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Sommet EUROPE-AFRIQUE. L’Europe et les dictateurs africains : une diplomatie et une opinion publique à géométrie variable

8 décembre 2007 par Fabrice Tarrit

Les atermoiements de la classe politique française au moment de la visite controversée de Mouammar Kadhafi en France le mois dernier, quelques jours après que la réception de Denis Sassou N’Guesso au Sénat soit passée totalement inaperçue, semblent crédibiliser l’idée selon laquelle il y aurait pour la France des bons et des mauvais dictateurs : des « amis », des « un peu fréquentables » et des « infréquentables sauf s’ils achètent des produits français ».

L’actualité diplomatique européenne de cette même période tend à confirmer ce baromètre de la condamnation de la dictature « à géométrie variable ».

L’UE choisit « ses » dictateurs

Le 8 décembre 2007, au lendemain de l’accueil du président congolais à l’Elysée, s’ouvrait à Lisbonne le deuxième sommet Union Européenne - Afrique, un sommet qui aurait pu ne pas avoir lieu car les Britanniques menaçaient de le boycotter si le président zimbabwéen Robert Mugabé était maintenu sur la liste des invités. Beaucoup de chefs d’Etat africains ayant insisté pour qu’il le soit, la présidence portugaise a choisi de s’incliner, une façon selon certains commentateurs de s’affirmer diplomatiquement comme un allié des dirigeants africains.

Prenant acte de ce rapport de force défavorable, le premier ministre britannique Gordon Brown a finalement décidé de ne pas se rendre à Lisbonne, de même que le chef du gouvernement tchèque. L’ensemble des télévisions européennes a commenté ce boycott et largement montré la poignée de manifestants zimbabwéens anti-Mugabé réunie à Lisbonne, images sans doute plus accrocheuses que les sempiternels défilés d’intervenants à la tribune officielle. L’enjeu de la négociation des accords de partenariats économique UE/ACP passait ainsi presque pour un événement secondaire, malgré ses terribles conséquences pour les économies africaines.

En revanche, la présence de Denis Sassou Nguesso, d’Omar Bongo et des autres dictateurs de la Françafrique fut loin de poser autant de problème, aucun chef d’Etat européen ne s’étant en effet opposé à leur présence. L’UE semblait ainsi s’en tenir au vieil adage diplomatique : « les amis de nos amis français sont nos amis ».

Bienvenue à Bongoland

Triste image tout de même que celle d’Angela Merkel, si prompte à donner des leçons de démocratie plutôt convenues à Robert Mugabé à la tribune du sommet, filmée le lendemain par la télévision portugaise en train d’échanger, sous le regard complice de Nicolas Sarkozy, des bons mots avec Omar Bongo, un charmant démocrate qui venait tout juste de fêter ses 40 ans au pouvoir.

Le ton était, il est vrai, donné avant même le début du sommet, le voyageur débarquant à Lisbonne se voyant accueillir par d’immenses panneaux publicitaires rédigés en français annonçant un numéro spécial de L’essentiel des relations internationales entièrement à la gloire d’Omar Bongo. Celui-ci y était présenté comme un « négociateur hors pair », président d’un pays « à la croissance exemplaire ». tandis que l’annonce d’un article sur la « vision » de Nicolas Sarkozy sur les relations Europe Afrique s’étalait à la une de ce même journal. Même à Lisbonne, la Françafrique (où doit-on déjà dire l’Eurafrique ?) n’est pas loin.

Etonnant tout de même que les organisateur de ce sommet si parfaitement orchestré et encadré par les forces de l’ordre (les Lisboètes se souviendront des dizaines de cortèges circulant à tombeau ouvert et sirènes hurlantes dans les rues étroites de la capitale) n’aient pas relevé cette « fausse note », remarquée des seuls francophones.

