Edouard Balladur en couverture

17 novembre 1996

Avant d’être nommé Premier ministre, Edouard Balladur ne s’était guère exprimé sur la politique africaine de la France, ni n’avait porté de jugement sur l’efficacité de sa coopération. Ceux qui l’avaient approché avaient d’ailleurs cru remarquer son faible intérêt pour l’Afrique subsaharienne.

Confronté à ses problèmes en tant que chef du gouvernement, il a d’abord affiché un ton nouveau, rappelant certes l’importance des relations franco-africaines, mais insistant simultanément sur la nécessité de la rigueur financière, ainsi que sur les limites de l’engagement de la France : de même qu’elle ne pouvait, selon Michel Rocard, " accueillir toute la misère du monde ", elle ne peut, selon Edouard Balladur, " résoudre seule tous les problèmes économiques et financiers de tous les pays africains (3)". Le Premier ministre renvoyait donc fermement à des pratiques multilatérales. Ce fut, durant la première année de son gouvernement, la grande époque de sa conseillère Anne Le Lorier : ancienne sous-directrice au Trésor, elle avait pu s’y imprégner des diagnostics et exigences des institutions de Bretton Woods (FMI et Banque mondiale). Même si leur point de vue est très contestable, leur souci de rigueur se heurtait aux pratiques de la Françafrique, voire à ses raisons d’être.

Mais déjà le pragmatique ministre de la Coopération, Michel Roussin - un proche de Jacques Chirac devenu balladurien -, contrebalançait ce discours de fermeté en claironnant une priorité beaucoup plus classique, et très rassurante : la stabilité. L’on pouvait comprendre que la rigueur n’irait pas jusqu’à déstabiliser les " amis de la France ".

Pendant ce temps, le poids lourd du gouvernement, l’omnicompétent Charles Pasqua, mettait un turbo à sa propre politique africaine - une version qui accentue encore la constante dérive clientéliste, de Charles de Gaulle et Jacques Foccart à François et Jean-Christophe Mitterrand (4).

Le printemps et l’été 1994 marquent un tournant dans les positions du Premier ministre. Il choisit d’adopter profil bas face à la tragédie rwandaise, malgré la scandaleuse implication de l’Élysée et d’un certain nombre de clans, civils et militaires, de la Françafrique. Plutôt que d’ouvrir une plaie purulente, il choisit de couvrir - croyant peut-être la guérir par la magie du verbe, l’exaltation de " l’exemple français ". Il livre durant sa tournée estivale, de Dakar à Goma, une sorte de testament de l’ère rigoureuse, laissant tout le champ à son ministre de l’Intérieur. Dans le même temps, celui-ci scelle l’alliance avec le régime massacreur de Khartoum, pousse, avec l’Élysée, à la pleine réhabilitation des Mobutu, Eyadéma et autres Déby, ainsi qu’à la " recapitalisation " des Bongo ou Biya - un temps chahutés par Anne Le Lorier ou le très balladurien PDG d’Elf, Philippe Jaffré.

Depuis, Edouard Balladur semble avoir relégué aux oubliettes l’Afrique et ses problèmes. Pour les " affaires courantes ", il attribue le ministère de la Coopération au très " branché (5)" Bernard Debré ; il arbitre en faveur de Charles Pasqua dans la plupart de ses conflits africains avec Alain Juppé ; il ne désavoue pas les éloges appuyés du capitaine Paul Barril ; il autorise enfin les traditionnelles tournées pré-électorales de ses supporters Patrick Balkany et Charles Pasqua (le duo de choc de la rigueur financière dans les Hauts-de-Seine), chez des chefs d’État plus réputés pour leurs largesses que pour leur gestion des deniers publics, ou leur respect de l’État de droit. Que signifie un tel effacement ?

Jean-François Bayart, directeur du Centre d’études des relations internationales, est très sévère : " Edouard Balladur se moque de l’Afrique - boulet dont il aimerait se débarrasser. Son seul voeu est que le chaudron ne saute pas avant l’élection présidentielle (6)". Jugeons sur pièces : discours et réalités.

PROPOS

Un programme minimum, et sans arêtes

Dans la présentation de son programme de candidat, la politique africaine et la coopération occupent chacune une phrase : " En Afrique, les récents événements montrent combien il est indispensable que s’affirme une structure régionale de prévention des conflits et de maintien de la paix. Notre coopération traditionnelle avec ce continent pourrait trouver un nouvel élan dans les domaines de la santé et de l’éducation ".

En réponse à trois séries de questions envoyées par notre Coalition - sur le soutien apporté par la France aux responsables du génocide rwandais, sur les liaisons mafieuses de la Françafrique, et sur l’appui aux régimes soudanais et tchadien -, Edouard Balladur est plus disert (tout en contournant soigneusement les abcès) :

" La France entretient des relations exceptionnelles avec l’Afrique, en particulier avec les pays d’Afrique francophone, qui occupent une place spécifique et privilégiée dans son action extérieure.

En ma qualité de Premier ministre, je me suis attaché à donner un nouvel élan à la traditionnelle coopération entre la France et l’Afrique, en adaptant son contenu et ses modalités aux réalités actuelles. Ainsi, il convenait d’aider les pays africains à relever le défi du développement, notamment les pays francophones qui ont décidé la dévaluation du franc CFA. Celle-ci a permis aux États-membres de la zone franc de renouer avec la croissance, d’amorcer le redressement de leurs finances publiques et de rétablir des liens avec la communauté financière internationale. L’intégration régionale a été encouragée et l’installation des processus de démocratisation favorisés.

Il convient de favoriser la prévention des conflits en Afrique et d’aider les populations à faire face aux crises humanitaires : à cette fin, j’ai proposé la création d’une structure inter-africaine capable d’intervenir pour les opérations de maintien de la paix. Les pays africains ont accueilli favorablement un tel projet. La France et certains pays européens sont disposés à y apporter leur soutien. Sa réalisation est pour moi une priorité.

Parfois, l’urgence implique une décision immédiate. La crise rwandaise a montré que la France était déterminée à donner un contenu concret à la solidarité franco-africaine, au besoin en prenant seule ses responsabilités.

Je souhaite enfin que l’État sache mieux favoriser l’intervention d’autres acteurs qui peuvent se substituer à son action. Ainsi, le Ministère délégué à l’Action Humanitaire et aux Droits de l’Homme consacre-t-il un tiers de son budget à l’aide aux ONG. De même, le gouvernement s’est fixé comme objectif de faire passer de 1 % aujourd’hui à 10 % dans 5 ans la part des crédits du Ministère de la Coopération alloués aux ONG. Parallèlement, le Gouvernement encourage les actions de coopération des collectivités territoriales (elles y ont consacré 20 millions de francs en 1994, et y consacreront 30 millions de francs en 1995). Je crois personnellement beaucoup à cette notion de proximité et je souhaite qu’elle puisse se développer dans les mois à venir (7)".

Sans anticiper la confrontation du discours avec les faits, notons que le dernier paragraphe - et le plus long - promet pour dans 5 ans une délégation aux ONG de 10 % d’un budget (celui de la Coopération) qui représente lui-même moins de 15 % de l’aide publique au développement (APD) - soit 1,5 % de l’APD. Même en ajoutant 1/3 de l’Action humanitaire et quelques millions pour la coopération décentralisée, on arriverait difficilement à 2 % de l’APD (un petit milliard), soit un pourcentage qui demeurerait marginal, très inférieur aux 10 % déjà alloués par nombre de pays de l’OCDE - sans parler des 15 % en 3 ans prévus par la proposition de loi qu’Edouard Balladur a signée en avril 1993.

Pour le reste, il faut noter le ton euphémisant du propos, qui ne s’attache pas sur la crédibilité des mesures de " redressement ", sur la nature des forces armées qui composeraient la " structure interafricaine ", ou sur le bilan du " contenu concret de la solidarité franco-africaine " témoignée au Rwanda d’avril 1993 à décembre 1994. Mais pourquoi se poser des questions, puisque la France, seule, incarne le bien, le don gratuit, et qu’elle en est félicitée ? " Seule la France poursuit son effort et sa présence. Il est dans sa tradition d’être plus désintéressée que d’autres. Les pays d’Afrique francophone l’ont bien compris, à en juger par leur réaction très positive vis-à-vis de notre opération au Rwanda (8)".

La rigueur initiale

Le 23 septembre 1993 (trois mois et demi avant la dévaluation du franc CFA, neuf mois avant Turquoise), Edouard Balladur était plus incisif :

" Nul ne peut méconnaître toutes les raisons qui justifient la poursuite d’un effort important de la France en faveur de l’Afrique. Mais comment ignorer, aussi, que les difficultés actuelles nous forcent à nous interroger sur la manière de la rendre plus efficace ? Aujourd’hui, plus de la moitié de notre aide aux États est consacrée à payer des dépenses de fonctionnement : elle évite le pire, mais elle ne prépare pas l’avenir [...].

