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A Kerkennah, les voix s’élèvent contre le néocolonialisme

2 mai 2017 par Elie Octave, Virginia

Nous publions cet article proposé par Virginia (Infoaut.org) Elie Octave (Groupe Afrique de la CNT) sur des luttes en cours en Tunisie. Nous les remercions pour cette proposition. Une version traduite en italien est en ligne sur le site infoaut.org.

Remarques préliminaires sur l’écriture collective d’un article européen sur la Tunisie

« Parce qu’elle n’a pas d’idées, parce qu’elle est fermée sur elle-même, coupée du peuple, minée par son incapacité congénitale à penser l’ensemble des problèmes en fonction de la totalité de la nation, la bourgeoisie nationale va assumer le rôle de gérant des entreprises de l’Occident et pratiquement organisera son pays en lupanar de l’Europe. » Frantz Fanon, Les damnés de la terre.

Cette citation de Fanon n’est pas éloignée du présent. Tout militant, chercheur ou intellectuel en Afrique se confronte à la bourgeoisie nationale dont parle le psychiatre révolutionnaire algérien. De notre point de vue de militants européens blancs, nous la rencontrons d’autant plus tôt qu’elle est bien souvent notre seule porte d’entrée dans les anciens pays colonisés. Nous avons donc toujours un choix à faire : ou bien taire la réalité de la petite classe dominante à la tête des États post-indépendants, son imbrication avec l’impérialisme, et couler de paisibles séjours exotiques à ses côtés, ou bien partager les luttes populaires qui agitent les sociétés africaines et goûter, juste un peu, de leur amertume. Notre privilège, c’est non seulement le pouvoir de franchir les frontières légalement, mais aussi le confort de choisir le rapport que nous entretenons avec la domination néocoloniale. En cela, certains membres perturbateurs des bourgeoisies nationales nous ont déjà précédé, et nous ont montré la voie avec insistance depuis longtemps.

Au Maghreb, Mohamed Ali El Hammi, Frantz Fanon ou Mohamed Boudia sont des exemples symboliques de fidélité au peuple et à la lutte comme déterminant d’action. Nous n’avons donc aucune excuse. Aujourd’hui, comme nous allons le voir dans cet article, la bourgeoisie nationale est bien représentée par la direction tunisienne d’une multinationale comme Petrofac, et par le pouvoir politico-médiatique qui la soutient. Depuis la fin du régime de Ben Ali, s’il est possible de noter une légère et relative amélioration en matière de droits et de libertés, la petite classe dirigeante n’a pas cessé de jouer son rôle d’intermédiaire pour adapter la Tunisie aux règles les plus violentes du marché mondial. Pour masquer l’exploitation qui en découle, le néocolonialisme et ses collaborateurs indigènes ne cessent de construire l’image d’une Tunisie balnéaire et idyllique de carte postale dont les regards, surtout s’ils sont étrangers, ne doivent jamais s’éloigner.

Déconstruire l’illusion néocoloniale passe par la découverte d’autres discours, subalternes, ceux du peuple et de ses luttes. Écrire à ce propos, c’est donc faire le choix de qui nous rencontrons, d’avec qui nous dialoguons. Et même, le choix des gens avec lesquels nous partageons le quotidien. « Comment peut-on étudier d’autres cultures et d’autres populations dans une perspective qui soit libertaire, ni répressive, ni manipulatrice ? » [1] se demandait Edward Said dans « l’Orientalisme ». Nous devons tenter de répondre à cette question qui semble nous viser très précisément, nous qui sommes libertaires car partisans de l’autonomie des luttes. En parlant plutôt du Maghreb, la sociologue algérienne Fanny Colonna nous a laissé l’indication suivante : « pas de savoir sur le monde arabe sans un dialogue intense avec ceux qui le font dans le monde arabe. » [2] Dans cette logique, les entretiens qui ont donné la consistance de cet article on été réalisés avec des chômeurs tunisiens de Kerkennah, et avec une employée de la société Petrofac, qui a depuis démissionné. L’étude passe ici par un dialogue qui valorise la parole d’autrui et vise la décolonisation des savoirs en faisant sienne l’affirmation de Said : « il faudrait écouter les peuples colonisés, savoir ce qu’ils pensent. » [3]

Mais ce n’est pas tout, la méthodologie de restitution du savoir doit, selon nous, être questionnée. Il n’est plus possible de toujours se limiter à une écriture journalistique ou scientifique. La parole des entretiens contient aussi sa propre analyse du monde social, et nous ne voulons pas y substituer la nôtre, ou la renvoyer en note ou en annexe, comme chez les universitaires bien intentionnés. Nous voulons rendre visible la parole des dominés sur le néocolonialisme comme la peste sur le festin. Pour parler de Kerkennah, l’article suivant se veut donc « polyphonique », nous avons laissé la parole de nos interlocuteurs avec l’ordre de leurs propres mots comme une partie du texte, ou même comme un texte directement accessible. Notre analyse militante ne la complète pas, elle s’y ajoute. Il nous semble que c’est dans une telle intertextualité que peut se construire un savoir respectueux de chacun, mais également se forger une culture révolutionnaire internationale.