On peut imaginer les réactions des parisiens s’ils avaient trouvé des panneaux 4mX3m géants à tous les coins de rues vantant Muhamar Kadhafi, au cours de sa fameuse escapade française, la semaine suivant le sommet de Lisbonne. Encore qu’en y réfléchissant bien on se dit que sans une imprévue campagne de protestation, aux accents souvent opportunistes qui a agité pendant quelques jours les relations franco-libyenne, peut-être les réactions auraient-elles été inexistantes...

Une opinion mobilisée au gré des intérêts

Les différentes attitudes des citoyens et des medias français, espagnols, portugais, italiens ou britanniques face à Mugabé, Kadhafi ou Bongo confirment que l’opinion publique est un élément clé de cautionnement ou de dénonciation de la dictature, un levier sur lequel les gouvernements jouent au gré de leurs intérêts politiques ou diplomatiques, particulièrement quand les contre-pouvoirs sont faibles. C’est ainsi que Mugabé est persona non grata en Angleterre mais toléré en France (par exemple à l’occasion des sommets France-Afrique) que Kadhafi est accueilli librement en Espagne, en Italie (avec laquelle il signe des accords sur la maîtrise de l’immigration en contre-partie de gigantesques contrats gaziers) mais honni par d’autres états. C’est ainsi également que la France soutient le président tchadien tandis que d’autres refusent de participer au contingent de l’Eufor pour ne pas risquer de participer à une énième opération « il faut sauver le soldat Déby ».

Il convient surtout de constater que la plupart des dictateurs francophones indifférent totalement l’opinion européenne (comme ils ont longtemps indifféré l’opinion française), ce que le sommet de Lisbonne a confirmé, montrant des dirigeants, des citoyens et des médias européens très peu informés des agissements des dictateurs « amis de la France », pourtant devenus de gré ou de force « amis de l’UE », agissements qu’ils ont découverts à leurs dépends...

Tardive prise de conscience

Ce constat est valable pour le chauffeur de taxi lisboète, qui découvrait les frasques d’un Kadhafi capable de bloquer un axe très fréquenté pour installer sa fameuse tente de bédouin au bord de la mer, comme pour le diplomate européen écoutant avec effroi les déclarations tonitruantes du guide libyen à la tribune du sommet, sans oublier ce journaliste d’un grand quotidien portugais qui n’avait jamais entendu parler des bases militaires françaises en Afrique, de la guerre civile au Congo Brazzaville ou de l’élection truquée et de la répression d’avril 2005 au Togo. Mais c’est aussi valable, ce qui est plus inquiétant, pour les nombreux représentants d’ONG européennes présentes au sommet alternatif Europe-Afrique, très actives (à juste titre) sur la question des APE et des migrants mais fort peu impliqués sur les aspects plus politiques de la relation UE/Afrique. A tel point qu’il fallut insister un peu pour que la condamnation du soutien aux dictateurs par l’UE figure dans réclamations de la déclaration finale de ce sommet alternatif, une participante ayant rétorqué que les violations des droits de l’homme en Europe étaient comparables à celles commises en Afrique (!).

Tout cela ne fait que confirmer la particularité de la relation franco-africaines, qui encourage depuis longtemps la mobilisation des citoyens et la vigilance de certains médias français, mais dévoile combien le plaidoyer des ONG pour une relation UE/Afrique au service de la démocratie et des droits de l’Homme reste embryonnaire. Cette mobilisation est pourtant cruciale, à l’heure où l’Union Européenne se lance dans des opérations militaires au Tchad et en Centrafrique, observe des scrutins à risque au Togo, en RDC et plus récemment au Kenya et alors que les dirigeants européens tentent de définir une vraie « politique africaine », notamment pour contrer l’influence grandissante la Chine ou les Etats-Unis. La constitution d’un réseau associatif Europe-Afrique, à l’issue du sommet alternatif peut être une première pièce à l’édifice. A condition que le discours des ONG européennes se politise davantage et qu’il parvienne à atteindre l’opinion, ce qui n’est pas une mince affaire.

Fabrice TARRIT

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