Notre aide [...] doit intervenir dans des pays en paix avec eux-mêmes comme avec leurs voisins, et dans le cadre d’un consensus démocratique minimum : si ces conditions n’étaient pas remplies, le risque serait grand qu’elle soit confisquée au profit de certains, voire tout simplement détournée [...].

Seuls les pays qui auront engagé avec courage une indispensable politique de redressement pourront désormais compter sur un soutien de la France. [...] Nous ne pourrons plus intervenir si certains pays préfèrent rester à l’écart de la communauté financière internationale et des règles de la bonne gestion. [...] Nos partenaires africains doivent s’efforcer de couvrir par leurs recettes fiscales et douanières, qui font trop souvent l’objet d’évasion ou de non-recouvrement, les dépenses de fonctionnement de leurs États [...].

Par fidélité à une certaine conception de la dignité humaine, elle [la France] souhaite réserver l’essentiel de sa coopération aux États où existe un consensus démocratique et où, de ce fait, l’ensemble de la population peut être mobilisé en faveur du développement. Elle souhaite par conséquent user de son influence pour favoriser l’État de droit et toutes les procédures qui permettent d’assurer la légitimité démocratique, en fonction des coutumes et des systèmes politiques propres à chaque pays. [...] Les risques que court l’Afrique sont aujourd’hui tels qu’une exigence de rigueur est le témoignage le plus efficace de solidarité (9)".

Edouard Balladur affichait alors une double exigence : réintégration dans l’orthodoxie financière internationale (annonçant la dévaluation du franc CFA) et conditionnalité au " consensus démocratique ", une sorte de minimum syndical de l’État de droit. Dans les milieux françafricains, cela tranchait (mais Roussin rassurait), et l’on qualifiait cette attitude de " distante ". Ce à quoi le Premier ministre rétorquait : " Aimer les Africains, cela ne consiste pas à les flatter au détriment de la vérité (10)".

La Baule-Dakar

A Dakar, le 28 juillet 1994, Edouard Balladur livrait son grand dessein franco-africain (11) - le pendant, en quelque sorte, du discours de La Baule -, dont nous retiendrons quatre passages :

" J’estime essentiel qu’elle [la France] poursuive son engagement en faveur de l’Afrique et des Africains. Cet engagement témoigne de la force que constitue le partage d’une langue et d’une culture. C’est aussi l’intérêt de l’Afrique comme de la France. C’est l’effet de leur proximité géographique mais chacun sait bien que les crises comme la prospérité de l’une ou de l’autre sont liées, qu’elles ont des effets, pour les uns et les autres, sur leur commerce, sur leur sécurité, sur leurs approvisionnements en matières premières ou encore sur les mouvements de population. Nos intérêts ne sont pas seuls en cause. Si les difficultés de l’Afrique devaient se prolonger, ce serait pour la France et l’Europe l’échec d’une politique de développement et de coopération mais surtout nous y résigner, serait trahir le devoir moral de solidarité qui nous lie à l’Afrique et auquel je suis plus que tout attaché ".

Le diagnostic est lucide, mais Edouard Balladur met la barre terriblement haut : si nous " résigner " à " l’échec d’une politique de développement et de coopération " serait une " trahison ", comment négliger ces innombrables études et rapports qui constatent l’absence totale de stratégie du développement dans les dépenses d’APD, leur caractère largement contre-productif et trop souvent producteur ?

" L’Afrique a besoin de stabilité politique et par conséquent de démocratie et de consensus social, sans lesquels il n’est pas de développement durable. [...] Les voies vers la démocratie sont multiples ; elles sont longues à parcourir. [...] Je me garderai donc soigneusement de prodiguer conseils ou leçons. Je sais seulement que si l’Afrique souhaite poursuivre sa quête de la stabilité politique et du progrès économique, elle doit [...] s’engager résolument sur le chemin de l’État de droit. Les obstacles sont nombreux et le premier d’entre eux est le sous-développement. [...] La stabilité politique est la condition première de ce nouveau départ économique. Elle est inséparable d’un consensus national où les droits et les devoirs de chacun sont clairement établis et respectés. [...] Il n’y a pas de recette unique, ni de figure imposée pour la démocratie, et je me garderai d’en suggérer une en particulier. L’important est que le système adopté réponde aux aspirations des peuples et à l’épanouissement des hommes. Il doit permettre leur mobilisation en faveur de la croissance et du développement, et fournir à l’effort qu’ils requièrent, tant de la part des populations que des bailleurs de fonds et des investisseurs étrangers, la stabilité indispensable ".

On note une circularité des objectifs : on part de la stabilité pour y revenir, en passant par le développement et une démocratie assimilée plutôt à un consensus social, et dont les voies - longues et originales -, ne laissent guère prise à l’observation extérieure. Ce qui permet à Michel Roussin, et bien d’autres, d’insister sur la stabilité, " condition première ", d’autant que le sous-développement est invoqué comme excuse au retard de l’État de droit. Cette dernière notion, pourtant, échappe à la circularité, elle recouvre un ensemble de libertés plutôt précis (12), et Edouard Balladur veut la promouvoir :

" Il revient aujourd’hui aux Africains de réfléchir aux moyens de mieux intégrer les minorités dans leurs institutions. [...] L’Afrique du Sud, si longtemps meurtrie, est aujourd’hui en train de donner au monde une leçon exemplaire de respect de la minorité et de partage du pouvoir. [...] La France souhaite aujourd’hui donner une nouvelle dimension à ses relations avec l’Afrique. Comme le monde, nous avons les uns et les autres beaucoup changé. Notre coopération doit, une fois de plus, s’adapter à ces nouvelles circonstances. La France est prête à apporter son aide à ses partenaires africains qui le souhaitent pour renforcer leurs institutions, pour les assister lorsque cela est nécessaire dans le bon déroulement des opérations démocratiques et enfin pour affermir leur État de droit ".

Alors, un vrai changement ? La sortie des privautés françafricaines pour une soumission commune au Droit ? Il faudra passer à l’épreuve des faits. Déjà, la conclusion du discours de Dakar laisse rêveur :

" Les évènements récents [au Rwanda] ont montré une fois encore que la communauté franco-africaine existait, qu’elle avait une réalité politique en Afrique et dans le monde, qu’elle pouvait jouer un rôle bénéfique pour le continent. [...] Je ne doute pas que notre prochaine conférence franco-africaine, à Biarritz en novembre, ait à coeur d’en entretenir la vigueur, le dynamisme et l’élan fraternel ".

Le Rwanda, un bénéfice ? La congratulation à Biarritz des Mobutu, Eyadéma, Bongo et autres Obiang, Djohar, Gouled,... un élan fraternel ? Stephen Smith conclut son compte-rendu du voyage africain d’Edouard Balladur : " Qui, au milieu de ces images d’autosatisfaction, se douterait que la frustration des oppositions, au Sénégal, en Côte d’Ivoire ou au Gabon, prépare les Rwanda de demain ? (13)".

D’Abidjan à Biarritz

Après Dakar, le Premier ministre prononce, le lendemain, un second discours à Abidjan :

" Le rôle normal des bailleurs de fonds n’est pas de subvenir aux besoins de fonctionnement des États. La crise nous avait menés dans cette direction fâcheuse. Je souhaite que l’aide française soit désormais affectée en priorité au financement de projets qui assurent la croissance sur le long terme et créent des emplois. Les programmes de développement doivent être orientés plus que par le passé vers les secteurs essentiels du développement rural, des infrastructures, de la production industrielle, de l’éducation, de la santé et des institutions. Cette action est indispensable pour accompagner l’effort de croissance et rendre possible le redémarrage des économies africaines (14)".

Il avait devant lui un parterre de " responsables " économiques africains et français, dont la plupart, depuis plusieurs décennies, soit oeuvrent contre de telles orientations, soit en corrompent ou sabotent l’application. Les causes de ce dévoiement généralisé de l’APD, et ses circuits, sont bien connus. Or, ni durant les deux années de son gouvernement (ce qui pourrait à la rigueur se comprendre, dans le contexte de la cohabitation), ni dans son programme de candidat, Edouard Balladur ne signale la nécessité de mettre un terme à ce scandale. Sa passion du consensus y répugne.

Un mois plus tard, Edouard Balladur énonçait les trois principes qui, selon lui, fondent la politique africaine de la France (15). Le premier : " le développement de l’aide et de la coopération, mais fondé sur des réalités et non pas sur des illusions ", s’accorde mal avec certaines autres déclarations. Dire d’Houphouët-Boigny qu’il a joué " un rôle déterminant [...] dans la grande entreprise de développement de l’Afrique (16)" - alors qu’il a enfermé son pays dans une économie de rente, tandis que lui-même et ses principaux obligés (dont l’actuel président Konan-Bédié) constituaient à l’étranger d’immenses fortunes dont la somme équivaut à la dette ivoirienne, laquelle atteignait 223 % du PIB en 1993 -, cela fonde-t-il des réalités ou des illusions ?

