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La Françafrique

Le Crime Continue

Retranscription de conférences-débat données par F. X. VERSCHAVE, président de Survie de 1995 à 2005.

(L’ensemble de ces textes a été publié en 2000 dans un petit fascicule intitulé Françafrique, le crime continue, Tahin Party.) Ce livre n’est plus disponible dans le commerce. Vous pouvez découvrir l’ensemble du texte ci dessous.

En 2004, une autre conférence de François Xavier Verschave a été retranscrite dans le livre De la Françafrique a la Mafiafrique

"Je suis dans le malheur. Je ne veux pas retourner dans un pays noir."

Bouna Wade, Sénégalais de 17 ans, mort le 9 juin 1999 en tentant de rallier clandestinement la France par avion.

J’en viens à l’actualité, à travers quelques exemples, pour vous montrer que, en dépit des résistances qui font reculer la Françafrique dans un certain nombre de pays, notamment en Afrique Occidentale où d’importants reculs de la françafrique ont été perceptibles, il existe un risque majeur de passer de la Françafrique à la Mafiafrique. Avec cette dernière, c’est le passage à une alliance entre les grandes puissances économiques - États-Unis, Grande Bretagne, France -, mutualisant leurs réseaux d’influence sur les pays pauvres, qui est à craindre.

Au Niger, le général Baré Maïnassara, dictateur mis en place par Foccart, a été renversé par quelques officiers et la France a aussitôt cessé sa coopération pour interruption du processus démocratique. Sans l’aide de la France, les militaires ont organisé les élections les moins contestées depuis quarante ans en Afrique. Aucun bulletin n’a été contesté. Il est évident que le régime nigérien issu de ces élections n’est pas constitué de saints - on vote toujours pour le moins mauvais - mais il est le fruit du choix du peuple nigérien, en l’absence de coopération électorale française.

Au Sénégal, grâce à la conjugaison des téléphones portables et des radios locales, les sénégalais sont parvenus à court-circuiter le trucage habituel et éternel des résultats.

Malgré une aversion française, les élections en Guinée Bissau ont été particulièrement honnêtes. Par conséquent, des changements ont lieu et le phénomène est contagieux en Afrique de l’Ouest.

La situation est beaucoup plus difficile en Afrique Centrale ; c’est effectivement une région extrêmement riche et les phénomènes de guerres civiles demeurent assez terribles.

Prenons l’exemple du Congo-Brazzaville

En 1990, une conférence nationale souveraine a instauré une constitution démocratique et mis en place progressivement des institutions démocratiques. Bien sûr toujours avec des hommes imparfaits, discutables, etc. Fait rarissime, nous avons la preuve - grâce un document trouvé par des juges dans le coffre-fort d’Elf au cours d’une perquisition - que les réseaux Elf, Pasqua, et Foccart, ont organisé un coup d’État pour renverser ce gouvernement démocratique, un an et dix huit mois après sa mise en place, et le remplacer par Denis Sassou Nguesso.

Ce dictateur, renversé par les urnes, demandait 17 % des bénéfices de l’exploitation du pétrole pour son pays alors que le gouvernement démocratique du pays en demandait 33 %. Par conséquent, on n’a cessé de réarmer Sassou Nguesso par Gabon interposé notamment, grâce aux fonctionnements souterrains de la Françafrique. Et en 1997, au prix d’une guerre civile, il a pu reprendre le pouvoir en s’appuyant sur la garde présidentielle de Mobutu, une partie des extrémistes hutus du Rwanda qui s’étaient réfugiés au Congo-Brazzaville, quelques contingents tchadiens transportés par des avions français, et des amis angolais. Un renversement dans l’ordre des choses.

Ce qui a été plus terrible, c’est que revenu au pouvoir, il a continue ces mécanismes de pillage de la rente pétrolière, d’oppression des ethnies originaires d’autres régions que la sienne, etc. La guerre civile a redémarré à grande échelle en décembre 1998, un an après, jusqu’en décembre 1999. Durant ces douze ou treize mois de guerre, il y a eu plus de massacres de civils, de crimes contre l’humanité, de viols systématiques qu’au Kosovo, au Timor oriental et en Tchétchénie réunis. Comparez la couverture médiatique des ces trois événements dont je viens de parler et du Congo Brazzaville. C’est sans commune mesure. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai intitulé mon livre Noir Silence.