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Kerkennah, petit archipel symbolique

Archipel situé au large de Sfax, au Sud-Est de la Tunisie, Kerkennah a été un symbole politique depuis le mouvement de libération national tunisien. C’est là qu’est né Farhat Hached, celui qui fût l’un des fondateurs de l’UGTT (Union générale tunisienne du travail) en 1946. Depuis 2013, et l’ouverture en France des archives des ministères de l’Intérieur et des Affaires étrangères, on sait désormais que le SDCE (Service de documentation extérieure et de lutte contre l’espionnage), ancêtre de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) était impliqué dans l’assassinat de Hached, aux côtés de l’organisation coloniale la Main rouge (du même type que l’OAS en Algérie).

Ce n’était pas la première fois que l’État français assassinait un leader syndicaliste tunisien. En 1924, la CGTT (Confédération générale des travailleurs tunisiens), premier syndicat indigène de l’empire colonial, était dissoute par le protectorat et ses leaders emprisonnés, exilés ou assassinés, comme son principal dirigeant, Mohamed Ali El Hammi. Farhat Hached se référa à ces ancêtres pour reconstruire un mouvement syndical et anticolonialiste. Tout comme Mohamed Ali, il est resté un symbole très important du mouvement syndical tunisien, et à Kerkennah en particulier.

C’est Amira qui nous rappelle cette histoire de l’UGTT. Militante libertaire tunisienne, originaire de Kerkennah, elle travaille à Petrofac, dans les bureaux à Tunis, lorsqu’on se voit pour la première fois en mars 2015, alors qu’un sit-in est en cours dans les locaux de la société à Kerkennah. Elle nous raconte à l’époque comment des hommes payés par Petrofac se rendirent dans les locaux de l’UGTT à Sfax pour aller agresser ses responsables, accusés de soutenir le sit-in. Mais c’est elle aussi qui nous met en contact avec des membres de l’UDC (Union des diplômés chômeurs), qui s’activent dans le mouvement dans l’archipel.

L’installation des multinationales de pétrole et de gaz dans la Tunisie de Ben Ali : une tranquillité de courte durée

En août 2016, nous rencontrons Ahmad pour la première fois à Al Attaya, au nord-est de Kerkennah, après l’avoir interviewé par téléphone un an auparavant. En mars 2015, lors du premier sit-in dans les locaux de Petrofac par les chômeurs de l’île, ce membre de l’UDC faisait partie de ceux qui n’hésitaient pas à prendre la parole pour dénoncer la complicité du gouvernement avec les pratiques mafieuses des dirigeants de l’entreprise anglaise. Nous reprenons rendez-vous avec lui quelques jours plus tard à Kraten, pour le retrouver avec Karim, ce dernier se déplaçant plus difficilement avec son fauteuil roulant. Avec quelques boissons chaudes pour commencer, nous nous attablons au café du port de la petite ville, spécialisée dans la pêche du poulpe. Nous présentons à Ahmad et Karim nos questions, la façon dont nous voulons mener l’entretien. Ahmad parle bien le français, Karim un peu moins, mais son camarade l’aide chaque fois que c’est nécessaire. On a suivi le sit-in de l’année 2015 et on ne veut pas trop s’attarder dessus, mais bien comprendre comment s’est passé le blocage de Petrofac et la grève générale de 2016. Pour commencer, nous revenons un peu en arrière, au moment de l’arrivée de Petrofac en 2007 dans l’archipel. A quoi s’attendaient les Kerkenniens ? Ahmad nous répond :

« En 2007, avec Petrofac, tout comme avec TPS [4] tout le monde s’attendait à une exploitation de gaz très rentable économiquement pour toute la Tunisie et pour l’île. On attendait l’embauche maximum soit de cadres qualifiés ou bien d’ouvriers un peu partout sur l’île. Mais hélas, dès le début des activités de Petrofac, nous avons vu qu’aucune de ces ambitions ne seraient concrétisées. Ce sont des sociétés qui exploitent, qui gagnent, elles et l’Etat tunisien. Avec ou sans ces sociétés de pétrole, il n’y a pas de redistribution. »

Revenir sur l’installation de Petrofac en Tunisie, c’est revenir sur l’époque du dictateur Zine el Abidine Ben Ali (Zaba), sur ce que signifie la gestion des richesses d’une dictature. Un tel regard rétrospectif, pour celles et ceux qui n’ont pas connu cette période toute récente, ou pour d’autres qui l’auraient un peu vite oubliée, permet de comprendre pourquoi si peu de choses ont changé en Tunisie. En l’occurrence, ce qui est différent, c’est l’apparition d’une parole publique, de la rue, sur l’exploitation et la corruption. Néanmoins, les arrestations et les procès pour délit d’opinion se poursuivent [5]. Le changement c’est surtout un acte de prise de parole, malgré tous les risques, plutôt qu’une véritable liberté d’expression.

