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Rwanda 1994 : honteuses manipulations.

10 mars 2004 par Survie

L’humanité s’apprête à se souvenir le 7 avril 2004 du génocide d’un million de Tutsi rwandais en 1994. Il est inévitable que soient revisitées à l’occasion de ce dixième anniversaire les responsabilités dans cette abomination de la France et de ses alliés dans la région des Grands Lacs.

Déjà, les livres de Jean Hatzfeld (Une saison de machettes, au Seuil) et du général Dallaire (J’ai serré la main du diable, Libre expression) ont exposé à un large public le caractère méthodique et planifié de l’extermination des Tutsi par des « amis de la France ». Le Monde, qui s’était signalé en 1994 par une désinformation systématique sur l’ampleur, la qualification et la responsabilité des massacres, allume dans son édition datée de ce jour un contre-feu général - sous la forme de plusieurs articles de Stephen Smith et d’un éditorial. Le tout transformant la France en championne de la vérité historique !

Alors que l’instruction du juge Bruguière sur l’attentat qui a coûté la vie au Président rwandais (annoncée régulièrement depuis plusieurs années) n’a pas été transmise au parquet, comment se fait-il qu’elle ait été transmise au journal Le Monde ? Pourquoi l’a-t-elle été à un moment où le souvenir des victimes du génocide est à l’honneur ?

Le groupe d’officiers rwandais qui a conçu le génocide, pendant au moins deux années, a aussi minutieusement préparé les argumentaires visant à nier, excuser ou minimiser le crime. Ce groupe avait une relation intime avec l’armée française, ou plus précisément les forces spéciales et les services secrets français. Ceux-ci, avec l’aval de l’Élysée, "tenaient" l’armée rwandaise comme jadis leurs homologues américains ont tenu l’armée sud-vietnamienne. Dès l’été 1994, sur la base d’informations distillées par les services français, Stephen Smith écrivait dans Libération à peu près l’identique de la pleine page de "scoops" opportunément resservie aujourd’hui. Dès le lendemain du génocide, l’Élysée et les amis des tueurs propageaient par ailleurs la thèse du « double génocide » : les crimes de guerre du Front patriotique rwandais (FPR), opposé au camp du génocide, seraient censés "équilibrer" le projet presque achevé d’extermination de tous les Tutsi à portée des assassins - hommes, femmes, enfants, vieillards...

De quoi s’agit-il ? D’un savant amalgame entre trois questions. Qui a abattu l’avion du Président rwandais Habyarimana le soir du 6 avril 1994, un attentat considéré comme le signal déclencheur du génocide ? Qui a conçu, organisé et commis le génocide ? Quelle est l’ampleur et la nature des crimes commis par le FPR ?

Seule la réponse à la deuxième question est désormais bien connue : un noyau de militaires extrémistes rwandais, allié de la France avant, pendant et après le génocide, a enrôlé des milices, l’essentiel de l’armée et une partie de la population rwandaise dans son projet d’extermination. Sur la question de l’attentat, de nombreuses hypothèses ont été formulées. Aucune n’est à écarter a priori, seule compte la vérité des faits. Rappelons que la Mission d’information parlementaire de 1998 s’est dite victime d’une tentative de « manipulation » par les services français... Le FPR avait la capacité et probablement l’envie d’éliminer son adversaire, le général Habyarimana. S’il devait s’avérer qu’il l’a fait, on devrait lui reprocher d’avoir pris un risque insensé. De là à l’accuser d’être coresponsable du génocide - suffisamment pour en excuser les vrais organisateurs -, il y a un abîme, que tente de combler Le Monde.

Il resterait par ailleurs que le noyau génocidaire a déclenché les massacres dans les heures qui ont suivi l’attentat. Le général Roméo Dallaire, commandant les forces de l’ONU sur place, a remarqué que le chef de ce noyau, le colonel Théoneste Bagosora, était extraordinairement calme. Le génocide était fin prêt, et lui-même n’avait pas du tout l’air surpris par la disparition du Président… Soit il faisait partie des commanditaires de l’attentat, selon une hypothèse émise dès avril 1994 par Le Soir de Bruxelles, soit il savait par un service de renseignement que l’attentat allait avoir lieu. En ce dernier cas on pourrait se souvenir que les Services français, conseillers de l’armée rwandaise, sont considérés depuis la guerre d’Algérie et les exploits du capitaine Léger comme les champions du monde des "coups tordus" - de même qu’ils furent en Occident les maîtres incontestés de la guerre psychologique antisubversive, les théoriciens de la torture de masse et des escadrons de la mort, jusqu’au fin fond des casernes latino-américaines.

Quant aux massacres commis par le FPR, là aussi il faut que la vérité soit faite. Les services de renseignement français, entre autres, ont sur le sujet toutes les informations nécessaires. Ils préfèrent les conserver comme une arme de chantage et les distiller au fur et à mesure pour détourner l’attention de leur implication dans le génocide. De même disposent-ils depuis dix ans (cf. l’article de Stephen Smith dans Libération du 27/07/1994) du dossier sur l’attentat qui ressort aujourd’hui dans Le Monde après un long passage chez le juge Bruguière.

Assez de ces jeux d’ombres et de miroirs, de ces défausses odieuses sur un million de morts ! Les citoyens de France et du monde (un génocide concerne toute l’humanité) ont le droit de connaître la vérité sur les responsables de cette machine de mort sophistiquée, qui a su armer une foule de gens ordinaires puis, par un cocktail de peur et de haine, la transformer en massacreurs. Il est inconcevable que seuls Le Monde et Stephen Smith, dont l’impartialité en la matière a été largement contestée, aient accès aux pièces d’un dossier couvert en principe par le secret de l’instruction. De même convient-il que les Nations unies publient le rapport Hourigan, cité par Le Monde, et qui aurait été étouffé.

Quant à la part française des responsabilités, une Commission d’enquête citoyenne, dont Survie est l’un des initiateurs, l’examinera posément du 22 au 26 mars 2004, sur la base de nombreux documents et témoignages - dont le mode de recueil sera exposé publiquement, dans une transparence fort éloignée de celle des sources du Monde.

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