On ne s’étonnera pas du troisième principe : " la stabilité des États ". Quant au deuxième : " favoriser la démocratie politique, [...] rappeler sans cesse qu’il ne peut y avoir de progrès véritables [...] sans un progrès moral qui est inséparable de la démocratie ", il devrait aussi s’appliquer au pays énonciateur. S’agissant des pratiques africaines du gouvernement Balladur, c’est, on va le voir, pour le moins problématique.

La même distance entre un discours habillé de valeurs sûres et la force des habitudes françafricaines transparait dans une intervention sur RFI, le 9 novembre 1994, à l’occasion du sommet de Biarritz :

" Nous devrions créer une force d’intervention humanitaire, je dis bien humanitaire, pour permettre de régler les problèmes qui peuvent se poser de façon inopinée. [...] Sur mandat de qui devrons-nous agir ? La réponse est évidente, de l’ONU. Dans quels cas ? Pour des raisons humanitaires ".

A qui le sommet franco-africain a-t-il confié de faire étudier le projet ? Au général Eyadéma. Les Togolais apprécient tous les jours le tact humanitaire de son armée ethnique. " J’ai indiqué à ce dernier que nous étions à sa disposition pour l’aider dans sa réflexion ".

Charles parle, aussi

Le général Eyadéma est sans doute le meilleur ami africain de Charles Pasqua, qui en compte beaucoup : " Je suis copain avec tous les chefs d’État africains. J’ai avec eux des relations directes (17)". A celui qui deviendra son appui le plus pesant, Edouard Balladur a fini par livrer l’essentiel de la politique africaine de son gouvernement. Avant de la détailler, il n’est pas inutile de citer quelques propos du ministre d’État, ministre de l’Intérieur et président du Conseil général des Hauts-de-Seine.

" Le maintien de la présence militaire française en Afrique est souhaitable. Et souhaité par les Africains. C’est pour eux une garantie et une confirmation de l’intérêt que nous portons au développement de ce continent. Dans ces pays devenus indépendants que nous avons naguère dirigés, c’est au travers de sa présence en Afrique que la France reste une grande puissance (18)".

Un observateur camerounais fait remarquer, à propos de l’engagement du ministre de l’Intérieur en divers conflits (tels celui de l’enclave de Cabinda, ou du sud-Soudan) : " Pasqua aime entretenir les foyers. S’il était ministre de la Défense, il serait encore plus actif (19)". Il n’est pas, c’est vrai, du genre passif. Entraînant, avec ça :

" Il faut que la France prenne la tête d’une véritable croisade en faveur du développement. On sait qu’à l’heure actuelle, tous les experts sont là pour le dire, si nous consacrons à l’aide au développement des pays sous-industrialisés, sous-développés, l’équivalent de 1 % de notre PIB, le problème serait résolu ".

Ce vibrant appel, émis lors de La Marche du Siècle du 5 janvier 1994, sur France 3, sera réitéré presque mot pour mot à l’Heure de vérité du 19 juin. Charles Pasqua ajoutera : " En ce qui nous concerne, nous, par exemple, département des Hauts-de-Seine, à notre petit niveau, nous investissons 1% de notre Budget en Afrique, [...] 70 millions par an " - depuis 3 ans. Il s’en était déjà expliqué fin 1992 : " Nous avons initié une forme nouvelle de coopération, fondée sur la demande expresse des pays concernés, qui savent mieux que personne ce dont ils ont besoin, et qui obéissent à des critères humanitaires. Nous avons commencé par le Gabon (20)". Ce pays où les détournements pétroliers viennent d’être évalués, par un cabinet d’audit, à 500 millions de FF par an (21), est certes une priorité humanitaire. Et ses dirigeants savent mieux que personne ce dont ils ont besoin...

PRATIQUES

Il n’y a pas de réseau Balladur en Afrique, mais... " si le Premier ministre n’a pas du tout la fibre africaine, son compagnon de route l’aura pour deux " se consolent les aficionados de Charles Pasqua au Gabon (22). Nous commencerons par présenter la pratique africaine de celui dont Edouard Balladur a accepté qu’il apparaisse comme son premier supporter, avant d’évoquer celle de quelques autres fondés de pouvoirs.

Charles Pasqua l’Africain (23)

Jean-François Bayart nous en avertit : " Si la ligne Pasqua prévaut, on assistera alors à la reconstitution d’un clientélisme classique, propice à la criminalisation des régimes autoritaires rénovés. Certains donnent dans le blanchiment de l’argent de la drogue, le contrôle ici des casinos, là de l’émeraude (24).

Réseau (25) :

Avec Charles Pasqua, " le réseau tend à devenir non seulement un instrument de politique mais une manière de faire la politique, en écartant les procédures publiques traditionnelles (et plus responsables) (26)". Le réseau Pasqua connaît une très forte montée en puissance depuis 1986. C’est encore celui de Charles Pasqua, mais son fils Pierre y est de plus en plus actif, après avoir fait ses armes comme conseiller du groupe Mimran - la plus grosse entreprise agro-industrielle privée du Sénégal. Pierre Pasqua a fourni à Charles Pasqua les locaux de son " cabinet noir ", 14 rue Clément Marot, où se traitent entre autres les affaires africaines du réseau (27). Il a aussi soutenu Edouard Balladur dès avant les législatives de 1993. Il est très présent au Cameroun, où il a favorisé la création d’une radio privée (28).

Les principaux points d’appui de ce réseau (à forte dominante corse) ont été présentés dans le Dossier noir n° 2 (p. 77-79) : Daniel Léandri, Jean-Charles Marchiani, Robert et André Feliciaggi, Pierre Martini, Michel Tomi, Jean-Pierre Tosi, Jules Filipedu, Toussaint Luciani, Paul Lanfranchi, l’ancien commissaire Aimé Blanc, Michel Melin,...

Charles et Pierre Pasqua partagent des relations très suivies avec deux conseillers généraux des Hauts-de-Seine, Patrick Balkany, député-maire de Levallois, et Didier Schuller (29). Le Conseil général alloue 1 % de son budget à la " coopération décentralisée ", notamment avec le Gabon.

Charles Pasqua ne manque pas par ailleurs de contacts parmi la nuée d’officines parallèles, souvent fondées par d’anciens officiers, et qui proposent toutes sortes de prestations de " sécurité " : instructeurs, mercenaires, renseignement, armes, etc. Les plus célèbres sont celles du capitaine Paul Barril, l’ex-gendarme de l’Élysée, à la tête de 150 agents. Celui qui n’hésite pas à s’afficher comme le mercenaire du Hutu power a ses entrées place Beauvau - où on lui facilite l’obtention de marchés africains, en Centrafrique par exemple. Il encense volontiers Edouard Balladur (30).

Le ministre de l’Intérieur dispose encore de la DST (Direction de la surveillance du territoire) et du SCTIP (Service de coopération technique internationale de police), qui ajoute à ses missions d’instruction policière et de fourniture de matériels un rôle d’officine de renseignement.

Soudan (31) :

Le vote sécuritaire des Français vaut d’être chèrement caressé. A partir d’un " tuyau " syrien, Charles Pasqua a résolu d’échanger le terroriste amorti Carlos contre un engagement résolu aux côtés du régime de Khartoum. L’alliance franco-soudanaise - dont les Dossiers noirs n° 2 (32) et n° 3 (33) ont exposé les péripéties indignes - a connu ainsi, sous le gouvernement d’Edouard Balladur et de son ministre Charles Pasqua, des développements sans précédent. Jean-Charles Marchiani, le colonel Jean-Claude Mantion, la DGSE et la DST n’ont pas ménagé leurs bons offices.

Le Dossier noir n° 3 (34) a décrit les pratiques d’apartheid de ce régime, et ses dérives génocidaires (dans les monts Nouba, par exemple). En janvier 1995, Amnesty International et Médecins sans frontières (MSF) ont également, chacune publié un dossier accablant (35). Selon MSF, " le gouvernement soudanais utilise l’arme alimentaire pour affaiblir et même décimer les populations sympathisantes " de la dissidence sud-soudanaise. Selon Marie-Françoise Blain, d’Amnesty, " le Soudan viole plus que jamais les droits de l’homme "... Du coup, le général-président el-Béchir a dénoncé les " complots d’Amnesty ", qui " ne feront qu’accroître notre détermination ".

Le rapporteur spécial de la Commission des Droits de l’Homme de l’ONU, Gaspar Biro, a présenté un nouveau rapport le 14 février 1995, où il dénonce des tortures, arrestations arbitraires, conversions forcées, destruction de villages, violations gravissimes des droits concernant les femmes et les enfants, abandon de populations dans le désert. Nos alliés soudanais ont menacé Gaspar Biro d’un sort pire que celui de Salman Rushdie...