Sous Ben Ali, comment une entreprise étrangère peut s’installer si facilement en Tunisie et capter ses ressources en gaz ? En versant des pots de vin à la mafia qui contrôle l’économie du pays, en l’occurrence au clan Trabelsi, dont le montant est estimé à deux millions de dollars [6]. Pour Petrofac, dix ans après les faits, la question est : que fait la justice britannique ? Les théoriciens occidentaux de la nature foncièrement despotique des régimes arabes, et qui ne veulent jamais entendre parler d’impérialisme, peuvent tenter d’y répondre. Le journaliste algérien Hamza Hamouchène, qui révélait la corruption du régime de Zaba par Petrofac, s’est aussi intéressé à la présence de British Gas en Tunisie, le plus grand producteur de gaz du pays. Le géant capitaliste anglais produit 60% du gaz tunisien, avec les champs gaziers d’Hasdrubal et de Miskar, qu’il possède entièrement. Il revend ensuite le gaz extrait à la STEG (Société tunisienne d’électricité et de gaz). : « Le gaz tunisien est vendu aux Tunisiens comme s’il était une matière première importée !  » s’exclame Hamouchène. Le clan Trabelsi s’est enfuit, mais les compagnies de gaz se sont simplement trouvées de nouveaux interlocuteurs, qui continuent de voler la Tunisie. Dans ces dossiers, le pouvoir tunisien post-14 janvier, les présidents Sebsi et Marzouki et leurs différents gouvernements, se sont révélés tous autant soumis et impuissants.

Devant la faiblesse de l’Etat, ce sont donc les habitants de Kerkennah qui vont rentrer dans une lutte pour défendre leurs ressources. Pendant le mouvement révolutionnaire de l’hiver 2010-2011, de grandes manifestations de chômeurs qui demandent du travail ont lieu dans toute la Tunisie et également Kerkennah. Alors, en juin 2011, au lendemain de « l’intifada », un accord est signé entre l’État et les sociétés pétrolières pour participer au « développement » de la région. Sous la pression de l’UDC, celui-ci prévoit le versement de salaires à 267 chômeurs, qui sont embauchés dans la fonction publique locale. Sauf qu’ils n’ont ni contrat ni couverture sociale, mais seulement un salaire de 450 [7] dinars. Trois années passent, jusqu’en janvier 2015 où le versement des salaires s’arrête. Deux mois plus tard, le 10 mars, les chômeurs font une première occupation des locaux de Petrofac et bloquent la production de gaz. Pendant les 37 jours du sit-in, une ambiance pesante, que nous raconte Ahmad, s’installe dans l’île :

« Des bandits payés par la direction de Petrofac essayaient de mettre fin au sit-in, les médias matraquaient les sit-inneurs en nous accusant d’être des terroristes, d’être des casseurs… Leur technique consistait à faire se confronter les travailleurs de Petrofac avec les sit-inneurs en répandant toujours la rumeur que cette société va quitter le territoire tunisien et donc que les travailleurs de Petrofac vont se retrouver eux-mêmes au chômage alors qu’ils sont dans l’obligation de travailler, ils ont des crédits, des familles (…) La police de Sfax est arrivée vers le 10 avril 2015, le chef était sur le terrain et il négociait l’arrêt du sit-in. Il devait s’arrêter ou bien il était obligé d’utiliser la force. Nous avons tenu notre position. Nous avons été clairs avec lui. Nous ne voulions pas rentrer chez nous avec les mains vides. Il fallait qu’une solution soit trouvée pour ce « travail », entre guillemets, au noir, dans le vide, sans contrat, sans couverture sociale. Ils ont passé toute une journée et après vers 16h, ils sont rentrés à Sfax. C’était comme une scène de théâtre menée par les flics pour les journalistes qui répètent, avec Imed Derouiche [8] et son administration, qu’il n’y a pas de sécurité et de flics à Kerkennah, que le ministère de l’Intérieur ne peut pas sécuriser le champ de production de Petrofac. Ils ont voulu montrer qu’ils avaient assez de force pour intervenir. »

En avril 2015, au-delà de cette communication officielle, l’Etat s’aperçoit qu’une intervention dressera face à lui toute une population. Dans les familles de Kerkennah, des lycéens aux travailleurs, il y a eu un soutien aux sit-inneurs. Les autorités rentrent alors dans une stratégie de négociation. Le 16 avril, un accord est proposé à l’UDC, en présence de l’UGTT, dans une réunion chapeautée par le ministère des affaires sociales, des représentants du ministère de l’énergie et le gouverneur de Sfax. La procédure devait prendre fin en décembre 2015, au moment où les revendications des chômeurs seraient appliquées. A Kerkennah, le calme et le travail reprennent. Mais au moment où doivent aboutir les accords, le virement des salaires est interrompu. Début 2016, un nouveau rapport de force va opposer les Kerkenniens et Petrofac.

Avril 2016, deuxième sit-in, intervention policière et grève générale

Par apport au sit-in de 2015, où il y a eu une première occupation des locaux de Petrofac et des négociations avec l’UGTT, cette année ça a été différent, notamment le rapport de force avec la police. Du coup, comment les gens se sont organisés cette fois ?

Ahmad : La différence avec le deuxième sit-in ça a donc été l’intervention policière. Elle a eu lieue au bout de trois mois et demi de sit-in. Leur intention était bien claire, ils voulaient utiliser la force. Avec un nombre qui dépassait les 700 policiers, des véhicules d’intervention (ndlr : « des bagas » comme on les appelle en tunisien). Il y a eu un coup de téléphone à l’hôpital de Kerkennah pour qu’il reste en état d’alerte pendant la nuit. Ils ont fait une tournée dans les bars, les restaurants et les points de vente d’alcool pour leur dire de fermer tout à partir de 18h. Des réservations ont été faites dans les hôtels pour 4 jours pour les flics. Moralement, cela a beaucoup touché les gens de Kerkennah. Les photos des policiers qui viennent pour casser le sit-in et qui mangent des crevettes royales et des dorades dans les restaurants des hôtels. Ils boivent de la bière la nuit avant de faire leur intervention…

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Blocage d’un accès à Mellita, avril 2016 (source : nawaat.org)

Qu’elle a été la réaction des gens face à la répression policière ?

