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Point de situation sur les relations franco-ivoiriennes

15 juillet 2014 par Survie

Pour tous les présidents de la Ve république, la visite officielle en Côte d’Ivoire est un passage obligé. Pour le moment rien n’indique que François Hollande dira un mot des civils massacrés en nombre par l’armée française en novembre 2004 [1], il y a presque dix ans, à Abidjan. Avec des amis comme le président Ouattara, qui dès son intronisation par l’ONU et la France n’a demandé qu’à accueillir nos troupes et signer un Partenariat de défense, forme actuelle du serment d’allégeance au pouvoir français, l’impérialisme le plus rustique a encore de beaux jours devant lui !

Coopération militaire : malgré les déclarations, la Coloniale restera « toujours »

En visite en Côte d’Ivoire, pour célébrer l’investiture d’Alassane Ouattara, le président Sarkozy avait déclaré, le 21 mai 2011, «  Nous garderons toujours une présence militaire en Côte d’Ivoire ». Il contredisait ainsi son ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, qui avait annoncé quelques semaines plus tôt devant la Commission des affaires étrangères « nous réduirons progressivement le format de la force Licorne jusqu’à nous retirer de Côte d’Ivoire ».

Précédant de quelques semaines François Hollande, son ministre de la défense, Jean-Yves Le Drian, est allé officialiser le 10 mai 2014 la transformation, à partir de l’an prochain, de la force Licorne en Forces Françaises en Côte d’Ivoire, en vue de constituer une base opérationnelle avancée. Il contredit, là encore, le ministre des affaires étrangères Laurent Fabius, qui présentait en novembre 2012 devant l’Assemblée nationale le projet de loi autorisant la ratification du Partenariat de défense entre la France et la Côte d’Ivoire en précisant que « Le 43e bataillon d’infanterie de marine dont la présence trouvait son fondement dans l’accord de 1961 a été dissous. Il n’y a plus de force pré-positionnée en Côte d’Ivoire. » De façon tout aussi erronée, l’AFP a diffusé ce 11 juillet, une dépêche selon laquelle ce Partenariat de défense « exclut toute nouvelle intervention militaire française en Côte d’Ivoire » [2].

Il est vrai que maintenant que la rébellion armée est arrivée à ses fins, aucune intervention française n’est plus nécessaire. La priorité du Général Claude Réglat, conseiller français du président ivoirien, c’est la reconstruction des forces de sécurité. Concrètement, celle-ci passe par la « professionnalisation » des anciens combattants de l’ex-rébellion pro-Ouattara. Quant aux chefs de l’ex-rébellion, dont la dérive criminelle [3] est étayée, ils sont devenus les véritables préfets du pouvoir ivoirien.

Les déclarations contradictoires n’y changent rien, le massacre de novembre 2004 non plus. Les troupes françaises, depuis l’ère coloniale, n’ont jamais quitté le territoire ivoirien.

Coopération économique : la dette ivoirienne cédée aux hommes d’affaires

François Hollande s’envole avec un escadron de patrons venus récolter les bénéfices des contrats de désendettement et développement (C2D) franco-ivoiriens, qui totaliseront 2,9 milliards € sur une quinzaine d’année. Malgré les engagement internationaux en matière de désendettement, ce mécanisme C2D, spécificité française, consiste à diriger les remboursements de dette vers des projets avalisés par l’Agence Française de Développement. En confondant objectifs de croissance économique et lutte contre la pauvreté, le C2D franco-ivoirien s’écarte de l’objectif de développement affiché au départ. En outre, la mise à l’écart de la société civile ivoirienne du dispositif C2D vient d’entraîner le retrait de Plateforme Dette et Développement (PFDD), coordination d’organisations de la société civile française, qui demande en conséquence la suspension du premier C2D [4].