L’un des problèmes majeurs du fonctionnement de cette Françafrique, c’est la manque d’information. L’ensemble des reporters qui voulaient s’y rendre ont été empêchés. Seul s’y est rendu Henryk Lindell, journaliste à Témoignage Chrétien, media parfaitement respectable mais qui n’a évidemment pas la même audience que TF1. Une guerre civile abominable s’est produite et vous n’en avez pas été informé. Cette guerre civile a mêlé des anciens miliciens du génocide rwandais aux corps expéditionnaires angolais, etc. et a eu recours à deux phénomènes inquiétants pour notre démocratie :

Des vrais mercenaires et des vrais-faux mercenaires

Le 30 novembre 2000 notre association a organisé à l’Assemblée Nationale un colloque passionnant sur les mercenaires, réunissant les meilleurs spécialistes européens de la questions ainsi qu’un représentant du ministère français de la Défense. Thierry Meyssan, président du Réseau Voltaire, qui fait un travail d’information absolument extraordinaire, a confirmé certains faits incroyables concernant les mercenaires.

Des vrais mercenaires, on connaît Bob Denard, etc. Mais il faut savoir qu’aujourd’hui les officines principales de mercenaires en France sont liées aux milieux d’extrême droite, par des mécanismes très surprenants. Il a, à l’occasion de ce colloque, relaté l’histoire d’un personnage, dont le parcours est très instructif pour comprendre la logique françafricaine.

En 1980, Bernard Courcelle est officier de la Direction de la Protection de la Sécurité et de la Défense, et a d’ailleurs pour collègue Bruno Gollnish. La DPSD est maître des habilitations « Défense », et est en charge du signalement des trafics d’armes et des recrutements de mercenaires.

L’ancienne sécurité militaire est l’héritière, de par le recrutement de ses principaux cadres, d’organisations s’étant illustrées dans la période des années trente dans les complots fascistes à la fin des années trente, notamment la Cagoule. Il y a de fait encore aujourd’hui, une tradition extrémiste dans ce service.

En 1983, il crée une société de mercenaires avec son frère Nicolas. En 1984, il devient responsable de la sécurité chez Luchaire. Cette société d’armements a été mise en cause pour avoir acheminé des armes de la France à l’Iran. Il devient en 1989, responsable de la sécurité au musée d’Orsay dont Anne Pingeot, maîtresse de François Miterrand, est alors conservatrice. Compte-tenu des dizaines de millions voire la centaine de millions de francs dépensés par Mitterrand pour protéger son intimité, à travers notamment la création de la cellule élyséenne, Bernard Courcelle était forcément proche du pouvoir. Sans transition il est nommé en 1993 à la direction du Département protection-sécurité (le DPS), la garde présidentielle de Jean-Marie Le Pen.

Il est ainsi passé de la DPSD au DPS et a commandé un millier d’hommes, d’anciens militaires, gendarmes ou policiers pour l’essentiel, très entraînés et que l’on retrouve en grande partie dans les sociétés de mercenaires. Il occupe enfin en 1999 la direction de la garde présidentielle de Sassou Nguesso qui venait de se rendre responsable de crimes contre l’humanité. Il y fait un bref passage et prend le contrôle de la sécurité des installations d’Elf à Pointe-Noire. Le parcours de cet homme est pour le moins étrange.

Le DPS constitue ainsi un vivier de mercenaires, proche de la sécurité militaire. La scission du Front national n’a pas mis fin à l’existence de cette milice. Elle s’est elle même scindé en deux : le DPS et le DPA. Dans tous ces conflits où l’ethnisme est devenue une arme politique, l’envoi des mercenaires d’extrême droite n’est pas forcément le meilleur choix. Le mercenariat est un enjeu majeur aujourd’hui car il y a une nette tendance à passer en la matière de l’artisanat à l’industrie.