Ahmad : Lorsque nous avons appris que la police était arrivée, nous avons changé le lieu du sit-in. Du site de Petrofac on est allé sur la route principale de Mellita, où la police devait passer. Dès le début, quand nous avons bloqué la route, les jeunes de Mellita, les pêcheurs, les femmes, ils étaient avec nous.

Comment ont-ils débloqué la route ?

Ahmed : Ils ont lancé des bombes lacrymogènes, on les a affrontés avec des pierres. Même des femmes ont lancé des pierres contre ces policiers. Les bombes lacrymogènes étaient un peu partout, même dans les maisons. Les policiers ont gravement insulté les habitants de Mellita. Ils ont attendu la nuit pour que le rapport de force soit plus favorable. Les gens étaient partis dormir en attendant de revenir au moment de l’intervention.

Quand ils sont passés, ils ont remonté toute la route de l’île ?

Ahmed : Ils l’ont juste ouverte pour accéder à Petrofac, et aussi au reste de l’île mais là les routes ont été de nouveau bloquées juste après, et de façon plus sophistiquée, plus professionnelle, avec des gigantesques pierres. Par exemple, il y avait un camion qui transportait des pierres pour un projet de sécurisation des plages, on l’a détourné sur la route principale pour qu’il déverse ses pierres sur la route principale. Bon, il l’a fait de bonne foi ! De toute façon, ce ne sont pas ses pierres à lui, elles sont au bénéfice de Kerkennah pour un projet, on a pensé que ça c’était plus bénéficiaire. Les policiers étaient partout sauf à Mellita où toutes les routes étaient fermées, à part pour les citoyens de l’île. Pendant 12 jours, les flics ont dû prendre une petite route pour contourner celle de Mellita. On ne pouvait pas arrêter de manifester. Certains ont cru qu’une simple manifestation allait suffire pour que la police parte de l’île, ils ont été gravement tabassés et ont pu comprendre que la parole ne sert à rien, qu’il faut une confrontation sur le terrain. Le problème c’est que les gens disent toujours aujourd’hui qu’ils appartiennent à la société civile, ils parlent de la liberté d’expression, que c’est ça qui peut mener le dialogue… Sauf qu’à ce moment, il n’y avait pas de dialogue qui pouvait se faire sur l’île. D’ailleurs, la chose majeure qui a poussé les gens à se confronter avec les flics, c’était les mots qu’ils adressaient aux habitants de Kerkennah, surtout aux femmes.

La fin de la réponse d’Ahmad est riche d’enseignements sur les mouvements sociaux qui secouent la Tunisie depuis une dizaine d’années. Le cas particulier de Kerkennah rejoint sur de nombreux aspects d’autres luttes locales, et montre la nature de la relation que la société tunisienne entretien avec l’État et ses symboles.

Depuis l’intifada de Redeyef en 2008 [9], la question de la violence ne cesse d’être reposée par les mouvements sociaux. Face à un État qui vole les richesses, ou qui se fait le complice du vol par l’impérialisme, et qui réprime par la force toute remise en question pacifique de ce système, la révolte populaire revient à chaque fois comme la seule solution politique possible.

Le comportement de l’Etat et de sa police à Kerkennah rappelle Redeyef : la police envahit complètement l’espace, puis elle provoque et insulte les habitants avant de les agresser. Cette attitude de l’Etat vis-à-vis de sa population n’est pas spécifiquement tunisienne, on la retrouve dans de nombreuses anciennes colonies. En Afrique, la police, ou l’armée des Etat post-indépendant rejouent le même rôle que la police et l’armée coloniales, souvent au service de puissances impériales repositionnées.

De ce point de vue la hogra est une réalité néocoloniale qui prolonge la violence coloniale : « Le régime colonial est un régime instauré par la violence (…) sa durée dans le temps est fonction du maintien de la violence » [10]. Le traitement particulièrement violent à l’égard des femmes rappelle lui-aussi le comportement des anciens colons. Cela provoque une réaction des femmes dans l’espace public, dans les confrontations et dans les manifestations, qui est d’autant plus inédite, depuis les mouvements de libérations nationaux, que ces dernières viennent des classes sociales les plus défavorisées, d’origine rurale (comme les manifestantes de Redeyef, de Sidi Bou Zid ou de Kerkennah), et souvent chômeuses, elles partagent avec les hommes la revendication de l’emploi..

