Côte d’Ivoire : clarifications attendues de la part de la France et de l’ONU
L’attention internationale semble s’être détournée de la Côte d’Ivoire, beaucoup considérant que l’arrestation de Laurent Gbagbo a mis un terme à la crise ivoirienne. Pourtant, les menaces sur les populations de l’ouest et d’Abidjan n’ont pas cessé et le processus de réconciliation qui se dessine ne laisse pas présager la fin de l’impunité. L’association Survie signale l’existence de documents qui jettent le trouble sur le rôle de la France et de l’ONU dans la crise ivoirienne et invite les représentants concernés à donner les clarifications nécessaires.
L’association Survie s’inquiète du contenu des documents publiés, les 8 et 13 avril, par le juriste et journaliste Matthew Lee sur son blog Inner City Press [1]. Ces documents - d’origine française selon le journaliste - jettent le discrédit sur l’action de la France et de l’ONU en Côte d’Ivoire. Charles Konan Banny et Kofi Annan, aujourd’hui impliqués dans le processus de réconciliation, s’y retrouvent mêlés à une « opération non confirmée » que devaient préparer « Licorne et les casques bleus », destinée à « contrer les partisans du processus de paix » [2]. La nomination, à la tête de la « Commission Dialogue, Vérité et Réconciliation », de Charles Konan Banny, homme politique aux ambitions présidentielles, au détriment d’un juriste reconnu ou d’un représentant de la société civile, n’offre aucune garantie d’indépendance. En outre, l’absence du mot « Justice » dans le libellé de cette commission est un très mauvais signe adressé aux populations qui sont toujours en grand danger.
Par ailleurs, si l’on note la publication du rapport S/2011/271 du Groupe d’Experts de l’ONU, dont l’association Survie signalait, dans son communiqué du 6 avril, le blocage depuis le mois de septembre, il convient de dénoncer le retard inacceptable avec lequel il est rendu public. À la lecture de ce rapport, on regrette que le Comité des sanctions de l’ONU n’ait pas alerté le Conseil de Sécurité des conditions inappropriées dans lesquelles le scrutin présidentiel allait se dérouler. Les experts montrent que, loin de se préparer au désarmement avant les élections, comme l’exigeaient les accords de Ouagadougou, les Forces Nouvelles favorables à Alassane Ouattara préparaient la reprise du conflit armé qu’elles avaient déclenché en 2002. Le désarmement faisait pourtant partie intégrante du mandat des casques bleus et de la force française Licorne. Il devait aussi être un élément essentiel de la certification de l’ONU dans le processus de sortie de crise. Le réarmement des Forces Nouvelles et leur refus croissant des inspections de l’ONU avaient d’ailleurs amené les experts à suggérer la prise de sanctions contre deux commandants de zone [3]. Loin d’être inquiétés, l’un a mené l’offensive récente dans l’ouest et l’autre des combats dans Abidjan sans que personne ne s’en émeuve [4] ! Lors de la révision de la liste des personnes sanctionnées le 30 mars, le Conseil de Sécurité a ignoré ces suggestions du Groupe d’Experts.
Il semble, par ailleurs, que le Conseil de Sécurité de l’ONU n’a toujours pas rendu public le rapport de la commission d’enquête internationale sur les violations des droits humains au début de la crise ivoirienne [5], remis au Conseil en décembre 2004. Celui-ci permettrait pourtant de savoir si des exactions ont alors été commises ou couvertes par certains des acteurs politiques et militaires actuels : il en va de la lutte contre l’impunité et de la crédibilité de l’Organisation des Nations Unies.
Aussi, l’association Survie :
- demande des explications à la diplomatie française et l’ONU sur le contenu des documents diffusés par Inner City Press les 8 et 13 avril. En l’absence de réaction, ces documents, qui ternissent l’action de la communauté internationale et des forces impartiales en Côte d’Ivoire, seront tenus pour authentiques.
- salue, enfin, la publication du rapport du Groupe d’Experts S/2011/271, discrètement bloqué depuis le mois de septembre, mais regrette que le Comité des Sanctions de l’ONU n’ait pas alerté le Conseil de sécurité de l’ONU que, loin du désarmement prévu avant les élections, les belligérants se réarmaient, et s’inquiète que lors de la révision de la liste des personnes sanctionnées, le même Comité ait ignoré les suggestions du Groupe d’Experts (cf. S/2011/271 §443).
- exhorte le Conseil de Sécurité de l’ONU à rendre public le rapport de la commission d’enquête internationale sur les violations des droits humains au début de la crise ivoirienne, établi suite à la déclaration S/PRST/2004/17, qui lui a été remis en décembre 2004.
.