Mais la collaboration entre les gouvernements français et soudanais est au-dessus de ces contingences. Elle repose sur des schémas anciens et ressuscite de vieux réflexes. L’un des promoteurs du clan pro-Khartoum, dont Charles Pasqua a pris la tête, explique d’abord que le président ougandais Museveni soutient les rebelles sud-soudanais par crainte de l’expansionnisme arabe : " Il y a une collusion de fait entre le lobby juif et le lobby noir, qui disent : "Nous faisons face aux mêmes dangers - l’expansionnisme du fondamentalisme arabe" (36)". Et de dénoncer cette " diabolisation " du Soudan, entretenue par des Egyptiens à la solde des Américains. La boucle est bouclée : Museveni et le Front patriotique rwandais (FPR) sont une " aristocratie guerrière ", pilotant un lobby noir allié au lobby juif, lequel mènerait l’oncle Sam par le bout du nez... contre la " grande politique arabe " de Charles Pasqua, en Irak, en Algérie, au Soudan, etc. Au bout de ce raisonnement, les Tutsis, les Noubas et les Dinkas viennent rejoindre les Juifs parmi les victimes des idéologies génocidaires...

C’est ainsi que la France décide de favoriser le passage des troupes de Khartoum par la Centrafrique et le Zaïre, pour prendre à revers la rébellion sud-soudanaise : le colonel Mantion et le général Jeannou Lacaze (37) dresseraient les plans d’attaque. Les responsables des services de sécurité soudanais ont été invités à maintes reprises en France, pour de longues séances de travail, la visite d’installations secrètes, l’acquisition de matériels. Les services français contribuent journellement à identifier les positions des " rebelles ". Les photos-satellite sont croisées, probablement, avec les clichés recueillis par des avions d’observation Mirage IV. Deux antennes de la DGSE, à Khartoum et à Juba, permettent à des techniciens et météorologues français de guider les bombardiers soudanais contre l’" ennemi " - combattants et populations. Le colonel Mantion et le général Lacaze concourraient à dresser les plans des attaques via la Centrafrique et le Zaïre.

Entre-temps, la DST a conseillé la réorganisation des services secrets soudanais - aux méthodes gestapistes. La France leur aurait livré du matériel de communication et, notamment, d’écoutes téléphoniques. Elle continue de fournir à " prix d’ami " munitions et pièces de rechange pour les matériels français de l’armée soudanaise (automitrailleuses, canons, hélicoptères). Elle aurait également accepté d’entraîner aux techniques de recherche et d’investigation une centaine d’officiers de police soudanais, et des officiers militaires à la lutte anti-guérilla. Bref, un soutien intensif, largement clandestin, à un régime dont les organisations de défense des droits de l’homme considèrent qu’il est l’un des pires de la planète. Que, début 1995, le " modéré " el Tourabi ait perdu du terrain face à son rival Ali Osman Muhammad Taha, chef de l’aile dure du Front national islamique et coordonnateur d’une internationale terroriste, n’a pas refroidi le zèle des amis de Khartoum, ni de leur mentor Charles Pasqua.

Il a cher payé Carlos, mais la Françafrique a sablé le champagne (38). Pas le sourcilleux Jacques Julliard qui, dénonçant ce " marché de la honte ", concluait ainsi un retentissant éditorial dans le Nouvel Observateur (39) : " Avant d’aider l’islam le plus intolérant à massacrer quelques-uns des plus nobles peuples de la terre, pensez-y dimanche à la messe, M. Balladur ". Il y pense. Sa devise pour la France, c’est : " Rester fidèle à nos propres principes et à nos propres convictions, fondées sur la tolérance, le respect de la liberté de la liberté d’autrui et le respect des droits de l’homme. [...] Défendre en toute circonstance, même si c’est difficile, un idéal moral. C’est ce que j’ai appelé l’exemple français (40)". D’ailleurs, à Franz-Olivier Giesbert qui lui demande " qu’est-ceque la France a négocié avec le Soudan pour obtenir [la livraison de Carlos] ? ", Edouard Balladur répond : " Mais rien, rien. ". " Le Soudan a fait ça pour les beaux yeux de la France ? ". Pas de réponse. Sans doute, suivant l’exemple français, le régime de Khartoum a-t-il tout simplement agi par idéal moral.

Zaïre :

On a expliqué, dans le Dossier noir n° 2 (41), comment depuis le printemps 1993 Charles Pasqua avait oeuvré à la réhabilitation du maréchal Mobutu : il ouvrait des brèches dans la frêle quarantaine décidée par la troïka Belgique-France-USA, testant la vigilance du Quai d’Orsay - en faveur duquel Edouard Balladur s’était bien gardé de trancher. Un haut-fonctionnaire de la place Beauvau expliquait alors : " Le fait que le ministère de l’Intérieur ait dérogé à la règle des sanctions aura peut-être un effet moteur et amènera le Quai d’Orsay à modifier son attitude face aux progrès politiques enregistrés à Kinshasa (42)". Et de s’abriter derrière François Mitterrand qui, depuis le sommet de l’île Maurice en 1993 jusqu’à celui de Biarritz en 1994, a effectivement été l’un des artisans de la solennelle réintégration de Mobutu dans la famille franco-africaine. Il est vrai que celui-ci " compte de nombreux débiteurs dans la classe politique française (43)".

Le député et vice-Président des Hauts-de-Seine Patrick Balkany a entrepris fin 1994, pour le compte d’Edouard Balladur, une tournée express des hauts lieux de la Françafrique (Cameroun, Zaïre, Gabon). A Libreville, le député s’est dit porteur d’un message de Charles Pasqua pour Omar Bongo - qui déclare lui avoir prêté un avion pour lui permettre de se rendre au Zaïre, escapade non prévue au programme officiel (44).

Togo :

Pour Jean-François Bayart, l’élection présidentielle togolaise de l’été 1993 était " le vrai banc d’essai de la politique africaine " du gouvernement de cohabitation, " et le bilan est accablant ". Malgré les manipulations et massacres du tyran, " son ami, Jean-Christophe Mitterrand, [...] a plaidé sa cause sans relâche [...]. Charles Pasqua et Valéry Giscard d’Estaing ont apporté à M. Eyadéma un soutien chaleureux qui n’a pu que l’encourager dans sa stratégie de reconquête (45)". On verra que Jacques Chirac n’est pas en reste. Même si le ministre de la Coopération Michel Roussin était nettement moins enthousiaste, les poids lourds de la Françafrique transpartisane l’ont emporté.

Parmi eux, Charles Pasqua est sans doute l’un des soutiens les plus indéfectibles de Gnassingbe Eyadéma. Il n’a pas hésité à lui rendre visite au temps de l’interruption officielle de la coopération franco-togolaise. Il faut dire que c’était peu avant la campagne des élections législatives, en France. A Pya, le village natal du général, où il a été élevé à la dignité de grand officier de l’ordre du Mono, Charles Pasqua expliquait, le 21 décembre 1992 : " C’est une chance pour le Togo d’avoir eu à sa tête le général Eyadéma. Si la situation ne s’est pas davantage dégradée jusqu’alors, c’est en grande partie dû à ses qualités d’homme d’État et à sa sagesse (46)". Inversement, chaque fois que le général vient à Paris (il a une propriété à Boulogne, Hauts-de-Seine), c’est Charles Pasqua qu’il honore d’abord de sa visite.

Gabon :

Le président gabonais Omar Bongo et celui des Hauts-de-Seine ont un point commun : ils sont très liants. Ils sont ainsi devenus très attachés l’un à l’autre, via une coopération multiforme.

Et d’abord, un " exemple français " de coopération décentralisée, dans l’intérêt mutuel des deux parties. Avec Elf, Bouygues, la Générale et la Lyonnaise des Eaux, Sucres et Denrées, ainsi que l’Office des HLM des Hauts-de-Seine (un vrai palmarès de l’incorruptibilité), Charles Pasqua, président du Conseil général de ce département, a constitué une Société d’Economie Mixte (SEM), " Coopération 92 ". Vouée au soulagement de la misère du Tiers-monde, elle reçoit chaque année 1 % du budget départemental, soit quelque 70 millions. Le premier bénéficiaire en est le Gabon de Bongo - un émirat africain qui aurait plus que les moyens de combattre la pauvreté sur son sol ! Coopération 92 a débloqué 30 millions de francs pour la construction d’écoles.

" C’est toujours la même entreprise de l’homme d’affaires libanais Hassan Hedjeij qui remporte tous les contrats financés par les Hauts-de-Seine. Un homme entreprenant qui a ses entrées à la présidence gabonaise (47)".

" Au siège de Coopération 92, à Nanterre, les comptes sont en règle, contrôlés, à disposition. A Libreville, on n’en démord pas : une partie "importante" des fonds engagés aurait été ristournée par Hassan Hejeij aux deux commanditaires des travaux ( 48)".