La criminalisation du mouvement social est également une logique qui part de loin. Sur ce point, c’est Ahmad qui fait le lien avec Redeyef et le bassin minier en 2008 :

« Le 4 avril, on avait 4 arrêtés, c’était lundi, ils ont été évacués vers Sfax, et mardi le tribunal à décidé de les mettre en prison en attendant le procès. Et avec eux, il y avait une liste de 17 personnes recherchées, avec le mêmes type d’accusations qui ont été faites contre les habitants du bassin minier en 2008 comme « crime en bande organisé ». C’était le même langage juridique. »

Il apparaît ici la dangereuse confusion entre la figure du révolté et celle du criminel qui tend elle-même à être assimilée à celle du terroriste – les syndicalistes de Redeyef furent accusés de terrorisme par le régime de Ben Ali. Cet amalgame est aussi utilisé en Europe. Dans les mouvements sociaux français, militants de gauche, fils d’immigrés et « terroristes » sont de plus en plus confondus dans l’imagerie des médias dominants, ainsi que dans le langage juridique de l’état d’urgence. Sous la plume de l’universitaire télévisuel Gilles Kepel, ceux qui dénonçaient l’islamophobie, le racisme structurel et la ségrégation qui touchent les communautés musulmanes en France, furent accusés de créer un : « pseudo-concept, machine de guerre destinée à protéger les salafistes » [11].

Au printemps 2016, le premier ministre Manuel Valls reprit à son compte le terme « d’islamogauchiste » développé par Kepel pour désigner les manifestants opposés à la loi travail, tout comme l’avocat d’extrême droite Gilbert Collard qui vit à ce moment en eux : « une minorité agissante qui veut semer d’une manière très évidente la violence et le désordre dans le pays. » Ceux qui manifestaient contre la loi travail et contre l’islamophobie étaient donc d’autant plus susceptibles d’être réprimés qu’ils étaient, grâce à la caution orientaliste de Kepel, identifiés à l’ennemi de la nation, le terrorisme salafiste.

A Kerkennah, au mois d’avril 2016, le premier ministre Habib Essid usa du même amalgame, en accusant les protestataires d’être liés à la mouvance salafiste. Amira, notre camarade employée chez Petrofac, nous alerta à ce propos. Pour elle, comme pour d’autres Kerkenniens, l’État est tout à fait capable d’instrumentaliser certains groupes salafistes pour casser la mobilisation. La crainte d’un attentat est vécue à Kerkennah comme une potentielle manipulation du pouvoir contre les luttes.

Quoi qu’il en soit en coulisse, les mouvements sociaux tunisiens montrent comment une ancienne colonie peut servir à la fois de terrain d’expérimentation de techniques répressives, et de caisse de résonance aux discours de « guerre contre le terrorisme » pour un pays comme la France [12].

La figure du criminel, du terroriste, vient pour masquer celle du manifestant et la délégitimer. Ce que craignent toujours l’État et les classes dirigeantes, c’est l’autonomisation des luttes et des communautés de résistances. Lorsque des musulmans construisent des luttes, ou lorsqu’ils y participent, ils sont systématiquement accusés d’être des terroristes. A Kerkennah, comme nous allons le voir maintenant, c’est pourtant bien la communauté qui a eu un rôle émancipateur d’entraide et de solidarité.

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« - Où est le site de Pétrofac ? » « Il se situe à Karaba, entre la plage de Sidi Fenkhall et Borj Lahsar. »

Comment était organisé le blocus de Mellita, j’imagine qu’il fallait être sur place, il faut tourner, il faut manger, il faut pouvoir dormir, est-ce qu’il y avait des tentes ?

Karim : Quand on a déplacé le sit-in de Petrofac vers Mellita, on a bloqué les deux accès de la route à Mellita, l’entrée et la sortie. Nous étions chez nos familles.

Ahmed : Nous sommes Kerkenniens, les gens nous ont donné tout ce qui était nécessaire. On se sentait même mieux que chez nous. Un jour c’était du couscous au poulpe, le lendemain du poisson grillé, et après des spaghettis aux seiches. Même ceux qui n’étaient pas de la ville étaient aussi chez eux, il n’y avait pratiquement aucune différence. Et puis il y avait la liste des gens recherchés, qui devaient partir en cas de descente la nuit dans des maisons éloignées…

Que fait Petrofac ? Il extrait du gaz mais en parallèle il extrait aussi du condensat (ndlr : hydrocarbure obtenu au moment de l’extraction). Le gaz est envoyé vers Sfax par pipe-line sous marin et le condensat est stocké dans 4 grands réservoirs sur le champ de production. Au bout d’un moment si tu ne vides pas ces réservoirs, ils sont pleins et tu dois arrêter la production, faire un shut-down. Au bout de 15 jours ces réservoirs sont pleins, donc c’est une question de patience.

En parallèle, la question c’était comment mobiliser toute l’île contre l’intervention. Non, ce n’est pas juste l’affaire des diplômés chômeurs. Les flics ont ciblé toute l’île. D’ailleurs l’une de nos interprétations du déploiement d’une telle force, c’est que de la part des autorités il s’agissait de donner un exemple de répression à tous les mouvements sociaux à Kasserine, à Gafsa, à Tozeur, aux sit-inneurs devant le ministère de l’emploi à Tunis, au sit-inneurs de Gafsa qui sont allés à Mourouj dans la banlieue de Tunis... L’intention du gouvernement c’était de passer un message aux protestataires : leur destin sera le même que celui de Kerkennah. C’est pourquoi ils sont intervenus avec une telle force.

Karim : En hiver, il y a 15000 habitants à Kerkennah, mais durant l’été la population dépasse les 150 000 personnes, il y a les touristes mais aussi beaucoup de Kerkenniens qui reviennent chez eux. Les manifestations du 9 avril ont réunis beaucoup de ces gens, à Tunis, à Sfax...

