Survie

ILS ONT DIT - Mondialisation - Forum social européen

(mis en ligne le 1er mars 2003)

« Samedi [15 février], nous avons VRAIMENT fait l’Histoire. Ce qui s’est passé n’a pas de précédent, [... c’est] la première manifestation planétaire en simultané de l’histoire de l’humanité : [... la manifestation contre la guerre de Bush,] lancée par le Forum social européen et relancée par le Forum social mondial. Est-ce qu’il y a encore quelqu’un qui a le courage de les définir (ou de se définir, hélas !) comme "no global" ? ! [...]

La manifestation de samedi a été la plus grande de tous les temps au niveau mondial. Le Parti communiste chinois, peut-être, a rassemblé des foules plus nombreuses, mais il s’agissait d’événements peu spontanés, d’une rigide chorégraphie gouvernementale, qui, donc, ne comptent pas.

Depuis la journée de samedi, c’est un sens nouveau, aveuglant, qu’a acquis le slogan des "médiactivistes" du monde entier : "Don’t hate the media, become the media" (Ne haïssez pas les médias, devenez les médias). Oui, parce qu’à partir d’aujourd’hui, c’est officiel, les médias, c’est nous, et je veux dire "nous tous" : qu’est-ce que peut la mesquine, la malveillante disinfomazja d’un régime contre [...] le bouche-à-oreille joyeux de trois millions et demi de personnes à Rome et de dizaines de millions de personnes dans le reste du monde [une dizaine serait plus proche de la réalité, et déjà sans précédent] ?

Durant ces trois dernières années de luttes, la chose est apparue toujours plus évidente, mais aujourd’hui, elle saute aux yeux et aux oreilles : notre communication peut tranquillement se passer de l’information officielle, télévisive, pyramidale. Dans le cours des décennies, en travaillant parfois dans l’invisibilité, les mouvements se sont dotés de réseaux et d’instruments de langage qui permettent de communiquer "au-dessous, autour et au-delà" des médias officiels, en longeant les bords de ce trou noir du sens dans lequel se noient les "majorités silencieuses", qui ne sont plus des majorités.

Surtout, les mouvements se sont dotés d’un imaginaire qui ne paye plus son écot au défaitisme, qui construit une communauté et sait représenter le point de vue de la planète. Les fameuses "cent fleurs" dont on souhaitait l’éclosion sont déjà là, sur la prairie du monde du Net, des radios, des télés de rue, des canaux satellitaires, des fanzines, de la presse indépendante, mais surtout, les récits, la mythopoésie, le bouche-à-oreille. La grand narration qu’ils nous apportent est celle-là : les mouvements des mouvements sont la vraie globalisation. Ce message déstabilise complètement ceux qui, à gauche aussi, pensent encore en terme de "petites patries" (littérales et/ou métaphoriques) ou pensent que les mouvements sont des alliances couper-coller entre tendances politiques.

Le nouveau sens du slogan "Ne haïssez pas les médias, devenez les médias", est aussi : ne nous vouons pas trop aux jérémiades sur l’information officielle, [...] l’envahissement du berlusconisme, etc. Cessons de nous couvrir la tête de cendres. [...] La question [...] m’a été posée plusieurs fois durant des voyages à l’étranger : "Comment se fait-il qu’en Italie il y ait les mouvements les plus forts, les plus créatifs et les plus influents alors que, dit-on, toute l’information est entre les mains de Berlusconi ?” Je me suis chaque fois efforcé d’expliquer que Berlusconi a seulement planté un petit drapeau sur la pointe de l’iceberg de l’information, il n’a aucun contrôle sur ce qu’il y a sous l’eau, c’est-à-dire ce qui va entrer en collision avec sa domination [...]. C’est le gouvernement de Berlusconi qui est encerclé, isolé, désorienté, sûrement pas nous. [...]

Après le débat à l’ONU de vendredi dernier et la manifestation mondiale du lendemain, le même isolement est infligé à George W. Bush, à son administration psychopathe et à ses laquais de par le monde, même si leurs projets de guerre sont loin d’être bloqués. Trois ans et plus de renaissance des mouvements ont influencé les opinions publiques d’Europe, ont décrété que le libéralisme et la guerre ne sont plus à la mode, ont commencé à construire un nouvel "espace public européen" qui n’est plus l’Europe libérale et vassale de Maastricht et des guerres humanitaires. Voilà ce que j’ai vu samedi, témoin et protagoniste d’une véritable et festive invasion : la construction d’un nouvel espace public, d’une sphère publique non-étatique, de la part de la multitude. Il faut continuer à bouger, communiquer, alimenter le bouche-à-oreille, pour que toujours plus de monde s’en aperçoive. »

(WU MING 1, alias Roberto BUI. Wu ming - « anonyme » en chinois - est un collectif d’écrivains italiens créé en janvier 2000. Texte diffusé le 16/02 via Internet).

Le traducteur (SQ), qui était aussi à Rome le 15 février, ajoute un commentaire pertinent : « Conscient d’avoir participé à la plus grande manif (et à une des plus joyeuses) de ma vie, je ne partage pas [...] tout à fait l’optimisme de Wu Ming 1 pour deux raisons :

  1. Comme il le dit lui-même, les projets de guerre "sont encore loin d’être bloqués". La guerre qui vient et ses suites imprévisibles peuvent soit faire enfler le mouvement antiguerre avec des conséquences incalculables pour les maîtres du monde, soit déclencher des affrontements barbares au sein desquels les multitudes n’auront rien à choisir, et seront soumises à la logique assassine : "avec nous ou contre nous".
  2. Il n’est pas sûr que l’influence de la vieille politique [...] ne pèse pas encore lourdement sur les mouvements : la figure baroque de Chirac-le-ripoux devenu emblème de la résistance anti-impérialiste ne doit pas seulement nous faire rigoler, mais aussi réfléchir aux positions à défendre dans le mouvement antiguerre.

Une chose est sûre : l’Histoire, notre histoire, n’est pas déjà écrite. À nous de ne pas la laisser écrire par les actuels maîtres du monde, et pas non plus par leurs aspirants remplaçants, qui pourraient surgir de partout, jusque dans le sein même du mouvement antiguerre. »

Wu Ming anticipe sûrement, mais c’est stimulant. S’il est vrai que les grands médias jouent de moins en moins leur rôle de contre-pouvoir, il est clair aussi que les citoyens apprennent à s’en passer, à communiquer autrement, à tisser des solidarités inédites. Mais quel chantier !

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 112 - Mars 2003
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