sur le développement humain 2007/2008

[44] Discours de Sarkozy le soir de son élection

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