Coopération judiciaire : dossiers en souffrance, détentions inhumaines et dégradantes

Au moment où François Hollande s’en va annoncer « l’octroi d’une enveloppe de 25 millions € destinée au renforcement des capacités de la justice ivoirienne » [5], le moment est sans doute venu d’ouvrir deux dossiers en souffrance, moins connus que ceux de Guy-André Kieffer [6], Stéphane Frantz di Rippel et Yves Lamblin [7]. Le premier de ces dossiers concerne l’assassinat de Philippe Rémond, un Français assassiné à Yamoussoukro le 31 mars 2011, dont ni la justice ivoirienne, ni la diplomatie française ne se sont, à notre connaissance, jamais inquiétées. Le second concerne le traitement infligé à Michel Gbagbo, franco-ivoirien et fils du président déchu, qui a déposé plainte, en France, contre les chefs de l’ancienne rébellion pro-Ouattara, pour séquestration, traitements inhumains et dégradants. Tandis que les autorités ivoiriennes lui interdisent de sortir de Côte d’Ivoire, la juge chargée du dossier est empêchée d’aller l’entendre. Les avocats de Michel Gbagbo ont interpellé le président français pour que les accords de coopération judiciaire entre les deux pays soient appliqués. Au-delà de ce cas, Amnesty International rappelait, dans un communiqué du 20 mars, «  les centaines de cas de personnes maintenues en détention pendant des mois sans pouvoir communiquer avec leurs proches ni leurs avocats, du fait de leur soutien réel ou supposé à l’ancien président Gbagbo. [...] Ces actes ont été rendus possibles par l’utilisation de lieux de détention informels, où des personnes soupçonnées d’atteintes à la sécurité de l’État ont été détenues au secret, parfois pendant de longues périodes et dans des conditions inhumaines et dégradantes. Beaucoup ont été torturées et certaines ont été relâchées moyennant le paiement d’une rançon.  » [8]

[1] Cf. les reportages de l’émission 90 minutes, « Côte d’Ivoire : Quatre Jours de Feu » diffusé le 30 novembre 2004 et « Le mardi noir de l’armée française » diffusé le 8 février 2005, sur Canal+.

[2] Le traité militaire ratifié quelques jours seulement avant l’arrivée de François Hollande par l’Assemblée nationale ivoirienne n’exclut rien. Il laisse même la porte ouverte à « toute activité convenue d’un commun accord » (article 4.1.f) et à des «  arrangement techniques spécifiques » (article 4.2). Au rang des atouts d’Abidjan pour devenir une base opérationnelle avancée, l’état-major des armées cite la « capacité à accueillir un Poste de commandement interarmées de théâtre (PCIAT) sans préavis. » Comme son nom l’indique, le PCIAT est toujours déployé sur le théâtre d’opérations.

[3] Exécution d’une soixantaine de gendarmes à Bouaké en 2002, charnier de Korhogo en 2004, massacre de 800 civils à Duékoué en 2011, attaque du camp de réfugiés de Nahibly en 2012...

[4] Communiqué de la PFDD du 9 juillet, «  Contrats de désendettement en Afrique : quel avenir sans la société civile ? ». Les organisations membres de la PFDD sont AITEC, ATTAC France, CADTM France, CCFD-Terre solidaire, CFDT, CGT, CORREF, CRID, DCC, France Volontaires, Justice et Paix, Oxfam France, Réseau Foi et Justice, Secours Catholique, Sherpa, SEL, DEFAP, Survie, Vision du Monde.

[5] La Lettre du Continent, le 10 juillet.

[6] Journaliste franco-canadien spécialiste du cacao, disparu le 16 avril 2004 à Abidjan. Malgré de nombreux rebondissements, l’enquête au sujet de cette disparition n’a pas dépassé le stade de l’instruction.

[7] Deux hommes d’affaires français enlevés et assassinés en avril 2011 à Abidjan.

[8] « Côte d’Ivoire : le transfert à la CPI de l’ancien chef d’une milice est une première étape vers la justice », Amnesty International, le 20 mars 2014.

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