Survie

Desmarest noir

(mis en ligne le 4 janvier 2000) - François-Xavier Verschave

Le naufrage au large de la Bretagne d’une poubelle flottante bondée de fioul, l’Erika, affrétée par Total à un armateur italien, voguant sous pavillon maltais avec un équipage indien, fonctionne comme une allégorie : de la mondialisation en général, du fonctionnement des majors pétrolières en particulier.

États-croupions, régimes sous influence, paradis fiscaux, pavillons de complaisance : les acteurs les plus puissants d’une mondialisation dérégulée multiplient les sous-traitances, contournent ou diluent les contraintes. Ils sont parés pour une exploitation irresponsable de la planète.

Total, qui se vante comme Elf de ses prouesses technologiques, n’aurait jamais osé placer l’Erika sous son logo. Un armateur sans scrupules, un petit État avide d’enrichissement sans cause (Malte, comme le Liberia ou Panama) autorisent quand même quelques sordides économies. Sans risque financier, en principe. Même si en sort ternie l’image du PDG de l’année, Thierry Desmarest.

Greenpeace a rappelé comment l’Organisation maritime internationale (OMI) était forcément complice : les pays irresponsables qui bradent leur pavillon ont une majorité d’office, puisque les droits de vote sont proportionnels au tonnage des navires enregistrés. Ces pays ne prennent même pas la peine d’envoyer des délégués à l’OMI : ils y sous-traitent leur représentation à des cabinets d’avocats internationaux, avant tout perméables aux raisonnements des plus gros clients du transport maritime, les Exxon, BP, Shell, Total & Co. Ce système n’est pas plus ignoré des gouvernements du G7 que l’existence, à leur porte, de paradis fiscaux permettant de violer à grande échelle la légalité financière.

Nul n’ignore de même, à Washington, Londres ou Paris, comment est sous-traitée à des dictatures criminelles l’oppression des populations “riches” en pétrole. Tandis que les compagnies exploitantes peaufinent des codes de bonne conduite, ou dissertent sur la création de valeur...

L’OMC (Organisation mondiale du commerce) aurait pu ressembler à l’OMI : un océan où vidanger les pollutions en tout genre d’une oligarchie marchande. Le fiasco de Seattle tient surtout au réveil des victimes de ce “monde sans loi”. Sous la bannière du “principe de précaution”, des citoyens bigarrés ont fait entendre la nécessité de limites politiques et écologiques à la course au profit.

Et les pays du Sud ont su dire « Niet » au compromis esquissé entre les grands États du Nord. Sans vrai respect pour leurs attentes, ni leurs richesses de tous ordres.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 077 - Janvier 2000
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