Survie

Présidentielle au Sénégal : la France a choisi

rédigé le 15 décembre 2024 (mis en ligne le 25 mars 2024) - Nicolas Charbonneau

Alors que le Sénégal connaît un climat politique particulièrement tendu, lié au sort de l’opposant Ousmane Sonko, la France ne trouve rien de mieux à faire que d’inviter le dauphin désigné du pouvoir en place en visite officielle.

Le contexte dans lequel se déroule la campagne pour la présidentielle au Sénégal est extrêmement tendu. Ousmane Sonko, le principal opposant, a été condamné pour « corruption de la jeunesse » dans une affaire où il était accusé de viol. Profitant de cette condamnation, le pouvoir sénégalais essaye d’empêcher par tous les moyens le leader du Pastef de briguer le fauteuil présidentiel. En mars 2021, après l’arrestation de Sonko, et en juin 2023, après la condamnation de celui qui avait notamment construit sa popularité sur un discours anticolonial, le pays a connu des émeutes durant lesquelles certaines enseignes tricolores bien connues ont été saccagées. Durant ces manifestations, des dizaines de jeunes ont connu la mort, plusieurs centaines ont été blessées et emprisonnées selon Amnesty International. Ces deux périodes d’émeutes ont été réprimées par des forces de l’ordre ayant bénéficié de la coopération militaire et policière française, et en partie équipées par du matériel français (Mediapart, 24/07/2023) et StreetPress, 07/03/2021).

Des intérêts toujours présents

Officiellement, les relations entre la France et le Sénégal sont excellentes. Suite aux déconvenues survenues au Mali, au Burkina Faso et au Niger, Paris ne veut surtout pas perdre un allié de poids dans la région. Même si son PIB est moins important que celui de la Côte d’Ivoire, le Sénégal reste un poids lourd économique de l’Afrique de l’Ouest. Il abrite aussi une base militaire française de 350 soldat·e·s. Mais quelques sujets de friction demeurent. Le 17 novembre, la militante écologiste pro-démocratie Coline Fay a été arrêtée et incarcérée alors qu’elle manifestait pacifiquement devant la Cour suprême de Dakar pour le droit d’Ousmane Sonko de se présenter à l’élection présidentielle. Poursuivie pour « association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste », « complot contre l’autorité de l’État », « acte ou manœuvre de nature à compromettre la sécurité publique », elle risque la prison à perpétuité. Malgré les pressions du quai d’Orsay, sa libération n’avance pas. Le traitement qu’elle subit laisse imaginer le sort qui est réservé à toutes les personnes qui militent pacifiquement pour une élection présidentielle transparente au Sénégal…

Éléphants blancs français

Un autre sujet de brouille est ce nouvel « éléphant blanc » du XXIe siècle : le projet du TER de Dakar. Cette ligne de train hors de prix financée en partie par des prêts de bailleurs internationaux (dont l’Aide publique au développement française) engraisse des multinationales françaises telles que le bétonneur Eiffage, Alstom pour les trains (qui n’atteignent jamais la vitesse de croisière pour lesquels ils sont conçus, car la distance entre les gares est trop courte) mais aussi Equans, Thalès et même la SNCF pour l’exploitation. En plus d’être un des trains les plus chers au monde selon le ratio par km, les procédures de dédommagement pour les personnes expropriées n’ont pas été respectées. Ce train circule sur le premier tronçon depuis 2021, mais la ligne n’est pas complètement terminée. Il manque un décaissement de 150 millions à Eiffage pour finir les travaux, mais l’État sénégalais a du mal à le verser. Eiffage s’est plaint au Trésor français et Bruno Lemaire a fait pression pour que le décaissement soit fait, mais même si le Sénégal ne veut pas écorcher son image de bon payeur, force est de constater que les menaces d’Eiffage d’arrêter le chantier restent vaines. En cette période d’élections, le gouvernement veut sans doute garder des liquidités pour la campagne présidentielle. Le pain et les jeux coûtent chers ! Dans ce climat national tendu, au lieu de jouer l’apaisement et de ne pas s’immiscer dans la campagne présidentielle, la Première ministre Elisabeth Borne n’ a rien trouvé de mieux à faire que d’inviter son homologue sénégalais à Matignon le 9 décembre, à moins de trois mois du scrutin sénégalais de février 2024. Or, le Premier ministre du Sénégal, Amadou Ba, est aussi le candidat du pouvoir en place et le successeur désigné du président Macky Sall ! Une invitation évidemment perçue comme une ingérence de la France destinée à conserver son pré carré, mais qui agace particulièrement la jeunesse africaine. Faut-il vraiment s’étonner de voir se développer en son sein le rejet de la politique africaine de la France ?

Nicolas Charbonneau

#GénocideDesTutsis 30 ans déjà
Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 333 - janvier 2024
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