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Blocage d’un camion lors du sit-in de 2015 (source inkyfada.com)

Le 9 avril est une date symbolique pour le mouvement de libération national tunisien. C’est une journée de manifestation et d’émeutes réprimées dans le sang par l’armée française. Mais ce 9 avril 2016, où toute la diaspora de Kerkennah en Tunisie sort dans la rue pour soutenir les habitants de l’archipel, fait aussi écho à un autre grand mouvement social tunisien, les révoltes du pain de l’hiver 1983-84. Le premier ministre Mohamed Mzali s’était fait chasser de l’archipel en décembre 1983 :

Ahmed : Les manifestations pour le pain c’était en janvier 1984, et Mzali à Kerkennah c’était en décembre 1983. Tous les habitants se sont soulevés pour le dégager le l’île. Depuis cette année là, il n’y avait pas eu une aussi grande manifestation. Les Kerkenniens sont venus avec un message : on ne va jamais laisser notre île aux flics, et si vous voulez nous tabasser, on est Kerkenniens, on est présents ici, et on sortira à Sousse, à Tunis, les choses ne se calmeront pas. A Sfax, on peut parler de 100 000 habitants qui sont originaires de Kerkennah. Ce mouvement pouvait mettre en danger même un gouvernement comme celui-là.

Durant les 12 jours d’occupation de Kerkennah par la police, une deuxième date va s’avérer décisive dans la lutte : la grève générale du 12 avril. Dès le 4 avril, ce sont les élèves de Kerkennah qui lancent la grève, et refusent de se rendre en cours pendant toute la durée de l’occupation policière. Ils sont progressivement rejoints par l’ensemble des catégories sociales, la fonction publique, les commerces, les pêcheurs. Et le blocage des routes finit par signifier le blocage de toute l’économie le 12 avril. C’est Karim qui nous raconte comment il a vécu ce jour là :

Karim : Je ne pouvais pas me déplacer mais j’étais sur facebook pour relayer l’appel dans toutes les villes où il y a eu des manifestations. J’ai voulu bloquer la route aux policiers avec ma chaise roulante à Remla pendant la grève des élèves (ndlr : il y a l’un des principaux collègue-lycée de Kerkennah à Remla). Ils ont soutenu la grève. J’ai tenté de bloquer le passage des flics au moment où ils faisaient face à un cortège d’élèves.

Ils se sont organisés ?

Karim : Spontanément. Au niveau des médias, facebook, on a fait un appel, et tous les gens ont suivis.

Après la grève générale, la tension continue à monter entre Petrofac et le gouvernement d’un côté, les Kerkenniens de l’autre. Tout l’enjeu c’est de bloquer les camions de condensat pour que la production ne puisse pas reprendre. A Sfax, des milliers de policiers s’apprêtent à venir prêter main forte à ceux qui sont sur l’archipel. Dans la nuit du 14 avril, la police intervient pour faire passer en force les camions :

Ahmed : Le jeudi 14 avril, ils ont fait passer de force les camions de Petrofac de Sfax vers le champ de production. C’est la chose qui a beaucoup aggravé la situation, tout le monde est descendu dans la rue à 22h. Il y a eu 5 heures de confrontations avec les flics. C’était très grave pour nous de voir que le ministère de l’intérieur travaille directement pour le bénéfice de Petrofac. Le vendredi 15 avril, dès l’aube, les Kerkenniens de Sfax bloquaient l’accès aux bateaux à la police. Nous avons même des vidéos avec des voitures de police qui étaient quand même montées dans les bateaux, mais les voyageurs, les Kerkenniens empêchaient le capitaine de bouger tant que les voitures n’étaient pas redescendues du bateau. Vers 13 ou 14 heures, des manifestations ont eu lieu contre la présence des flics à Kerkennah et pour demander la libération des chômeurs arrêtés depuis le 4 avril. Toutes les routes ont été bloquées. Les flics présents au port de Sidi Youssef se sont retrouvés isolés. Isolés de Sfax…

Karim : Et isolés des autres flics présents dans Kerkennah. Ils voulaient envoyer des renforts et des munitions, car les policiers avaient utilisés toutes leurs bombes lacrymogènes. Et leur seule solution de contact pour se réapprovisionner, c’était le bateau qui part de Sfax. S’ils avaient voulu continuer la bagarre, ils n’auraient plus eu que leurs matraques, ou bien les balles.

Ahmed : Tous les gens présents à Mellita sont partis pour chasser les flics présents à Sidi Youssef. Ils ont été harcelés au point de devoir enlever leurs uniformes. On a laissé personne les frapper gravement, on a permis qu’ils appellent le garde côte pour les évacuer de l’île immédiatement. C’est l’armée qui a permis leur évacuation. Nos collègues ont été libérés de la prison de Sfax. En hiver, le dernier bateau qui vient de Sfax est à 18h30. A l’heure où ils ont été libérés, il n’y en avait plus. On a donc exigé qu’un jet-ski de garde-côte les ramène pour qu’ils passent la nuit chez nous à Kerkennah. Ils l’ont fait. C’était une partie déjà gagnée, on pouvait leur demander ce qu’on voulait. Et la nuit du 15, nous avons célébré notre victoire.

Les poulpes pourront-ils cohabiter avec les pipe-lines ?