Cependant, parallèlement aux vrais mercenaires, agissent les vrais-faux mercenaires. Tout commence en 1990, au moment de la guerre au Rwanda qui a précédé le génocide. L’état-major de Mitterrand cherche des moyens d’intervenir plus discrètement. Le millier d’hommes du service-action de la DGSE capable d’intervenir sans uniforme est insuffisant. Il est alors envisagé de constituer hors hiérarchie, un commandement des opérations spéciales, dépendant directement de l’Élysée. Mitterrand se dote ainsi en quelque sorte d’une garde présidentielle, à l’image de ses amis chefs d’État africains.

Ce commandement mènera une guerre pendant quatre ans au Rwanda avant le génocide. Cette garde présidentielle a évidemment été récupérée par Jacques Chirac qui l’a utilisée au Congo Brazzaville pour soutenir son ami Sassou Nguesso très branché lui aussi sur le pétrole. Chirac, rappelons-le, ayant hérité du réseau Foccart. Les interventions militaires officielles françaises ont ainsi été remplacées par des interventions de militaires déguisés en mercenaires.

Cette réalité a en quelque sorte été avouée dans Jeune Afrique par Charles Josselin, ministre de la Coopération. Il a en effet déclaré : « De nombreux mercenaires, parmi lesquels des Français, [...] suscitent la confusion en portant parfois un uniforme qui ressemble à celui qu’ils ont porté hier » Uniforme qu’ils reporteront demain probablement, pour beaucoup. Ces hommes mènent ainsi des guerres en notre nom, avec notre argent, sans que nous en soyons tenus informés. Un universitaire qui s’est intéressé à la question des mercenaires nous a par ailleurs expliqué que suite à un kriegsspiel réussi faisant intervenir des mercenaires, l’état-major s’est résolu à trouver un terrain d’application. Le Congo a été choisi suite à un moment d’hésitation sur le camp qu’il s’agissait de soutenir. On a transformé un exercice virtuel en exercice réel, avec toutes les conséquences que je vous ai décrites.

L’Angola, va sans doute devenir le plus important pays pétrolier d’Afrique avec, au large des côtes, de considérables gisements pétroliers. Ce pays a d’abord subi une guerre de décolonisation puis une guerre civile qui sévit depuis 1975. Ce pays est dans une situation de détresse épouvantable. C’est à la fois le pays le plus riche et le pays le plus pauvre.

Les sites pétroliers de l’Angola se répartissent généralement de cette façon : 42 à 43 % pour Elf-Total-Fina ; 42 à 43 % pour une société multinationale anglo-saxonne - parce que l’opposition aux anglo-saxons s’arrête aux choses sérieuses - ; et puis 10 à 15 % pour une société très particulière, Falcon Oil par exemple dirigée par Pierre Falcone incarcéré pour trafic d’armes. .

Pierre Falcone aurait ainsi fourni pour plus d’un milliard d’armements russe dans ce pays miné par la guerre civile. Falcone, qui n’est pas plus pétrolier que vous et moi, a créé aux États-Unis - tout en appartenant au réseau Pasqua parce qu’on n’est pas à une contradiction près - une société qui s’appelle Falcon Oil & Gas. Cette société de vente d’armes possède 10 % d’un bloc pétrolier (le bloc 33), soit un quart de la détention d’une énorme multinationale comme Elf-Total-Fina ou d’une multinationale américaine, sur des puits de pétrole. La présence des vendeurs d’armes et des sociétés de mercenaires sur les principaux sites de matières premières n’est même plus dissimulée. Il en est de même pour les diamants.

Sur un autre puits, le schéma de répartition des risques est similaire, mais avec une société de mercenaires israéliens, ou une société arabe d’armement, etc. Ainsi, 10 à 15 % des parts de l’exploitation d’un puits sont contrôlés par des fauteurs de guerre. Il n’est dans conditions pas étonnant que la guerre dure depuis si longtemps. C’est même d’autant moins étonnant que Loïc Le Floch-Prigent, ancien PDG d’Elf a avoué dans un documentaire diffusé par Arte, que son entreprise traitait avec les deux belligérants. Sans oublier qu’un pays en guerre est dans une situation d’extrême vulnérabilité pour négocier les revenus du pétrole.