Coopération électorale, ensuite, dont on peut imaginer la contrepartie. Malgré les richesses du pays (ou à cause de leur accaparement... ), malgré toute l’habileté de Bongo, son caïdat est violemment contesté. Il a dû faire face à des émeutes, à connotation anti-française ; comme d’autres, il est tenté par la carte ethnique. Pour l’aider à " gérer " l’élection présidentielle de 1993, des experts se réclamant de Charles Pasqua se sont donc installés dans une société de radio-transmission, près de Libreville, appartenant à un Français sous contrat avec le ministère de l’Intérieur gabonais. Au soir du premier tour, c’est à ce ministère, par fax, que ces spécialistes ont envoyé les informations recueillies dans les bureaux de vote, et convenablement " traitées " 48. Avec ce matériau, Bongo, impatient, s’est aussitôt proclamé réélu, sans attendre le second tour où ses sponsors (Elf, la DGSE) l’assuraient de " gagner à plus de 60 %, quitte à manipuler un peu les chiffres (49)". Comme dit Edouard Balladur, " les voies vers la démocratie sont longues à parcourir "... surtout quand un entraîneur étranger préconise le marathon.

Coopération pétrolière, sans doute, pour laquelle le réseau est outillé (50). Coopération ludique, enfin :

" De source bancaire française, il a fallu une intervention personnelle de Charles Pasqua pour favoriser l’entrée des jeux de hasard au Gabon. Aux machines à sous se sont ajoutés les paris sur les chevaux par le PMUG, une société où l’on retrouve le nom des frères Feliciaggi (51)".

Cameroun :

Paul Biya, grand ami de Jean-Christophe Mitterrand, est en train de s’abonner à un autre réseau : il a reçu fin février la visite de Charles Pasqua. Un tel parrainage permettrait au régime Biya de repartir pour un nouveau bail d’approximation policière et de laxisme financier. Cependant, on abandonnerait les instructions en cours sur les salles de jeu et casinos camerounais (52) - tenus par des intérêts corses qui pratiquent vis-à-vis de la couleur de l’argent un antiracisme militant.

Congo :

Le Congo est la base d’origine et le lieu de la première fortune des frères Feliciaggi - ces amis corses de Charles Pasqua et André Tarallo (le " monsieur Afrique " d’Elf) -, alors chefs d’entreprises. Leur seconde fortune s’est faite à partir de l’amitié intime et du conseil financier du président Denis Sassou Nguesso (un marxiste ploutocrate) (53), vers l’empire des jeux dits de hasard.

On évoque en France, dans les milieux de la majorité, des fournitures de matériel anti-émeutes au président Nguesso, lors de la tumultueuse " transition démocratique " en faveur de Pascal Lissouba. Depuis, Charles Pasqua soutient son collègue Martin Mberri, le ministre de l’Intérieur congolais, ennemi intime de Pascal Lissouba, tandis que son bras droit Daniel Léandri entretiendrait des contacts avec le n° 2 du gouvernement Lissouba, Claudine Munari (54). Dans un pays pétrolier, il n’est pas prudent de brancher tous les tuyaux sur un seul gisement.

Guinée équatoriale :

Les frères Feliciaggi envisageraient de constituer un holding " ludique " à Malabo, capitale de ce

petit pays de 350 000 habitants. Siège d’une dictature ubuesque, au coeur du narco-trafic et du blanchiment d’argent sale en relation avec la Colombie, ce pays détient, per capita, le triste record du nombre de coopérants français assassinés pour excès de curiosité (55). Il demeure pourtant considéré comme un joyau de la Françafrique, qui a instruit la milice présidentielle (les " Ninjas "), couvre l’évasion des capitaux (par l’intégration dans la zone franc) et accorde son assistance militaire. Une forte odeur de pétrole, qui attire les compagnies US, permet de justifier trafics et oppression au nom des intérêts de la France et de l’américanophobie réunis - registres dans lesquels excelle Charles Pasqua.

Pasqua-Mitterrand-Balladur :

Il faut, provisoirement, arrêter là cette description d’une pratique tentaculaire. Marie-Claude Smouts observe :

" L’image de "la France grande et généreuse", c’est un discours qu’on n’ose plus tenir, et qu’on ne tient plus d’ailleurs, parce que l’Afrique est dans un tel état de déréliction que l’image de l’aide française n’est plus une image de générosité, mais de faible efficacité et de mauvaise gestion, une image de l’Afrique qui ne parvient pas à s’en sortir. Tout serait mûr pour une révision, mais personne n’est prêt à l’assumer. Tant que François Mitterrand est à l’Élysée et Charles Pasqua au gouvernement, rien ne se passera (56).

Ils sont, c’est vrai, fréquemment d’accord en matière de politique africaine. C’est qu’ils ont plus d’un trait commun, en particulier, de ne savoir ni l’un ni l’autre empêcher leur vision ultra-pessimiste de la nature humaine de dégénérer en pragmatisme cynique... Voilà qui, à première vue, ne correspond pas à ce que veut désigner Edouard Balladur lorsqu’il vante " l’exemple français ". L’on pourrait supposer que le Premier ministre s’est laissé déborder - ce qui ne rassurerait pas sur l’autorité du candidat à la Présidence. Mais ce n’est pas l’interprétation de Jean-François Bayart ( 57) :

" On peut naturellement penser qu’une sourde lutte d’influence oppose virtuellement E. Balladur à C. Pasqua au sud du Sahara, symétrique à celle qui a opposé le Premier ministre à son "ami de vingt ans". Mais dans la mesure où le chef du gouvernement n’a jamais désavoué son ministre de l’Intérieur et même a toujours arbitré en sa faveur dans les conflits avec le ministère des Affaires étrangères, une autre hypothèse se fait jour [...].

Il est admis de la plupart des observateurs qu’E. Balladur n’a guère la fibre africaine et cache mal l’ennui profond qu’inspirent chez lui les problèmes du sous-continent. En tout état de cause, la "doctrine d’Abidjan" qu’il a énoncée en septembre 1993 et qui conditionne l’aide française hors-projet à la conclusion d’accords entre les pays concernés et le Fonds monétaire international, annonce sa suspension à terme : d’ores et déjà, plusieurs des États de la zone franc sont incapables d’honorer leurs engagements malgré la dévaluation de janvier 1994, et au lendemain de l’élection présidentielle, les institutions multilatérales de Bretton Woods se montreront sans doute moins indulgentes qu’elles ne le sont aujourd’hui à la demande de Paris. La tentation serait grande, alors, d’abandonner les pays africains à leur tête-à-tête avec celles-ci et de se contenter d’une aide-projet, strictement bilatérale, gérée directement par les institutions françaises de coopération dans la meilleure veine du clientélisme diplomatique traditionnel, ou sous-traitée à des ONG et à des collectivités locales sur le modèle de ce que pratique déjà à assez grande échelle le département des Hauts-de-Seine. N’y aurait-il pas, entre E. Balladur et C. Pasqua, un partage des rôles au sud du Sahara, plutôt qu’une rivalité ?

Financièrement et politiquement, cette carte serait jouable. Mais elle marquerait une régression consternante de la diplomatie française en isolant davantage notre pays de ses partenaires européens, déjà indisposés par nos options africaines ; elle sanctionnerait le renoncement définitif de notre coopération quant à la définition d’une voie de développement autre que celle de l’ajustement structurel néo-libéral, actuellement dans l’impasse ; elle consacrerait l’acceptation du processus de restauration autoritaire, avec son lot de répressions et de conflits armés. Surtout, elle accélèrerait le glissement de l’Afrique vers une criminalisation complète de l’économie et de la politique. A cet égard, on peut s’étonner du manque de prudence dont font preuve C. Pasqua et ses amis.

Roussin au parfum

Edouard Balladur a laissé proliférer la gestion officieuse des relations franco-africaines, par Charles Pasqua principalement. Il avait pourtant confié la gestion officielle à un homme de caractère, le ministre de la Coopération Michel Roussin : ancien proche collaborateur de Jacques Chirac, il manifesta très tôt sa fidélité au Premier ministre, et pouvait imprimer sa marque.

Nommer à ce poste une ancienne éminence des services secrets - qui fit, dans son cabinet, une large place à la DGSE - c’était cependant tout un symbole : appeler un spécialiste du secret pour s’occuper de l’aide publique au développement (APD) en dit long sur la distance entre les objectifs officiels de partenariat contractuel et la réalité des transactions quotidiennes.

