Accueil du site > Françafrique > Encore la Françafrique !?

Encore la Françafrique !?

21 septembre 2014 par Survie

Introduction à l’ouvrage "Françafrique, la famille recomposée"

L’utilisation régulière du terme Françafrique dans cet ouvrage, comme dans les travaux produits par Survie depuis que le terme a été forgé par François-Xavier Verschave, marque l’importance de ce point de repère sémantique et identitaire pour démontrer à l’opinion française l’existence d’une relation de domination de type néocolonial entre la France et le continent africain. Car ceux qui nient l’existence d’une telle relation ou en minorent les effets à l’ère contemporaine sont bien les plus virulents à contester l’utilisation même du terme, qui révélerait une certaine obstination ou un enfermement passéiste de la part de contempteurs de la politique de la France en Afrique, accusés d’avoir une grille de lecture obsolète.

Cette accusation peut s’avérer utile pour détourner la discussion de la description des mécanismes de cette domination politique, militaire et économique qui régissent encore aujourd’hui la relation franco-africaine. Il semble donc indispensable, une fois de plus, de décrire sur quoi reposent les accusations réitérées d’ingérence ou de soutien criminel de la France dans ses anciennes colonies et au-delà, ainsi que de perpétuation de visions néocoloniales, souvent influencées par un racisme latent, au cœur même de l’État et de la société française.

La Françafrique  ? Quelle(s) Françafrique(s)  ?

Il semble aujourd’hui quasi impossible de s’accorder sur une définition partagée de ce qu’est la Françafrique, tant ce terme, désormais largement diffusé et popularisé, est devenu polysémique, ce qui est en quelque sorte la rançon de son «  succès   ».

Lorsque François-Xavier Verschave, dans son ouvrage La Françafrique, le plus long scandale de la République, décrit ce concept qu’il a forgé en détournant une expression, la «  France-Afrique  », formulée quarante ans plus tôt par l’ancien président ivoirien Félix Houphouët-Boigny, il expose un contexte historique (la décolonisation), décrit le processus de construction d’un système institutionnel, reposant alors sur les «  3 E  » (Élysée, État-major, Entreprises) et prolongé par une nébuleuse de réseaux officiels et officieux. Il nomme les acteurs de la perpétuation de ce système (les présidents français successifs, une classe politique complice, des chefs d’État africains «  aux ordres  » et certains «  affreux   », mercenaires et hommes de l’ombre) tout en pointant les mécanismes économiques, politiques, financiers, psychologiques qui ont laissé prospérer ce système  : corruption, paradis fiscaux, système institutionnel, racisme, etc.

L’image pédagogique de l’«  iceberg   » (une face visible, l’aide à l’Afrique et la promotion des droits humains, et une face invisible bien plus importante faite d’ingérence, de crimes et de prédation), souvent utilisée par Verschave pour illustrer son propos et marquer les esprits ne masque pas moins l’extrême difficulté qu’il pouvait y avoir, déjà, à donner une définition incontestable de la Françafrique.

Indéfinissable, la Françafrique est aussi dès cette époque insaisissable pour le grand public dans sa forme contemporaine, tant elle semble systématiquement appartenir au passé et à certaines figures mythiques (de Gaulle, Mobutu, Bokassa, Bob Denard, Elf, etc.), résultat conjugué du filtre politico-médiatique qui s’applique en continu aux actualités franco-africaines et du mécanisme quasi inné de «  protection psychologique  » qui empêche les Français d’appréhender leur responsabilité collective.

Cette double difficulté s’accroît au fur et à mesure que les enquêtes de l’association Survie, mais aussi d’un nombre croissant de chercheurs et de journalistes, établissent des extensions du système et des connexions de ses acteurs vers des réseaux économiques et affairistes plus internationalisés, à l’exemple des acteurs de l’« Angolagate   ».

Pour ceux qui, confondant «  Françafrique   » et «  foccartisme   », comparent la situation actuelle avec l’«  âge d’or  » de l’influence française en Afrique au lendemain des indépendances, avec pour indicateurs les volumes d’échanges commerciaux directement contrôlés par la France, le nombre de soldats ou d’assistants techniques, de conseillers ou ministres français officiellement placés auprès de chefs d’État africains entièrement téléguidés, la pseudo-démonstration d’une fin de règne est relativement facile à établir.

Pour ceux qui ne voient dans la Françafrique qu’un système mafieux, superposition sulfureuse de réseaux politiques et criminels, créé pour détourner des fonds et alimenter les partis politiques, il est aisé d’invoquer la disparition de Foccart, de Mitterrand, de Bongo père, l’effacement de Chirac et Pasqua et de leurs réseaux (gaullistes, corsafricains, etc.), ou plus récemment l’éloignement de Robert Bourgi (qui s’était fait connaître du grand public en septembre 2011 avec ses révélations sur «  les valises  » à destination de politiciens français), pour faire mine de démontrer un changement générationnel et un degré de modernisation des relations franco-africaines, dans laquelle la corruption financière des élites françaises est moins évidente.

D’autres tentent même de décrire une inversion du paradigme de domination, à travers la théorie de la «  Françafrique inversée  » chère à Antoine Glaser, à l’origine du concept fumeux de l’Africafrance, théorie également relayée dans la série documentaire Françafrique de Patrick Benquet diffusée par France Télévisions en 2010 et 2011.

