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« Françafrique », un documentaire qui vous veut du bien

7 février 2011 par Alice Primo

Les 2 et 9 décembre derniers, pour la première fois, la diffusion d’un documentaire spécifiquement axé sur la Françafrique était largement médiatisée. Malgré l’horaire tardif de diffusion (23h10), nombre de téléspectateurs ont ainsi pu découvrir sur France 2 des images et des témoignages sidérants sur le rôle de la France dans ses ex-colonies à partir de 1960. On peut toutefois craindre l’effet de ces deux films de Patrick Benquet sur la perception de la politique actuelle de la France en Afrique.

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Fortuite ressemblance
A gauche, l’affiche de la campagne de Survie en 2010 "Libérons-nous de 50 ans de Françafrique". A droite, la pochette du DVD du film.

Une Françafrique indolore

La première partie de son documentaire (diffusée le 2 décembre) présente ainsi une partie des racines historiques de la Françafrique, mais presque sans jamais montrer les victimes de cette extraordinaire criminalité : pas de guerre de décolonisation du Cameroun (qui n’est évoqué qu’à travers l’assassinat de Félix Moumié), ni de complicité de génocide au Rwanda [1], pas d’atermoiement sur les milliers d’opposants politiques torturés et « disparus » dans les geôles des régimes vassalisés, presque rien sur les millions d’hommes et de femmes qui n’ont pas accès à l’alimentation, aux soins, et à une éducation digne de ce nom du fait de l’accaparement par les réseaux françafricains des immenses richesses de ces pays... A l’exception des images des victimes de la guerre du Biaffra, il semblerait que cette Françafrique-là soit indolore pour les peuples.

Mais c’est surtout pour la deuxième partie (diffusée le 9 décembre) qu’il semble nécessaire de décortiquer certains éléments de la démonstration du réalisateur, cornaqué par Antoine Glaser, ex-rédacteur en chef de La Lettre du continent et co-auteur d’un certain nombre d’ouvrages avec Stephen Smith. Patrick Benquet y reprend en effet la thèse que ce dernier développe inlassablement dans les médias : on aurait progressivement assisté à un « renversement du rapport de force entre la France et ses anciennes colonies » suite à la chute du mur de Berlin, permettant aux chefs d’Etat africains de reprendre totalement la main dans leur relation avec les autorités françaises et de prendre le pouvoir sur la politique africaine de la France. Une thèse évidemment séduisante... mais dont la démonstration laisse à désirer. Celle-ci est en effet principalement axée sur Omar Bongo, et sur l’exceptionnel rapport que celui-ci entretenait avec les dirigeants français de tous bords politiques : sa longévité politique lui avait permis d’amasser suffisamment d’éléments pour « tenir » ses partenaires français, qu’il finançait « généreusement » avec l’argent du pétrole mais aussi du bois, autant de scandales potentiels qui dormaient et dorment toujours dans les archives de Libreville.

Les récentes « révélations » de Wikileaks sur le financement de partis politiques français par Bongo ne sont qu’une preuve de plus de ce secret de polichinelle, que l’Affaire Elf avait déjà contribué à rendre public. Mais, partant de ce constat et réduisant quasiment la Françafrique au rôle du seul Robert Bourgi, Patrick Benquet nous présente la classe politique et les entreprises françaises comme des victimes d’un tel « bascule[ment] du pouvoir de décision de la France vers l’Afrique » après l’affaire Elf, dont témoignerait par exemple l’éviction du secrétaire d’état à la coopération Jean-Marie Bockel et l’adoubement de son successeur Alain Joyandet par Bongo. La démonstration s’appuie entre autres sur deux exemples qui méritent un éclairage.

La démonstration par Elf mais la conclusion par Sassou

Le premier relève d’une inversion entre la démonstration et la conclusion. Concernant les guerres civiles au Congo-Brazzaville, le documentaire explique en effet comment le revirement de Pascal Lissouba après sa victoire électorale a contrecarré les plans d’Elf. Patrick Benquet et les témoins qu’il interroge assument ouvertement qu’Elf a financé la reprise du pouvoir de Sassou par les armes (ils oublient cependant de mentionner le bilan macabre des deux guerres civiles, toujours inconnu mais estimé entre 200 et 300 000 morts, et le rôle joué par l’armée et les mercenaires français...). Mais, surprise, la séquence se conclut sur un extrait d’interview où Sassou, vainqueur et à nouveau chef de l’Etat, prétend avoir imposé ses conditions à Elf, avec ce commentaire de la voix off, valant sentence : « Une phrase inimaginable dix ans auparavant ». Comme si les déclarations pseudo-souverainistes d’un dictateur réinstallé par Elf pouvaient avoir la moindre crédibilité…

Areva en ballotage au Niger

Un second exemple censé démontrer que les chefs d’Etat d’Afrique francophone seraient désormais capables d’imposer leurs conditions aux intérêts français, est donné au sujet de l’uranium du Niger, pour lequel le gouvernement de Mamadou Tandja a réussi à imposer en 2007 à Areva, entreprise publique française, une forte hausse du prix d’achat du précieux minerai, en jouant notamment sur la concurrence chinoise. C’est bien la preuve que les entreprises françaises sont désormais soumises aux sautes d’humeur des dirigeants africains ! Sauf que des éléments de contexte indispensables à la compréhension de l’évènement sont omis.