On fut en tout cas vite prévenu : dans la circularité sémantique balladurienne, stabilité-consensus-démocratie-développement, Michel Roussin était le gendarme du premier terme. Il le répéta à l’envi devant les deux Assemblées (58), puis n’en démordit plus. En matière d’APD, il participa certes activement à l’opération chirurgicale de dévaluation du franc CFA : il s’agissait, entre autres, de couper le cordon ombilical des fuites de capitaux - ce qui permettrait, peut-être, d’arrêter la dilapidation des aides hors-projets. Mais cette thérapie brutale ne résolvait en rien le problème de l’inefficacité, voire la perversité, de l’actuelle APD. S’y attaquer eut supposé d’affronter la pesante stabilité du système françafricain. L’élection " soviétique " d’Eyadéma durant l’été 1993, sous les applaudissements de trop nombreux et trop influents parrains, suggéra la vanité d’un tel affrontement.

La tragédie rwandaise secoua cependant cette stabilité vermoulue. Michel Roussin, dès lors, comme Edouard Balladur, se contenta de ravauder l’habillage plutôt que de soigner le mal. Au chef Eyadéma, il vint, tel un roi mage, faire l’offrande de 108 millions d’aides budgétaires (ces fameuses aides hors-projets dont Edouard Balladur avait dénoncé l’évaporation) et de 400 millions d’annulations de dettes. " L’objectif est clair : donner des liquidités à l’État togolais pour réduire les déficits publics et cautionner la dette extérieure togolaise (aux alentours de 2 milliards de dollars) vis-à-vis de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (59) ". Bref, boucher les trous que, par d’autres canaux, on a contribué à creuser. Et sur cet habit de pénitent, Michel Roussin dut recevoir des mains du général-président togolais l’ordre du Mono - bref, entrer dans le cercle des initiés de la confusion françafricaine. Comme cette confusion a fait école en métropole, elle finit par le rattraper plus tôt que prévu - quelques juges y restant étonnamment réfractaires.

Le bon docteur Debré

Successeur de Michel Roussin, Bernard Debré est un balladurien atypique. Urologue de François Mitterrand, il réussit le tour de force d’être, simultanément, en phase avec Charles Pasqua et parrainé par Jacques Foccart - chef du réseau rival, au service de Jacques Chirac. Les bastions de la Françafrique n’ont pas de mystère pour lui. Il présidait le groupe d’amitié France-Côte d’Ivoire de l’Assemblée nationale, était le médecin de Félix Houphouët-Boigny. Très introduit au Gabon, il va souvent y chasser, dans la réserve de Wonge-Wonge (60). " Je connais le président Eyadéma depuis près de trente ans (61)".

A propos du Togo, il estime qu’il faut " sécuriser les présidents qui, à leur rythme, avancent sur cette voie " (la démocratisation), qui " égale toujours fragilisation 61". En visite dès le 11 décembre 1994 à Lomé (à peine un mois après sa nomination), il tire prétexte de l’amnistie conçue pour l’officier terroriste Djoua pour réclamer de l’Union Européenne, très réticente, la reprise de sa coopération avec le Togo... Dans une réponse à une question écrite du député Serge Janquin, le 20 février 1995, il précise que cette amnistie scandaleuse du chef des escadrons de la mort, au service du général Eyadéma, " permet de penser que le Togo poursuit progressivement la consolidation du processus démocratique, ouvert avec les élections présidentielles de 1993 et législatives de 1994 ". Il n’a pas demandé aux autres pays européens ce qu’ils pensent de ces élections !

Bernard Debré affirme : " Il n’est pas dans mes idées d’aider à restructurer l’armée, la police ou la gendarmerie dans les États africains qui ne sont pas des États de droit (62)". Or, au Tchad, la Garde " républicaine " est une " grande compagnie " moyen-âgeuse, composée exclusivement de membres de la tribu du président Déby. " Sous prétexte de réorganiser l’armée, la France équipe (véhicules tous terrains, fusils,... ) et entraîne cette garde. Des instructeurs français les encadrent. [...] La France joue un double jeu (63)". Les options se clarifieront, d’ailleurs. Entre les élections démocratiques décidées par la Conférence nationale souveraine, et le seigneur de la guerre Idriss Déby, avec sa milice tribale, l’armée choisit le second. Bernard Debré écoute l’armée (64). Edouard Balladur s’en remet au diagnostic du docteur Debré : il faut dire qu’Idriss Déby entretient des " relations suivies (65)" avec Patrick Balkany, bras droit de Charles Pasqua dans les Hauts-de-Seine, et farouche défenseur de l’État de droit (66).

Anne Le Lorier et les mécomptes du Trésor

D’avril 1993 au début 1994, la Trésorienne Anne Le Lorier, devenue l’un des principaux conseillers d’Edouard Balladur, a mené les pays africains de la zone-franc à la baguette. Objectif : répudier les comptes courants (ou plutôt " volants "), renvoyer les États africains à la discipline du FMI et de la Banque mondiale, et pour cela - on le pressentit rapidement -, organiser la dévaluation du CFA. Bongo s’en indigna : " Bientôt ils vont me demander de retirer ma cravate ! (67)". On lui répétait d’ailleurs le souhait qu’Anne Le Lorier aurait formulé en privé : " voir Bongo tout nu ". Et de jurer qu’il ne serait désormais " plus question " d’envoyer à Paris, par temps d’élections, des valises bourrées d’argent (68). The Economist (69), un temps, croit au miracle :

" Plus grave encore pour l’ordre qui régit traditionnellement les relations franco-africaines : le pouvoir grandissant d’un groupe de technocrates français, dont certains sont passés par la Banque mondiale et dont l’influence s’est renforcée avec l’arrivée au gouvernement d’Edouard Balladur [...]. M. Balladur [...] semble vouloir en fait déposséder l’Élysée de ses prérogatives en matière de politique africaine, afin de la faire passer en bonne partie sous le contrôle du ministre des Affaires étrangères, ce qui ferait de l’Afrique une région semblable aux autres régions du globe. Les collaborateurs de M. Balladur parlent de " banalisation " et " normalisation " de la politique africaine. [...] L’équipe de M. Balladur est tout doucement en train de dénouer les vieux réseaux liant les palais présidentiels. "

Mais, s’agissant du volumineux accompagnement financier, technocrates et chefs d’État africains visaient deux objectifs radicalement différents - sous couvert d’un troisième, officiel celui-là : relancer la coopération sur des bases assainies. Pour les premiers, c’était en fait d’un cadeau de rupture. Les seconds y voyaient une nouvelle ressource, la " rente de la dévaluation ", en se croyant assez liés à la classe politique française pour la dissuader de rompre. Personne ne soutint vraiment l’objectif officiel. La crise rwandaise poussa à resserrer les rangs françafricains, jusqu’à tout faire rentrer sur la photo de Biarritz. D’où ce partage des rôles évoqué plus haut par Jean-François Bayart : décrochage financier, multiplication des financements parallèles.

Le risque ? Une haïtisation. Les potentats garderont leur cravate, sous la protection de " tontons macoutes ". Tandis qu’ils développeront toutes sortes de trafics avec leurs " amis " de la métropole, " on peut craindre l’effondrement total de la structure étatique en Afrique (70)" :

" Ce n’est évidemment pas le scénario souhaité, officiellement, par la France et les institutions de Bretton Woods : elles proclament leur désir de voir émerger une économie productive, affranchie des ponctions parasitaires. La logique eut voulu, en ce cas que les dizaines de milliards de F promises pour amortir le choc de la dévaluation soient investies quasi exclusivement dans les circuits ou chez les opérateurs représentatifs de cette économie créative. Mais ils ont été marginalisés, ou tenus en laisse. Les individus ou groupes concernés ne sont pas ceux qui crient le plus fort : ils ne font pas partie, comme on dit, des populations "vocables".

Alors, comme en Russie, les injections massives d’argent extérieur vont aller dans des circuits étatiques troués comme des passoires. Ceux qui ont fait périr le franc CFA par overdose de rente vont commencer par recevoir une triple dose de rente de la dévaluation. On dira que c’est pour les calmer (ils crient très fort), que la désintoxication n’est pas facile, etc., etc. On peut aussi rêver, cyniquement, que cette triple dose sera leur coup de grâce. Est-ce bien raisonnable ?

La réalité, c’est que ni les institutions de Bretton Woods, ni le Trésor français - qui mime leur importance jusqu’en leurs moindres tics idéologiques - ne sont équipés (intellectuellement et pratiquement) pour diffuser l’argent autrement. Malgré quelques slogans dans l’air du temps (la protection de la nature, la lutte contre la pauvreté, le recours aux ONG), ils n’ont pas amorcé la révolution culturelle et opérationnelle qui leur permettraient de dépenser mieux (71) ".

Jaffré se range

C’est en plein été 1993 qu’Edouard Balladur impose l’un de ses fidèles à la tête d’Elf, en voie de privatisation : l’ex-Trésorien Philippe Jaffré. Il écarte ainsi l’ancien PDG Loïk Le Floch-Prigent, que François Mitterrand considérait comme son véritable " ministre de la Coopération " (mais qui s’était aussi rapproché de Charles Pasqua). Il envisage de contrer le " clientélisme pétrolier (72)" de Jacques Chirac et des réseaux Foccart, voire de " faire disparaître certaines pratiques politico-barbouzardes du groupe, véritable "État dans l’État" (73)" - et dirigeant de fait de certains pays comme le Gabon ou le Congo, où il est " tout à la fois la banque et le parrain des pouvoirs locaux (74)".