Au-delà de l’issue du conflit avec Petrofac, c’est l’avenir de l’île qui est en question, et la capacité des habitants à s’organiser pour construire un projet. L’extraction du gaz met en danger les équilibres naturels liés à la pêche. Les compagnies de gaz sont accusées de pollution, et se renvoient la balle. Si dans notre entretien avec Ahmad et Karim, c’est plutôt TPS qui est pointé du doigt, un autre membre de l’UDC, Ramzi, interviewé en 2015 désignait Petrofac : « Les pêcheurs sont touchés. Cette société a eu plusieurs fois des fuites dans la mer. Les poissons meurent, il y a un impact sur l’environnement. » Dans l’échange qui va suivre, la discussion porte donc sur l’avenir de Kerkennah, sur les choix en matière économique, d’après le point de vue de ces fils de pêcheurs au chômage.

Que s’est-il passé depuis le 15 avril ?

Ahmed : Depuis le 15 avril, on a créé nos propres instances. La récolte de cette solidarité menée par les Kerkenniens doit être formelle, passer de la clandestinité vers la formalité, l’organisation. On a fait deux réunions générales avec des citoyens de tout Kerkennah et on a finit par avoir une instance représentative pour une négociation prévisionnelle avec le gouvernement. Cette organisation a été constituée par des représentants de l’UDC, de l’UGTT locale et des représentants élus ou choisis de chaque village de Kerkennah qui représentent les pêcheurs surtout. Du côté du gouvernement, rien n’a été fait. On attend toujours des solutions satisfaisantes pour les Kerkenniens et pour la société de pétrole elle-même puisque c’est le seul souci du gouvernement. Même les initiatives faites par l’UGTT ont trouvé en face d’elle un gouvernement faible, qui ne gère rien, et comme vous avez vu, qui va bientôt être dissout [13].

Est-ce que Petrofac est indispensable ? Doivent-ils partir ?

Karim : Si Petrofac reste, il faut qu’on sache exactement quels sont les bénéfices qu’il tire.

Toi qu’est-ce que tu voudrais ?

Karim : Qu’ils s’en aillent. Ce sont des mafieux, tout comme Ben Ali.

Est-ce qu’il faut prioriser d’autres activités comme la pêche, l’agriculture ou le tourisme, ou bien est-ce que cette activité doit cohabiter avec les autres ?

Karim : Pourquoi pas les activités en même temps, mais il y a le problème de la pollution.

Ahmed : On n’a pas de problème avec l’exploitation du pétrole si ça ne gène pas les autres activités. C’est quelque chose de technique.

Karim : Pour moi, comme pour tous les Kerkenniens, il faut du développement et du tourisme en parallèle, sans gêner la pêche.

Ahmed : Petrofac parle d’encourager des initiatives, des micro-projets, mais à condition que ces projets ne doivent pas être dans le secteur du tourisme, car la loi ne leur permet pas. On peut le comprendre car toute initiative, ou tout développement dans le secteur du tourisme sera contradictoire avec l’exploitation du pétrole. On a déjà un problème avec un projet depuis la fin des années 90 sur la plage de Sidi Fenkhal. C’est un endroit magnifique et l’intention c’était qu’il devienne un projet touristique écologique loin de la pollution. Les rumeurs disent que le blocage, qui dure depuis 1998, est lié aux gisements de pétrole qui se trouveraient sur le site. Si des hôtels sont construits, qu’ils soient écologiques ou pas, on ne peut pas installer des gisements de pétrole au même endroit. C’est pourquoi on se trouve toujours bloqué à cause des décisions de ceux qui gouvernent. Va-t-on chercher à améliorer le tourisme ou bien investir dans le secteur du pétrole ? Parmi les revendications qui ont été formulées depuis 2011, après tout on fait partie de l’UDC mais on n’est pas sectoriels dans nos revendications, on cherche le profit des diplômés chômeurs dans le cadre d’une amélioration de tous les citoyens de l’île. On a toujours pensé que si leur intention c’est le développement de l’exploitation du gaz, pourquoi ne pas faire un centre de formation qui serait financé par les compagnies ? Comme ça on aura une main d’œuvre qualifiée qui pourra répondre aux besoins d’ouvriers et de cadres.

Dans son rapport d’activité de 2015, Petrofac prétend embaucher 57% des habitants de l’île.

Ahmed : Au maximum 25 a 28 personnes travaillent directement à PETROFAC et une centaine travaillent dans la société de sous-traitance de surveillance.

Karim : Ça ne fait pas 57%.

Après, ce qu’ils revendiquent, c’est que l’activité économique de l’île est liée à leur présence, c’est ça qu’ils affirment.

Ahmed : Bon, déjà, la meilleure réponse c’est que depuis le mois de janvier, PETROFAC est bloqué, depuis 7 mois pratiquement, mais on n’a pas faim, on vit toujours. La seule chose qui manque, c’est le poisson, les volumes de pêche ont gravement diminué. C’est PETROFAC qui nous salarie, moi et Karim, dans le cadre de notre travail pour les institutions. Nous n’avons pas eu nos salaires depuis le mois de décembre, et pourtant on vit. Même les travailleurs qui sont dans la société de surveillance, ils étaient pêcheurs avant de faire ce boulot à partir de 2007, et même en travaillant pour la société de surveillance, ils travaillent 3 semaines avec un repos d’une semaine. Cette semaine là, ils pêchent. Ils ne vivent pas avec leurs 600 dinars2. Les Kerkenniens sont en rapport avec la pêche, ils sont préoccupés par sa baisse.

