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In memoriam Pius Njawé

16 juillet 2010, hommage d’Odile Tobner Biyidi au journaliste camerounais

16 juillet 2010 par Odile Tobner

In memoriam Pius Njawé

Parler de Pius mort m’est extrêmement difficile. Je n’accepte pas l’idée qu’il n’est plus, lui que j’ai vu si vivant, si actif – jamais un moment pour se reposer – il y a quelques semaines encore à Paris où il était de passage. Quand j’étais à Yaoundé il arrivait parfois en coup de vent à la librairie pour raconter l’une ou l’autre de ses dernières bagarres : pour que les locaux de sa radio freedom soient libérés de leur mise sous séquestre, pour que l’Etat camerounais lui paie les insertions officielles de presse, dues et jamais soldées, pour que l’association des journalistes camerounais respecte ses statuts. Sa vie a été faite de ces combats quotidiens, terre à terre, pour défendre le petit territoire de liberté qu’il avait gagné, pied à pied, contre le tout propagande et sur lequel il était quasi seul à camper au Cameroun. Pius Njawe a été un homme d’exception : dans sa vocation d’abord de journaliste autodidacte, après avoir été vendeur de journaux à la criée ; mais surtout dans le projet inébranlable et fou d’un journalisme libre au Cameroun, pays de la dictature et de la censure. Premier, pionnier, unique, tels sont les termes qui le caractérisent réellement, et pas par complaisance. Son journal Le Messager, fondé en 1979, s’acquiert une grande popularité au tournant des années 80-90, quand un vent de liberté, dans la foulée de la chute du mur de Berlin, fait rêver le public africain. Mais le poids qui pèse sur l’information en Afrique et sur l’Afrique n’a pas été allégé d’un iota. Pius s’en rend compte par la censure et les interpellations qui s’abattent sur lui.

Il refuse de recomposer la maquette de son journal censuré, qui paraît zébré des traits de râture, comme des blessures à la libre expression, quand il n’est pas saisi dans les kiosques. C’est ce qu’on appellera en France la période de libéralisation des pouvoirs africains. Après quelques années d’effervescence et de lutte ouverte, pendant lesquelles il est plébiscité par le public, qui ira jusqu’à exiger par une manifestation sa libération quand il comparaît au tribunal, Pius va plonger, avec toute la presse dite privée, dans le marasme des années 2000. Le pouvoir a trouvé la parade avec la lente asphyxie des organes de presse indépendants. On disperse le public par la création d’une multitude de feuilles éphémères. Les tirages sont en baisse. Les journalistes, qu’on ne peut plus rémunérer correctement, se laissent corrompre pour publier ou ne pas publier ceci ou cela. La qualité de l’information s’en ressent et l’intérêt du public s’éteint. C’est un cercle vicieux.

N’importe qui se serait découragé, Pius Njawé veut alors faire une radio, le plus populaire des médias, mais aussi celui qui demeure le plus verrouillé au Cameroun. Alors que dans des pays comme le Mali ou le Niger les radios libres foisonnent, avec une grande liberté de ton et d’opinion, au Cameroun le moindre écart de critique ou de satire contre le pouvoir est sanctionné. Les radios se contentent de diffuser de la musique ou des offices religieux. La radio freedom que Pius projetait ne verra jamais le jour. Avant même de commencer à émettre elle est mise sous scellés. Les procès engagés n’y changeront rien et l’investissement sera perdu.

Il a raconté comment cet étouffement insidieux était plus éprouvant qu’une censure ouverte. Il n’en a pas moins persévéré dans sa résolution de se battre pour la liberté d’information et d’expression. Il n’a répondu à aucune avance pour aliéner son indépendance par l’acceptation d’une sinécure quelconque à caractère honorifique. Il patronnait de modestes fondations pour l’aide au prisonniers et pour la lutte contre l’insécurité routière, qui lui avait enlevé sa femme il y a huit ans. L’étrange cruauté du destin l’a frappé lui aussi de cette même violence, sur une terre étrangère, alors qu’il venait de participer à un meeting de l’opposition politique au régime dictatorial qui opprime le Cameroun depuis tant d’années. Avec lui c’est tout un rêve de liberté et toute la force qu’il mettait à le réaliser qui s’éteignent.

Odile Tobner

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