Avec son bras droit Geneviève Gomez, Philippe Jaffré tentera bien d’assainir les relations avec la famille Bongo, comme avec les leaders rivaux de la scène congolaise ou avec Paul Biya. Mais à chacun, Charles Pasqua offre son parrainage - qu’Edouard Balladur a aussi accepté pour sa propre candidature à l’élection présidentielle. Il brandit de plus l’épouvantail anglo-saxon : si le groupe français s’avisait de réduire ses " com(pro)missions ", les majors pétrolières US pourraient l’évincer dans le golfe de Guinée. L’assainissement de la relation économique entre Elf et les États africains supposerait la définition de nouvelles relations politiques. Non seulement Edouard Balladur n’en a pas manifesté la ferme volonté, mais il a favorisé l’emprise de ceux qui militent en sens inverse, les intégristes du clientélisme. Le fidèle Jaffré n’allait quand même pas faire un coup d’État...

L’EPREUVE DU RWANDA (75)

Le citoyen soucieux d’information - au-delà des seuls journaux télévisés - a reçu en pleine figure, au moment du génocide rwandais, la révélation de la dérive tchernobylesque de la politique franco-africaine. Le Premier ministre était encore bien mieux placé pour mesurer l’étendue du désastre. Concernant le Rwanda, deux camps se sont opposés au sein du pouvoir exécutif et dans le marigot françafricain : continuer de soutenir le camp du génocide, aile marchante de la francophonie contre un FPR partiellement anglophone, ou rompre et s’adapter. C’était aussi le moment d’exposer la décrépitude du système franco-africain, et d’en changer les fondements (ce que sut faire Gorbatchev pour le système soviétique, à partir de Tchernobyl). Sur ce point, on l’a vu, Edouard Balladur préféra le discours lénifiant et le laisser-faire.

Dans l’épreuve rwandaise, il a aussi opté (afin de ménager la cohabitation ?) pour un propos d’autosatisfaction béate. On a cité plus haut la conclusion surréaliste du discours de Dakar. Ajoutons ces quelques phrases :

" Ce qui fait peut-être la spécificité de notre pays, ce que j’appelle "l’exemple français", c’est que nous ne nous sommes jamais limités aux seules considérations d’intérêt. La France a fait preuve dans l’Histoire d’une certaine exigence morale et c’est ce qui fait sa grandeur et lui a assuré un rayonnement exceptionnel. Au mois de juin 1994, quand la France a pris la décision d’intervenir au Rwanda, c’était tout un peuple qui était menacé de destruction dans l’indifférence générale de la communauté internationale. [...] La France ne pouvait pas rester passive devant la détresse du Rwanda francophone. Je considère que c’est l’honneur de notre pays d’avoir fait passer avant toute autre considération l’exigence de solidarité qui est, je le répète, une dimension essentielle de son action extérieure et de son rayonnement (76)".

Ce discours de consensus empêchait de s’opposer fermement à ceux - notamment le lobby militaro-africaniste -, qui continuaient, pendant le génocide, d’épauler et d’armer le Hutu power : l’aéroport zaïrois de Goma fut, à cet effet, le théâtre d’un véritable pont aérien. Michel Roussin s’insurgea bien entendu contre ces accusations... tandis que l’attaché de défense d’une ambassade française dans la région décryptait ce démenti : " Après avoir catégoriquement rejeté une demande d’aide militaire formulée dès la mi-avril, je ne vois pas le gouvernement Balladur envoyer des armes via Goma où, en plus, tout finit par se savoir. Mais une aide en sous-main, par des circuits parallèles, c’est toujours possible. Vous savez, des officines de trafic d’armes à Paris, je pourrais vous en parler... (77)". Edouard Balladur, en tout cas, ne pouvait ignorer l’extrémisme anti-Tutsi qui flambait jusqu’au sommet de l’État.

C’est alors que, pour des raisons contradictoires, François Mitterrand et Alain Juppé conçurent le rebondissement de l’opération Turquoise, à l’insurpassable ambigüité. On ne s’attachera pas ici à la déchiffrer (78). Rappelons seulement que François Mitterrand, au départ, " voulait une intervention beaucoup plus brutale " - selon le député balladurien Jacques Baumel, vice-président de la Commission de la Défense de l’Assemblée nationale, qui révèle l’incroyable " objectif du président de la République : occuper l’ensemble du Rwanda. Installer nos troupes à Kigali ! Finalement, Edouard Balladur, François Léotard et l’amiral Lanxade [...] ont réussi à imposer leur plan : créer une zone de sécurité limitée au sud-ouest du pays (79)".

Les jusqu’au-boutistes de la confrontation avec le FPR n’ont donc pu donner libre cours à leurs obsessions : les divisions au sein de l’exécutif de cohabitation ont tourné à l’avantage des plus modérés et/ou des plus prudents - dont le Premier ministre, le ministre de la Défense et celui des Affaires étrangères. Le fait que l’opération ait évité l’affrontement (malgré les provocations de certains militaires) et le respect du terme de la mission (deux mois) sont à porter à leur crédit. Le propos suivant d’Edouard Balladur signifie qu’en cette occasion, il a su faire prévaloir sa volonté :

" Je ne voulais pas d’une intervention de la France dans la guerre civile rwandaise, encore moins d’un engagement plus ou moins clair au côté de telle ou telle partie au conflit. C’est cela que l’on a appelé mes réticences. J’ai toujours voulu une intervention humanitaire et seulement humanitaire, sous mandat des Nations Unies et limitée dans le temps (80)".

Mais cette prudence ne voulait pas, non plus, s’opposer aux génocideurs (81) : rédigeant elle-même le mandat qui lui sera accordé par l’ONU (82), la France n’y a pas prévu l’arrestation des responsables du génocide. Edouard Balladur le confirmera : " La France n’a pas l’intention de jouer un rôle d epolice dans cette affaire (83)". La " neutralité " envers les responsables du génocide leur a épargné l’indispensable disqualification politique. Ainsi, le refus de l’aventurisme dans l’opération Turquoise paraît s’inscrire dans une attitude plus générale d’abstention - comme c’est le cas face aux initiatives du compère Charles Pasqua.


3. Interview à Jeune Afrique du 23/12/93.

4. Cf. Dossier noir n° 2, Chapitre 1, Du clientélisme aux pratiques mafieuses.

5. Sur les réseaux Foccart et Pasqua.

6. Interview à L’Express du 10/11/94.

7. Lettre du 22/02/95.

8. Interview à Jeune Afrique du 28/07/94.

9. Le Monde du 23/09/93.

10. Interview à Jeune Afrique du 24/11/94.

11. Discours devant l’Assemblée nationale du Sénégal.

12. " Je pense qu’une politique d’aide au développement doit tout d’abord participer à la création d’un environnement favorable aux États de droit en aidant à l’organisation d’élections, à la restructuration de systèmes judiciaires ou à l’émergence d’une presse pluraliste ". Déclaration à La Croix, 23/02/95.

13. Balladur, une politique africaine distante, in Libération du 01/08/94.

14. Discours devant les responsables économiques africains et français, Abidjan, 29/07/94.

15. Interview au Figaro, 30/08/94.

16. Interview à Jeune Afrique du 23/12/93.

17. Cité par Jacques de Barrin, Les bonnes paroles africaines de Charles Pasqua, in Le Monde du 28/02/95.

18. Interview du 28/12/92 au Figaro.

19. Cité par Eric Fottorino, Charles Pasqua l’Africain, in Le Monde du 04/03/95.

20. Interview du 20/11/92 au Quotidien de Paris.

21. D’après Eric Fottorino, art. cité.

22. D’après Jacques de Barrin, Les bonnes paroles africaines de Charles Pasqua, in Le Monde du 28/02/95.

23. Titre de l’article d’Eric Fottorino paru dans deux éditions successives du Monde, les 3 et 4 mars 1995. De 1993 à 1995, Charles Pasqua est devenu un personnage-clef de la Françafrique : la majorité des barons d’icelle lui ont fait allégeance - une inféodation qui serait devenue durable en cas de victoire d’Edouard Balladur à l’élection présidentielle. Chacun avait bien vu que ce dernier laissait en Afrique le champ libre au grand vizir de la place Beauvau. Au moment de présenter les

" pratiques " africaines du candidat Balladur, il était nécessaire de dresser un bilan d’ensemble des interventions pasquaïennes. On ne s’étonnera donc pas de retrou-ver dans les pages qui suivent (281-291), d’un Dossier noir initialement distinct, certains des épisodes les plus saillants relatés à ce sujet dans les Dossiers n° 2 (Les liaisons mafieuses de la Françafrique) et n° 3 (France, Tchad, Soudan : au gré des clans). Ils sont complétés par des informations postérieures.