A quoi cela est dû ?

Ahmed : Essentiellement à la pêche au chalut qui endommage abusivement les abris des poissons, les œufs car ils pêchent pendant les 12 mois de l’année avec cette méthode. Il y a d’autres méthodes qui ont été créées, surtout pour la pêche au poulpe qui endommage la richesse en poulpe, et Kerkennah est connue pour la qualité de ses poulpes. Ce sont les raisons principales de cette diminution. En deuxième lieu, on peut parler de la pollution à cause des fuites de pétrole, ça a surtout été le cas avec TPS. Cela influence la quantité de poissons.

Petrofac a eu des fuites aussi ?

Ahmed : Petrofac travaille sur terre et pas dans la mer. La seule chose qui le relie à la mer, c’est le pipe-line qui va à Sfax et transporte du gaz. Et le condensat est transporté par camions. On a jamais entendu parler de fuite de gaz, mais ce n’est pas pareil, ils peuvent la récupérer sans que personne ne le sache.

Par contre TPS a eu des fuites.

Ahmed : TPS, la dernière fuite c’était au mois de février 2016. Je me rappelle qu’en novembre 2009, il y a eu une grande fuite. Quotidiennement il y a des petites fuites qui sont liées à l’état de l’infrastructure. Tous les 5 ans les pipe-lines doivent être changés, mais puisqu’il n’y a pas de contrôle, et puisqu’il y a de la corruption entre les sociétés de pétrole et l’ETAP, il n’y a pas de maintenance qui est faite. Parce que ça coûte cher cette maintenance et le seul intérêt de ces sociétés de pétrole c’est le profit. Ils veulent faire des bénéfices sans se soucier des dégâts qu’ils peuvent occasionner, la pollution qui a un impact sur la pêche. Et la pêche sera toujours le premier secteur auquel resteront attachés les Kerkenniens.

Virginia (Infoaut.org)

Elie Octave (Groupe Afrique de la CNT)

[1] Edward Said, L’Orientalisme, Le seuil, 1980, p. 38

[2] Fanny Colonna, revue Peuples Méditerranéens 54-55, 1990, p.7

[3] Edward Said, Culture et impérialisme, « Territoires superposés, histoires enchevêtrées », Fayard, 2000, p. 96

[4] Thyna petroleum Service (TPS) est une filiale du groupe autrichien OMV, qui est l’une des principales entreprises autrichienne, cotée en bourse. TPS est détenue à 50% par OMV et à 50% par l’ETAP (Entreprise tunisienne d’activités pétrolières). Petrofac est détenue également à 55% par l’ETAP.

[5] Voir par exemple cet article de la journaliste Henda Chennaoui sur la répression qui touche les mouvements sociaux

[6] Pour plus d’information à propos de ce dossier de corruption : http://www.cadtm.org/Au-large-de-la..., article de Hamza Hamouchène 

[7] 200 euros

[8] Imed Derouiche, directeur général de Petrofac à Kerkennah.

[9] De janvier à juin 2008, une grève de six mois avait lieu dans la ville minière de Redeyef, où se trouve l’un des principaux sites d’extraction du phosphate tunisien, dans le gouvernorat de Gafsa, au sud du pays. La répression policière faisait 3 morts, des centaines de personnes étaient arrêtés. Mené en grande partie par des chômeurs, soutenus par l’UGTT localement mais combattus par la bureaucratie, le mouvement est dirigé contre le trucage des concours d’accès à la compagnie des phosphates de Gafsa (CPG). Ils demandent du travail pour les habitants de la région.

[10] Frantz Fanon, « Pourquoi nous employons la violence » in L’An V de la Révolution algérienne, Œuvres, La Découverte, Paris.

[11] Propos tenu par Gilles Kepel lors de l’émission « Face à la barbarie » de Abdelwahab Medded sur France Culture le 26/09/2014

[12] Pendant qu’il accuse les mouvements sociaux de collusion avec le terrorisme, l’État français signe sans état d’âme des milliards de contrat d’armement avec l’Arabie Saoudite, principal soutien du salafisme. C’était aussi le cas du gouvernement américain de George W. Bush, chevalier de l’antiterrorisme et ami du régime saoudien. Les responsabilités de la France des États-Unis dans l’émergence de l’État islamique au Moyen-Orient et en Afrique sont accablantes. La fonction réelle d’intellectuels comme Gilles Kepel, qui accusent le mouvement social de protéger les salafistes, est de camoufler la responsabilité de ses maîtres du pouvoir français – Monsieur Kepel est notamment employé par l’institut Montaigne, lobby des néoconservateurs français. Le président et fondateur de l’institut, Claude Bébéar, avait été décoré du « Point of light Award » par George Bush pour son action humanitaire.

[13] Fin août 2011, Youssef Chahed remplace effectivement Habib Essid, rentré dans un conflit de pouvoir avec le président Sebsi, au poste de premier ministre. Le nouveau premier ministre est un technocrate libéral, passé notamment par l‘United States Department of Agriculture, USDA, et grand défenseur des OGM et de Monsanto.

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