[1] http://www.innercitypress.com
[2] Charles Konan Banny est un ancien président de la Banque Centrale des États d’Afrique de l’Ouest, propulsé Premier Ministre « aux pouvoirs élargis » le 4 décembre 2005. L’un des documents publiés par Inner City Press fait d’abord état, deux jours avant cette nomination, d’un « accord négocié », par « le service », « avec Guillaume Soro en personne ». Cet accord assurait à Konan Banny le soutien du leader de la rébellion. On y apprend plus loin que « Konan Banny avait appartenu à un comité de sages développant des relations et un réseau important mais discret entre membres de la CEDEAO, RDR de Ouattara, et quelques anciens houphouëtistes du RHDP. » Surtout, le dernier paragraphe, titré « Vu de New York : le départ de Gbagbo » est particulièrement explicite : « Selon le Secrétaire général des Nations Unies (Kofi Annan), les moyens dont va disposer le nouveau Premier Ministre (Charles Konan Banny) sont suffisants pour mettre en place une politique de rigueur et de fermeté afin de contrer les partisans (sic) du processus de paix en Côte d’Ivoire et devrait notamment permettre la mise en place dans les tout prochains mois d’un plan d’action pour déstabiliser Laurent Gbagbo et provoquer des élections présidentielles anticipées. À charge pour Licorne et les casques bleus sur place de préparer cette mission de sécurité dans les meilleures conditions (Opération non confirmée). »
[3] Cf. Rapport S/2011/271, §443.
[4] Voir l’article de Billets d’Afrique de mai : http://survie.org/billets-d-afrique/2011/202-mai-2011/article/sous-les-tapis-de-l-onu
[5] Établi suite à la déclaration S/PRST/2004/17.
A lire aussi
- 203 - Juin 2011 - Côte d’Ivoire : pour Juppé, tout baigne !
- Côte d’Ivoire - Côte d’Ivoire : la guerre et l’ingérence militaire soulignent et aggravent l’échec de l’ONU et de la France
- 200 - Mars 2011 - Les Ivoiriens au bord du gouffre
- Côte d’Ivoire - La société civile ivoirienne donne son avis
- Côte d’Ivoire - Côte d’Ivoire : la France pyromane ne doit pas jouer au pompier
- 198 - Janvier 2011 - Côte d’Ivoire : élections, piège à c...!
-
Par pays
- Côte d’Ivoire
- Dette
- Diplomatie, Business et Dictatures
- Djibouti
- Europe
- Justice
- Mali
- Paradis Fiscaux et Judiciaires
- Togo
- Colonialisme
Dans la même rubrique
- Affaire Firmin Mahé : "permis de tuer" pour l’armée française en Afrique - 18 décembre 2012 par
- La rupture avec le régime ivoirien est impérative - 25 juillet 2012 par
- CPI / Côte d’Ivoire : pour un examen de l’action de l’opération française Licorne - 24 janvier 2012 par
- Côte d’Ivoire : la politique à courte vue de la France - 7 décembre 2011 par
- mai25 Montreuil Conscience festival
- mai27 Paris émission radio : la gauchafrique
- mai31 Angoulême Café citoyen sur l'affaire des Biens Mal Acquis
- jui1er Nanterre Nie qui tamola, un spectacle de théâtre de rue
- jui6 Paris AG de Survie Paris
- jui10 Paris émission radio sur Acrimed
- 388/813 Cameroun
- 567/813 Tchad
- 483/813 Complicité de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda
- 271/813 Paradis Fiscaux et Judiciaires
- 744/813 Rwanda
- 150/813 Affaire Elf
- 178/813 Afrique
- 123/813 Aide Publique au Développement
- 112/813 Algérie
- 149/813 Angolagate
- 142/813 Areva
- 242/813 Armée française
- 139/813 Assassinat du juge Borrel
- 446/813 Élections
- 209/813 Biens mal acquis
- 100/813 BNP Paribas
- 183/813 Bolloré
- 142/813 Burkina Faso
- 271/813 Côte d’Ivoire
- 131/813 Censure/Liberté d’expression
- 129/813 Centrafrique
- 161/813 Colonisation
- 121/813 Comores
- 158/813 Conflit armé
- 411/813 Congo Brazzaville
- 282/813 Coopération militaire
- 102/813 CPI (Cour Pénale Internationale)
- 107/813 Crimes contre l’humanité
- 118/813 Criminalité financière
- 157/813 Darfour
- 214/813 Denis Sassou Nguesso
- 101/813 Dette
- 421/813 Dictateurs (Amis de la France)
- 120/813 Diplomatie, business et dictatures
- 166/813 Djibouti
- 183/813 Droits humains
- 102/813 Faure Gnassingbé
- 813/813 Françafrique
- 560/813 France
- 249/813 Gabon
- 407/813 Génocide
- 121/813 Guinée Conakry
- 313/813 Idriss Déby
- 232/813 Impunité
- 308/813 Jacques Chirac
- 375/813 Justice
- 143/813 Mafiafrique
- 121/813 Mali
- 118/813 Mauritanie
- 273/813 Médias / Communication
- 230/813 Mercenariat
- 164/813 Multinationales
- 336/813 Nicolas Sarkozy
- 162/813 Niger
- 140/813 Omar Bongo
- 153/813 Organisation des Nations Unies
- 172/813 Patrick Balkany
- 280/813 Pétrole
- 270/813 Pillages des ressources
- 106/813 Population victime
- 124/813 Racisme
- 147/813 Répression
- 249/813 République Démocratique du Congo
- 151/813 Soudan
- 428/813 Togo
- 108/813 Total Fina Elf
- 104/813 Ventes d’armes