24. Interview à L’Express du 10/11/94.

25. Ce paragraphe emprunte à Eric Fottorino, Charles Pasqua l’Africain, art. cité ; Patrice Piquard, Les hommes de Monsieur Charles (L’Evénement du Jeudi du 25/08/94) ; Antoine Glaser, Quand passe la caravane de "Pasqua l’Africain" (Libéra-tion du 02/02/93) ; Antoine Glaser et Stephen Smith, L’Afrique sans Africains, Stock, Paris, 1994, p. 124-125.

26. France/Afrique : l’ombre de M. Pasqua, Africa Confidential (éd. française), 06/03/95.

27. On y " mêle adroitement business et tractations délicates. On y remarque, par exemple, une société de commerce, la Socolia, qui intervient notamment en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso et au Cameroun... " (Patrice Piquard, art. cité).

28. Selon La Lettre du Continent du 28/01/93.

29. Impliqué, en tant que directeur départemental de l’Office des HLM (présidé par Patrick Balkany), dans la vaste affaire de fausse facturation Méry - dont au moins une tentacule se trouvait en Côte d’Ivoire, avec l’ancien de la DGSE Yanni Soizeau.

30. Selon Eric Fottorino, Charles Pasqua l’Africain (Le Monde du 04/03/95), et Patricia Tourancheau, Capitaine multicarte (Libération du 09/03/95). Paul Barril se targue aussi d’avoir mis à prix la tête de Paul Kagame, vice-président d’un État membre des Nations Unies (le Rwanda). On lui a proposé en juin 1994 le grade de commandant de gendarmerie, dans le cadre de réserve (cf. son interview à Playboy, 03/95). Son délire de " privé " demeure donc singulièrement branché sur la confu-sion du privé et du public, du militaire et du civil, qui caractérise la Françafrique.

31. Cf. Jacques Julliard, Soudan : le marché de la honte (Le Nouvel Observateur, 01/09/94) ; Simon Malley, Les entretiens secrets Tourabi-Pasqua à Paris (Le Nouvel Afrique Asie, Septembre 1994) ; Patrice Piquard, Les hommes de Monsieur Charles (L’Evénement du Jeudi, 25/08/94) ; Stephen Smith, Quand Pasqua prend la voie soudanaise et La France aux petits soins pour la junte islamiste du Soudan (Libération, 16/08/94 et 12/01/95) ; Jean Ziegler, La tendresse de Pasqua pour les tueurs soudanais (Charlie Hebdo, 01/03/95) ; France-Soudan : Les liaisons dange-reuses ! (Nord-Sud Export, 18/02/94) ; What murkly deal ? (The Middle East, 02/95) ; La Lettre du Continent, 03/02/94 ; The French Connection, Rapport sur la collabo-ration politique, économique et militaire entre Khartoum et Paris, Pax Christi Ne-therlands, 10/94 ; Dossiers noirs n° 2 (Chap. 5), n° 3 (Chap. 2 et 5), et n° 4 (Chap. 4).

32. Chapitre 5 : Le pot-pourri franco-soudanais.

33. Chapitre 2 : Les séductions d’el Tourabi et la revanche de Fachoda.

34. Chapitre 1 : Khartoum : le régime militaro-islamiste, tel qu’en lui-même.

35. Soudan. Quel avenir pour les droits de l’homme ? (Editions francophones d’Amnesty International, 1995) ; chap. Soudan de Populations en danger 1995 (MSF, La Découverte).

36. Propos recueillis par The Middle East, 02/95.

37. Qui a beaucoup de " copains " communs avec Charles Pasqua, à commencer par Mobutu et Eyadéma.

38. A l’occasion de juteux contrats (ventes d’Airbus et de matériels militaires, pro-bables concessions pétrolières, etc. ), ainsi que des " ennuis " causés à Museveni et ses alliés. Avec la bénédiction de Paris, Khartoum soutient une guérilla au nord de l’Ouganda, la LRA. Celle-ci aurait capturé et vendu comme esclaves à des mar-chands soudanais 110 jeunes Ougandais, garçons et filles (AFP, 07/02/95).

39. 01/09/94.

40. Notre politique étrangère, interview au Figaro du 30/08/94.

41. Chapitre 3, La plaque tournante zaïroise.

42. Cité par Alain Frilet, Le séjour en France du fils Mobutu sème la discorde au sein du gouvernement, in Libération du 4/02/94. En fait de " progrès politiques ", les évêques zaïrois ont adopté le 26 février 1995 un document accablant, dressant le ta-

bleau " d’un pays qui se meurt [...]. Le Zaïre est quotidiennement pillé, non seulement par des étrangers, mais aussi par ses propres dirigeants ".

43. Jacques Amalric, Réhabilitation pour services rendus, in Libération du 05/11/94.

44. D’après Eric Fottorino, art. cité, 04/03/95.

45. La Croix du 07/09/93

46. D’après Marie-Pierre Subtil, " Le peuple saura reconnaître ses vrais amis ", in Le Monde du 10/01/94. Sur cette " chance ", ces " qualités " et cette " sagesse ", cf. le Dossier noir n° 2, Chapitre 4, L’exemple togolais.

47. A. Glaser, Quand passe la caravane de "Pasqua l’Africain", Libération 02/02/93.

48. Eric Fottorino, art. cité, 03/03/95.

49. Propos recueilli par Stephen Smith, La miraculeuse réélection d’Omar Bongo, suite, in Libération du 18/12/93.

50. Les équipes du " cabinet noir ", 14 rue Clément Marot, offrent de " commercia-liser du pétrole " (selon A. Glaser, Quand passe la caravane..., art. cité).

51. Eric Fottorino, art. cité, 03/03/95.

52. D’après La Lettre du Continent, 09/02/95.

53. Antoine Glaser et Stephen Smith, L’Afrique sans Africains, op. cit., p. 124-125.

54. D’après Eric Fottorino, art. cité, 03 et 04/03/95.

55. Cf. la synthèse d’Elizabeth Le Blay dans Info-Matin du 16/02/95.

56. France-Afrique : des relations très spéciales, in Alternatives économiques 02/94.

57. Charles Pasqua en Afrique, in La Croix du 04/03/95.

58. Le 6 mai 1993 au Sénat et le 10 juin à l’Assemblée.

59. Le général Eyadéma, l’ami retrouvé, in La Croix du 13/09/94.

60. Cf. La Lettre du Continent, 24/11/94.

61. Interview à Jeune Afrique du 24/11/94.

62. Interview au Monde, 29/12/94.

63. Interview de Tibor Kalande, président de Tchad Non-Violence, Non-Violence Actualité, 11/94.

64. Bernard Debré au Tchad, in La Lettre du Continent, 09/02/95.

65. La Lettre du Continent, 26/01/95.

66. Il envisage la prison pour les juges trop curieux.

67. Cité par Jean-François Bayart, in Le Nouvel Observateur du 20/01/94.

68. D’après Antoine Glaser et Stephen Smith, Roussin l’africain, un chiraquien devenu balladurien, in Libération du 22/02/94.

69. Contrats, cadeaux, champagne et diplomatie musclée. Balladur ou Chirac ? La question intéresse de près l’Afrique noire (cité par Courrier international du 18/08/94).

70. Jean-François Bayart, in Le Nouvel Observateur du 20/01/94.

71. François-Xavier Verschave, Difficile accouchement d’une liberté, in Politique africaine, 06/94, p. 113-114.

72. Jean-François Bayart, interview à L’Express du 10/11/94.

73. Stephen Smith et Antoine Glaser, La double reprise en main d’Elf africaine, in Libération du 10/08/93.

74. Antoine Glaser, Stephen Smith et Sylvaine Villeneuve, La saga africaine d’un géant français, in Libération du 20/01/94.

75. Cf. le Dossier noir n° 1.

76. Interview à Sud-Ouest du 07/11/94.

77. D’après Stephen Smith, Les mystères de Goma, refuge zaïrois des tueurs rwandais, in Libération, 04/06/94

78. Cf. F.X. Verschave, Complicité de génocide ? La Découverte, 1994, p. 121-139.

79. Interview au Figaro-Magazine du 29/07/94.

80. Interview à Jeune Afrique du 28/07/94.

81. Un certain nombre continuent de bénéficier de visas permanents vers la France, ou de l’" asile politique ". C’est ce qu’a confirmé l’opposition du gouverne-ment Balladur à une résolution de l’ONU qui voulait obliger les États membres à arrêter ceux qui se trouveraient sut leur sol (Conseil de sécurité, 09/02/95).

82. Résolution 929 du 22/06/94.

83. Déclaration sur RFI le 27/07/94.

Dans la même rubrique
S'abonner à la newsletter