Gabon : lettre ouverte au Président de la République Française de la société civile gabonaise
Alors que François Hollande n’a toujours pas annulé la réception d’Ali Bongo prévue le 5 juillet 2012, Survie relaie cette lettre ouverte de deux mouvements de la société civile gabonaise.
Monsieur le Président,
A l’heure où vous vous apprêtez à recevoir le président du Gabon, peut-être serez-vous surpris d’apprendre avec quel intérêt les Gabonais ont suivi les primaires du Parti Socialiste, la campagne de l’élection présidentielle. Par la suite, des vivats ont inondé le Gabon à l’annonce de votre élection. Cette clameur doit être interprétée comme un cri de libération d’après les idéaux que vous avez proclamés tout au long de votre parcours, notamment celui qui concerne l’Etat exemplaire.
En effet, notre pays n’a jamais connu l’Etat exemplaire auquel aspirent tous les peuples. Un entre-soi de galapiats, d’aigrefins et de flibustiers, depuis Bouët-Willaumez, maintient au pouvoir des roitelets de villages hissés aux rangs de rois, puis de chefs d’Etats gabonais, par des tropismes que postule l’incompatibilité entre le progrès de notre pays et les intérêts de la France.
Une révision constitutionnelle adoptée en 2010 a légalisé l’essence liberticide de l’Etat : tous les droits et libertés fondamentaux, sans exception, sont reconnus. Mais toujours « sous réserve de... », notamment « sous réserve de trouble de l’ordre public ». Or, lorsqu’une minorité détient le pouvoir, de père en fils, pendant des générations et de façon patrimoniale, elle finit par se confondre avec l’Etat. Et, comme Mouammar Khaddafi, elle est prête à défendre « son » patrimoine « jusqu’à la dernière goutte de sang ». Il est donc naturel que le développement et le progrès de notre pays soient des variables d’ajustement de notre roi fainéant et de ses proches dont les priorités sont les voitures de luxe, les voyages, les bijoux, la haute couture, l’achat de palais à l’étranger et toutes autres sortes de dépenses somptuaires. Groupie de pop stars grassement payées à la moindre prestation par le contribuable qui a faim, le président gabonais élu par la Françafrique affrète des avions pour assister à des tournois internationaux de golf, de tennis ou de football. Pour répondre aux revendications légitimes de ses administrés privés du minimum vital et pour neutraliser toute forme de contestation de ses choix politiques inconsidérés, la matraque et le cachot, la suppression de bourses d’études, la révocation, la confiscation de salaires et la rétention de dossiers de retraites sont désormais des mesures disciplinaires routinières à l’endroit des « ennemis de l’Etat ». Mais qui est l’Etat gabonais ?
Comme après chaque élection présidentielle depuis l’Indépendance, notre constitution a été corrigée récemment, pour légaliser le renforcement des prérogatives du président de la République qui étaient déjà celles d’un Etat hyper-présidentiel.
Au profit de nombreuses agences, toutes rattachées à la présidence de la République, le gouvernement est désormais dessaisi, entre autres, de tout dossier foncier et de l’investissement public. Pire, les nouvelles dispositions constitutionnelles accordent l’exclusivité des questions de défense et de sécurité au seul président de la République, seule et unique institution habilitée à déclarer une guerre sans en référer à qui que ce soit, ou à donner un contenu au paradigme autant fantasmagorique qu’obsessionnel de « trouble de l’ordre public ». Ali Bongo, que vous vous apprêtez à recevoir, a traduit notre loi fondamentale en véritable Marteau des sorcières et mué en genouillères tous les contre-pouvoirs civils et institutionnels. Que peut-on attendre d’une Cour constitutionnelle prévaricatrice (elle est locataire - 4 millions FCFA par mois- de la propriété privée de la présidente qui y réside et fait exécuter de lourds travaux de réfection de son domicile -200 millions CFA en 2010- aux frais du contribuable) lorsqu’elle est présidée, depuis sa création en 1990, par la mère des demi-frères du président de la République, et qui valide une élection législative dont le taux d’abstention officiel dépasse 80%, accordant 116 députés sur 120 au seul parti présidentiel.
Monsieur le Président,
Vous aurez constaté que la présente lettre ouverte n’est pas une supplique. En effet, il ne saurait être question, pour nous, de placer notre destin et celui de nos générations futures entre vos mains, car nous entendons continuer à prendre notre responsabilité devant l’Histoire. Mais nous avons été très attentifs aux valeurs de justice, d’Etat exemplaire et de respect des citoyens et des peuples que vous vous êtes engagé à instaurer, voire à incarner. C’est pourquoi, Monsieur le Président, bien qu’ayant constaté quelques signes encourageants depuis votre prise de fonction, notamment dans l’intitulé-même de certains ministères et du fait de la suppression de la triste cellule africaine de l’Elysée, nous nous interrogeons, toutefois, sur le fait de savoir si vous mettrez fin, de manière tangible, à la politique de la France qui, depuis près de deux siècles, déchire les pages de notre grand livre d’Histoire au fur et à mesure que nous l’écrivons, et si les relations entre la France et le Gabon ne se résumeront plus, désormais, en une association de malfaiteurs et de dictateurs patrimonicides [1] sur le tapis rouge.
Veuillez, agréer, Monsieur le Président, l’assurance de notre très haute considération.
Fait à Libreville, le 3 juillet 2012
[1] Les présidents de l’Assemblée nationale et de la Cour constitutionnelle, qui devraient représenter les premiers contre-pouvoirs, sont les plus grands corrompus des corps constitués : Le président de l’Assemblée nationale, pour la télésurveillance du Palais Léon Mba (Assemblée nationale) a inscrit des sommes scandaleusement spectaculaires dans les lois de finances de ces dernières années. Les caméras de surveillance de l’Assemblée nationale ont coûté 128 millions de FCA (195 121 €) avant 2008 et 155 millions de FCFA (236 280 €) en 2008. En 2009, l’Etat a dépensé 1,55 milliard de FCFA (23 846 153) pour la même télésurveillance et 438 millions de FCFA (667 683 €) en 2010. De 2008 à 2010, l’Etat a déboursé 10 192 609 522 de FCFA (15 537 514 €) pour la construction de l’annexe de l’Assemblée nationale dont on n’a jamais donné le premier coup de pioche. La présidente de la Cour constitutionnelle voulait un siège digne de son rang. Elle a fait détruire l’ancien pourtant cossu, pour en un bâtir un nouveau, plus haut, plus grand. De 2008 à 2011, l’Etat a injecté 7,7 milliards CFA (11 737 805 €) dans la construction de cet immeuble dont le gros œuvre n’est même pas encore achevé. En attendant, pour abriter la Cour, elle a trouvé une belle résidence dans le quartier huppé de La Sablière : la sienne. Bailleur et locataire, elle a négocié avec elle-même un loyer de 4 millions de FCFA par mois. Les travaux de réfection de son « logement d’astreinte » dont elle est propriétaire, donc, ont coûté 200 millions de FCFA au contribuable, en 2010. Au passage, pour le geste, la Cour constitutionnelle a acquis un immeuble de 1 milliard de FCFA (1 524 390 €). On peut ajouter à cela le budget faramineux du seul cabinet de la présidente inscrit dans la loi de finances 2010 à hauteur de 1 491 092 640 de FCFA (2 273 007 €) auxquels s’ajoutent 335 millions (510 670 €) sur la ligne « achat cabinet du président de la Cour », alors que le budget des cabinets de tous les autres membres confondus s’élève « seulement » à 160 millions de FCFA (243 902 €).
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