Survie

Tchad : au suivant ?

rédigé le 1er novembre 2023 (mis en ligne le 22 mars 2024) - Raphaël Granvaud

Les militaires français·e·s présent·e·s au Tchad seront-ils les prochain·e·s à devoir plier bagages ? L’opposition tchadienne le réclame ; la presse française s’interroge.

Après la fermeture des bases militaires françaises au Mali, au Burkina Faso et au Niger, tous les regards se tournent désormais vers le Tchad, que l’armée française n’a jamais quitté. Depuis quatre décennies, les crimes de la famille Déby succèdent à ceux d’Hissène Habré, l’armée française demeure, sous couvert de contre-insurrection, de lutte contre l’ingérence libyenne puis de « guerre contre le terrorisme ». Mais la fin des opérations de contre-terrorisme suite au départ du Niger lui enlèvent sa dernière justification officielle.

Plus de ligne rouge ?

Jusqu’à présent, l’appel au départ des forces françaises a toujours été une ligne rouge à ne pas franchir pour le pouvoir tchadien. Après le soutien de la diplomatie française au putsch constitutionnel du fils Déby, certains leaders de la coalition d’opposition Wakit Tamat (« il est temps ») qui avaient dénoncé cette collusion et osé demander le départ de l’armée française, avaient été tenus judiciairement responsables des dégradations commises en marge de leurs manifestations. En juin 2023, un officier tchadien qui avait brièvement arrêté des soldats français en reconnaissance à la frontière soudanaise a été révoqué, tandis que le ministre tchadien de la Défense présentait publiquement ses excuses à l’ancienne puissance coloniale. En septembre, après qu’un soldat français a abattu un militaire tchadien qui l’agressait à l’arme blanche, les manifestations de colère des habitants de Faya-Largeau ont été étouffées par l’armée tchadienne, et un député de la transition qui voulait médiatiser l’affaire a été emprisonné.
Mais alors que les militaires français quittent le Niger et doivent transiter par le Tchad (la frontière avec le Bénin étant fermée après les sanctions de la CEDEAO), de nouveaux appels ont été lancés par des groupes de militants tchadiens sur les réseaux sociaux, contraignant le pouvoir à expliquer que ces militaires français n’étaient que de passage. Le 16 octobre sur RFI, l’opposant en exil Succès Masra, qui négociait alors son retour au pays, a de son côté prudemment estimé que la fin de la présence permanente française était inscrite dans le « train de l’histoire » et que la coopération devait s’organiser « mieux et différemment ». Le nouveau contexte alimente légitimement les spéculations sur l’avenir de la présence militaire française au Tchad, mais donne aussi lieu à des interprétations discutables. Selon Le Monde (11/10/2023) par exemple, « au sein de l’état-major français, l’éventualité d’un retrait ou d’une diminution des effectifs n’est pourtant pas écartée (...). Paris pourrait être tenté d’anticiper un potentiel retournement de situation au Tchad et éviter ainsi l’humiliation d’un nouveau départ contraint », au cas où « le pouvoir tchadien décide de mobiliser lui-même l’opinion hostile à la présence militaire française » pour « gagner des points dans l’opinion et (…) pallier son manque de légitimité démocratique ».

Pas de rupture à l’heure actuelle

Certes, il ne faut jurer de rien ; mais le synopsis semble assez peu convainquant à court terme. Le président Macron n’a, jusqu’à preuve du contraire, tiré aucune leçon de ses mésaventures sahéliennes ; quant aux militaires français, on les imagine mal lâcher le Tchad de leur plein gré. Il ne fait aucun doute que la situation ouverte par la déroute militaire française va être utilisée par le nouvel homme fort du Tchad pour obtenir de la France un soutien diplomatique ou, a minima, un silence complice quand il s’agira de faire avaliser le scénario de légitimation électorale annoncé. Cela ne devrait pas être trop difficile à obtenir, la France n’ayant même pas condamné les massacres et la déportation de centaines de manifestants au bagne de Koro Toro en octobre 2022. Une répression pourtant « préméditée, planifiée et méthodiquement organisée », selon l’enquête de la Ligue tchadienne des droits de l’Homme et l’Organisation mondiale contre la torture (Afrique XXI, 20/10/2023). Il est même vraisemblable que le fils Déby va faire monter les enchères, comme le faisait déjà son père à l’occasion. « La transition a besoin de sérénité et de moyens pour aller à son terme », a ainsi fait savoir une délégation tchadienne en visite à Paris (RFI, 18/10/2023). Les tensions avec l’entreprise Sogea-Satom, filiale de Vinci, ayant conduit à l’annulation d’une visite d’une délégation du Medef prévue pour mi-octobre (Africa Intelligence, 27/09/2023) s’inscrivent sans doute dans cette stratégie ; de même que le récent accord passé avec la Hongrie pour accueillir un déploiement de 200 à 400 militaires hongrois.
Déby ne manquera sans doute pas d’instrumentaliser l’hostilité à la présence militaire française si le besoin s’en fait sentir, mais affirmer qu’il pourrait « être tenté de lâcher l’encombrant allié français » (L’Obs, 28/09/2023) ou que « la France a donc aujourd’hui plus besoin de Mahamat Idriss Deby qu’il n’en a d’elle » (Mondafrique.com, 26/10/2023), c’est oublier un peu vite que les avions de chasse français ont toujours répondu présents en cas de danger pour la dictature. Côté français, la présidence ne cache pas sa volonté de contenter les autorités tchadiennes pour sécuriser sa présence militaire. Déby a été reçu avec tous les honneurs à l’Elysée dans le cadre d’une « visite de travail de quelques jours » (RFI, 19/10/2023) et une délégation de la Direction générale de l’armement était annoncée au Tchad début novembre (Africa Intelligence, 31/10/2023). Autre interprétation tendancieuse qui refleurit : celle de « la France piégée » (Mondafrique.com, 26/10/2023) par ses partenaires africains. Un angle de vue qui conduit à déresponsabiliser et déculpabiliser la politique de la France en Afrique, qui ne serait contrainte que par les événements et les manipulations des dirigeants africains, et non dictée par la volonté de défendre certains intérêts avec un cynisme qui ne s’est jamais démenti.
Raphaël Granvaud

#GénocideDesTutsis 30 ans déjà
Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 332 - novembre 2023
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