Ceci n’est pas très étonnant. Après tout, l’affaire Elf est avant tout une affaire de vente d’armes. Les circuits de corruption, des ventes d’armes et de détournements sont les mêmes. Ils transitent par les paradis fiscaux et par un certain nombre de sociétés écran. Les gens qui sont à la fois sur le champ du pétrole et sur le champ des armes, ont aussi des responsabilités majeures dans les services secrets. Alfred Sirven qui s’est vanté d’avoir acheté la quasi-totalité de la classe politique française. Pierre Léthier qui était son agent-traitant à la DGSE, était numéro deux de la DGSE.

Il a été remplacé par un françafricain extrêmement important, Jean-Yves Ollivier, très actif dans le contournement de l’apartheid en Afrique du Sud, qui figure aujourd’hui comme poisson-pilote du dictateur Sassou Nguesso, etc. en passant par la destruction des Comores. Tous ces gens-là sont soit dans les services secrets, soit d’honorables correspondants des services secrets.

L’argent du pétrole est détourné

L’argent du pétrole est détourné et une partie sert à alimenter les "caisses noires" des services secrets qui disposent ainsi des budgets deux, trois ou quatre fois supérieurs à ceux votés par le Parlement français.

On retrouve ainsi les mêmes protagonistes, avec les mêmes banques, proches des mécanismes de blanchiment de l’argent sale en Afrique, dans les jeux, les casinos, les paris, etc. tout cela étant lié parfois au trafic de drogue. Charles Pasqua m’a attaqué en diffamation sur le livre la Françafrique. Il me demandait cinq millions, il a eu un franc. Je l’accusais d’un nombre impressionnant de délits. Et il ne m’a reproché qu’une seule accusation, concernant le Soudan. Je l’accusais notamment d’être à l’origine de la French-connection, via le trafic de drogue français en Amérique du Nord. Ricard dont Charles Pasqua était le représentant commercial servait de couverture.

Les mafias corses et italiennes ont déversé de l’héroïne aux États-Unis pendant longtemps, notamment via Jean Venturi. Celui-ci était le représentant de Ricard en Amérique du Nord et selon une note de la CIA, datant de 1961, était aussi le distributeur de la French-connection pour toute l’Amérique du Nord. Il n’a pas été inquiété, puisque la CIA en fait de même, et en 1967 a été prié gentiment de quitter le territoire. La France n’a pas le monopole des mécanismes de branchement de services secrets sur l’argent de la drogue. D’ailleurs, Charles Pasqua qui fait de l’anti-américanisme son fond de commerce, est dans les meilleurs termes avec Georges Bush, ancien directeur de la CIA.

Ce qui se produit au Congo-Kinshasa, pays dépecé, ruiné, est exactement du même ordre. Il s’agit davantage de métaux rares, tels que le diamant, plutôt que de pétrole. On y assiste à une sorte d’internationalisation de la Françafrique. Les réseaux précédemment évoqués s’allient avec des réseaux similaires britanniques ou liés à l’ancienne Afrique du Sud de l’apartheid, aux États-Unis, en Israël, en Russie, dans la diaspora chinoise, etc. Il existe un risque majeur de regroupement de ces acteurs, qui vont se mener des guerres ou tourner les faits sur le dos de l’Afrique. C’est ce qui se passe aussi au Soudan où la France, en 1990, était l’une des seules à soutenir ce régime qui est coupable de la mort de 2 millions de personne.

Nous pensions qu’avec l’Europe, les autres pays, hostiles à ce régime, convaincraient la France d’y renoncer. C’est l’inverse qui s’est produit : la France a convaincu l’Union européenne de soutenir ce régime. N’oublions pas que le pétrole y coule à flots. Les bénéfices de l’exploitation pétrolière accroîtront les capacités de financement des armes qui serviront à massacrer davantage les populations du Sud Soudan.

Lire la suite de ce texte : L’Espérance, les Résistances

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