Ainsi, depuis le début des années 2000, l’actualité franco-africaine est régulièrement l’occasion d’évoquer, parfois même avec un brin de nostalgie, la figure paternelle de Jacques Foccart, ou de s’indigner rétroactivement de quelques scandales emblématiques ayant émaillé les années 1970-1990 (diamants de Bokassa, Carrefour du développement, etc.). Et après avoir successivement annoncé la fin de la Françafrique au moment de quelques procès retentissants (Elf, Angolagate, Bob Denard) ou de l’ouverture de procédures judiciaires (par exemple l’affaire des «  biens mal acquis  »), de crises politiques et militaires marquées par de fortes tensions avec Paris (Côte d’Ivoire), certains journalistes et décideurs retrouvent régulièrement l’occasion d’affirmer péremptoirement que cette fois-ci, c’est la bonne  : la Françafrique appartient au passé.

Il est du reste intéressant de constater que les candidats et politiciens élus qui prétendent vouloir enterrer ou avoir mis fin à la Françafrique restent eux-mêmes volontiers flous sur ce qu’ils entendent par ce terme et n’en gardent que les aspects les plus sulfureux, souvent les derniers scandales mouillant un adversaire politique. Selon cette ritournelle désormais classique, la Françafrique, c’est en effet soit «  le passé  », soit «  les autres  ».

Ainsi, les ténors socialistes, en septembre 2011, se sont empressés de souligner que les déclarations fracassantes de Robert Bourgi sur les financements électoraux étaient l’œuvre d’un conseiller officieux de Nicolas Sarkozy, tandis que Bourgi lui-même, affirmait que Sarkozy avait mis fin à ce système après avoir succédé à Jacques Chirac à l’Élysée. «  La Françafrique, ce n’est pas notre tasse de thé   », déclarait de façon peu convaincue Laurent Fabius le 16 février 2012 sur l’antenne de BFM, après avoir dû se justifier publiquement d’un déplacement à Libreville et d’une visite à Ali Bongo. Si ces différentes dénégations paraissent rarement convaincantes, elles suffisent à brouiller l’analyse d’un système politique qui a certes évolué, mais hélas pas disparu.

Une Françafrique qui évolue, un combat qui continue

Au sein de l’association Survie, le terme de «  Françafrique   », amplement popularisé, diffusé auprès du grand public, est de plus en plus utilisé aujourd’hui dans une fonction «  opératoire   », comme commodité de langage. Une façon d’exprimer en un mot un résumé de milliers de pages écrites, en pensant que l’interlocuteur, le lecteur comprendra de quoi l’on parle.

Cela ne signifie nullement qu’on évoque la même chose, les mêmes mécanismes, les mêmes réseaux ou structures politiques, depuis la fin des années 1950 jusqu’aux premières années de la présidence de François Hollande. Il s’agit bel et bien d’un ensemble mouvant, en perpétuelle évolution en fonction de grands équilibres géopolitiques et, surtout, en constante adaptation face aux mobilisations et mouvements de résistance qui la menacent. Pour Survie, et plus largement au sein des sociétés civiles française et d’Afrique francophone, le mot est devenu un élément identitaire fort qui incarne une forme de continuité dans le combat, à la mesure des continuités constatées dans la politique africaine de la France.

Aussi nous a-t-il semblé nécessaire de rassembler quelques clés d’analyse de ces évolutions, indispensables pour produire un discours de riposte face à ceux qui évoquent la fin de cette Françafrique afin de dissimuler l’adaptation et la persistance du néocolonialisme français en Afrique, à l’instar du nouvel exécutif français et de ses alliés politiques.

Les trois parties de cet ouvrage sont issues de contributions que des militants et sympathisants de Survie ont proposées lors de la première université d’été de l’association, en 2013, et qui ont ensuite été complétées afin d’offrir une grille de lecture réactualisée de la Françafrique. Elles permettent ainsi au lecteur de s’intéresser successivement aux évolutions des trois principaux pouvoirs qui la structurent  :

  • le pouvoir politique qui, poussé à se saisir progressivement de cette thématique, multiplie les effets d’annonce sans pour autant modifier les fondamentaux de cette relation de domination, qu’il institutionnalise et banalise en l’habillant des justifications d’usage  ;
  • l’armée qui, dans le prolongement de la «  nouvelle doctrine  » forgée à partir des années 1990, rationalise et relégitime sa présence en Afrique et auprès de certains des pires régimes du continent, instrumentalise «  la guerre contre le terrorisme  » et impose ses vues dans le jeu multilatéral que la France prétend jouer  ;
  • les entreprises françaises qui, évoluant dans une économie de plus en plus mondialisée et un jeu désormais fortement concurrentiel, mobilisent leur « patrimoine françafricain » – même temps qu’elles s’en affranchissent progressivement – au profit d’une oligarchie dans laquelle elles s’intègrent peu à peu, à des degrés divers qui permettent d’en établir une typologie.

L’objectif est donc ici de situer l’état de la Françafrique  : sans prétendre établir la recension exhaustive des faits et données chiffrées qui l’illustrent, ni rappeler l’ensemble des impacts sociaux et environnementaux catastrophiques de cette politique, il s’agit avant tout de décrire et documenter l’évolution et la persistance de mécanismes de domination et de prédation qui régissent encore les relations franco-africaines, leurs spécificités, et les dysfonctionnements institutionnels qui les engendrent et qu’ils provoquent, sans perdre de vue, en toile de fond, le racisme profondément ancré dans la société française et ses élites, qui rend possible la poursuite de ce scandale.

Survie : Françafrique. La famille recomposée

Thomas Noirot et Fabrice Tarrit (coord.)

Thomas Deltombe, Alain Deneault, Raphaël Granvaud, Benoît Orval, Odile Tobner

Editions Syllepse, http://www.syllepse.net , Paris 2014, 220 pages, 12 euros

S'abonner à la newsletter