D’une part, cette hausse du prix effectivement obtenue par Tandja face à Areva qui ne voulait pas prendre le risque de compromettre son accès au futur gisement géant d’Imouraren, n’a fait que corriger en partie une injustice qui est loin d’avoir disparu, l’uranium nigérien restant très bon marché, la participation de l’Etat nigérien dans la future société d’exploitation d’Imouraren minoritaire et la libre disposition de ses richesses minières finalement négligeable…

D’autre part, le prix d’achat n’est pas la seule condition pour transformer ce pillage en une relation commerciale équitable : encore faudrait-il que les autorités nigériennes aient les moyens de contrôler les volumes déclarés par Areva, et qu’Areva applique un minimum de règles relatives à la sécurité de ses salariés et de la population locale et respecte l’environnement autour des gisements qu’elle exploite. Alors qu’à en croire le documentaire, la situation est maintenant normalisée au Niger...

Un message même pas subliminal

Il ne s’agit évidemment pas de dire que la Françafrique des quinze dernières années fonctionne selon le même modèle que du temps où Jacques Foccart régnait d’une main de maître sur les réseaux tissés à partir de l’Elysée.

Sassou, comme les autres chefs d’Etat africains à des degrés divers, s’est effectivement ménagé une certaine marge de manœuvre face aux intérêts français dans le cadre de la mondialisation capitaliste. Et Areva a effectivement vu son monopole s’effriter au Niger, à mesure que Tandja cédait des concessions d’exploration à la concurrence... jusqu’à son renversement par une junte qui s’est empressée, dès les premiers jours, de rassurer Paris sur la non-remise en cause des contrats passés avec le groupe public français.

Mais la sublimation de cette marge de souveraineté, dont Glaser est coutumier, est grossière. En s’intéressant par exemple aux interventions militaires françaises en Centrafrique ou au Tchad entre 2006 et 2008, précédant de peu le tournage de son documentaire, Patrick Benquet aurait pu constater que la France a encore la possibilité d’assurer la survie de certains régimes dans son pré-carré.

Mais l’action militaire française en Afrique, particulièrement dans sa dimension criminelle, est l’une des grandes absentes du film, à l’exception de la fusillade de novembre 2004 devant l’hôtel Ivoire en Côte d’Ivoire, où la présence des blindés français est faussement expliquée par la sécurisation de ressortissants français, déjà partis dans les faits.

Autant d’omissions qui permettent de faire avaler la conclusion de Pierre Marion, ancien directeur des services secrets, qui dénonce une situation «  de colonisation à l’envers  ». Quand les entreprises gabonaises ou nigériennes pilleront l’économie française, que les armées tchadiennes ou centrafricaines interviendront à leur guise sur le territoire français ou que les présidents africains parraineront des putschs militaires en France, on en reparlera ; en attendant, le propos est évidemment ridicule.

Sans nécessairement douter des intentions du réalisateur, on peut légitimement s’interroger sur le message finalement délivré par ce documentaire qui occulte largement le maintien de relations de domination économique, politique et militaire. Les nombreux témoignages « d’anciens » des réseaux, dont on voudrait nous faire croire qu’ils parlent aujourd’hui de façon désintéressée, ne laissent qu’un goût de nostalgie surannée, et la Françafrique, présentée comme « moribonde », paraît bien inoffensive.

Le documentaire en apparence « sulfureux » fait finalement la part belle aux promesses de rupture du président Sarkozy, reprises en cœur avec Ali Bongo et participe finalement d’une occultation assez convenue de l’actualité de l’impérialisme français en Afrique.

[1] Benquet explique l’absence du Rwanda par le choix délibéré de ne traiter le sujet que sous l’angle des questions énergétiques (pétrole, uranium) et économiques, même s’il reconnait des exceptions à ce fil rouge, par exemple quand il mentionne le cas d’Houphouët. Avec le franc CFA et les bases militaires françaises, ce sont certains des silences pour le moins troublants déjà relevés par Odile Tobner, dans l’édito de Billets d’Afrique de décembre (n°197).

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