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ILS ONT DIT - Santé

(mis en ligne le 1er mars 2003)

« Projet d’instruction des activités de l’industrie pharmaceutique à l’occasion du prochain Forum social mondial (janvier 2004). […] L’objectif est de faire l’économie politique de l’industrie pharmaceutique, c’est-à-dire de montrer comment la recherche du profit conduit au délabrement de la santé publique dans le monde. Rappelons simplement ici quelques uns des traits de cette industrie que l’instruction documentera. 1. Des prix des médicaments brevetés 20 à 40 fois plus élevés que ceux de médicaments qui ne le sont pas, privant les malades défavorisés de l’accès aux médicaments et conduisant progressivement à la ruine des systèmes collectifs de soins dans les pays industriels eux-mêmes. En février 2001, le gouvernement américain a déposé une plainte contre le Brésil devant l’OMC. Le Brésil avait utilisé une clause des Accords sur les droits de propriété intellectuelle liés au commerce (Adpic) lui permettant d’accorder à ses producteurs une licence de production de médicaments protégés par un brevet. Les médicaments pour les séropositifs coûtent 600 $ par an au Brésil contre 10 000 à 15 000 $ dans les pays industriels. Au cours de l’année 2000, un distributeur ghanéen de médicaments, Healthcare avait acheté un lot de Duovir (la version générique du Combivir de Glaxo Welcome, le premier laboratoire mondial), à Cipla, une entreprise indienne spécialisée dans la production de génériques. Cipla fournit le médicament pour 1,74 dollar par jour, soient 600 dollars par an, quelques pour cents du prix pratiqué par Glaxo. Pour Glaxo, ces importations transgressent son brevet. Devant la menace de procès, Cipla interrompt ses livraisons. Les médicaments livrés restent en stock. Les malades meurent. Pourtant, le brevet de Glaxo n’est pas valable au Ghana. 2. Une industrie de marketing. Pour profiter du monopole que procure le brevet, les industriels de la pharmacie mènent une politique de contrôle des "prescripteurs", c’est-à-dire des médecins. Les dépenses de marketing représentent en moyenne le tiers du chiffre d’affaire de l’industrie pharmaceutique, [… soit en France] plus de 50 milliards de francs, […] de quoi financer en Afrique les médicaments de base et l’infrastructure simple permettant de les distribuer. […] Dans les pays industriels, cette industrie de marketing creuse le déficit des systèmes de sécurité sociale et dans le tiers monde, elle prive des milliards de personnes de l’accès aux médicaments de base. 3. Une recherche au service de la maximisation des profits, pas des soins des malades. […] Les dépenses de recherche qui sont censées justifier le prix élevé des médicaments relèvent pour l’essentiel du marketing. Le Combivir est un cas d’école. Le Combivir combine deux molécules, I’AZT et le 3TC. Les ventes totales de ces deux molécules sont de 1,1 milliard de dollars. L’AZT, découvert par le National Cancer Institute – la recherche publique – au début des années 60 s’était révélé peu efficace contre le cancer. En 1987, avec la montée de l’épidémie de sida, Glaxo s’intéresse à l’AZT. Il le fait tester en même temps que d’autres molécules par le NCI qui a mis au point les méthodes de criblage de médicaments anti-sida. Glaxo dépose en même temps un brevet sur l’AZT comme médicament anti-sida. Et lorsque les tests du NCI se révèlent prometteurs, il devient "I’inventeur" du premier médicament anti-sida. Brevet aidant, il en fait l’un des médicaments les plus coûteux jamais vendu. Ainsi, de bons avocats valent-ils mieux que de bons chercheurs. Une étude de l’Office of Technology Assessment du Congrès des États-Unis […] confirme que la recherche des grands labos est d’abord celle du profit. Sur plusieurs centaines de nouveaux médicaments étudiés par l’OTA, trois seulement apportent un plus. Ces trois molécules ont été trouvées par la recherche publique. Bien entendu, il faudra documenter l’abandon des recherches sur les maladies "orphelines" et sur les grandes endémies qui touchent les pays du tiers-monde, dont le marché n’est pas rentable. 4. Surconsommation médicale dans les pays riches. […] 5. Des orientations de recherche perverses. Les découvertes annoncées à grand fracas des gènes du cancer, de l’obésité, de la fidélité, de la schizophrénie, du sport, de la jeunesse, de l’intelligence, de l’homosexualité, etc. ont pour fonction de diffuser un paradigme médical nouveau, en réalité une nouvelle idéologie médicale : celui de la maladie génétique. Ce paradigme ouvre des perspectives inouïes : […] l’avènement d’une humanité de handicapés génétiques, l’extension du marché de la maladie à toutes les personnes bien portantes, et à terme l’éclatement de tout système socialisé de soins. 6. Le contrôle de l’enseignement médical et de la formation continue des médecins. […] 7. L’imposture de l’extension du brevet au vivant. Rappelons que dans le cadre de l’OMC et des accords sur la soi disant "propriété intellectuelle", on s’achemine vers le brevet des gènes, c’est-à-dire un renforcement du brevet sur le médicament, puisque les gènes seront, paraît-il, la source des médicaments de demain. […] Le document produit à l’issue de l’instruction permettrait de réduire à néant la propagande compassionnelle du complexe médico-industriel et, par conséquent, d’ouvrir un espace politique permettant de reprendre un contrôle démocratique du système de santé. En particulier, ce travail pourrait à terme déboucher sur la mise en place d’un service public mondial de santé dont un volet essentiel serait le remplacement des labos privés par un service public de recherche et de production de médicaments. » (Jean-Pierre BERLAN, directeur de recherche à l’INRA, membre du Conseil scientifique d’Attac).

Cette contestation radicale des formes de racket autorisées par des pratiques monopolistiques (lesquelles devraient normalement renvoyer à des exigences de service public) est un renfort indispensable aux campagnes en faveur de la fourniture des médicaments essentiels – un peu comme la démonstration de la nullité juridique de la plupart des dettes du Tiers-monde conforte les campagnes pour l’annulation de la dette. La mobilisation en faveur des malades du sida (un des thèmes abordés lors de « l’autre sommet pour l’Afrique ») ne suffit pas encore à ébranler le conglomérat des grandes firmes pharmaceutiques occidentales et des gouvernements soumis à leur formidable lobby. Comme l’ont souligné dans leur communiqué Act Up, le CRID, Sidaction, France Libertés, le GRDR, Médecins du monde et le Planning familial, les trop maigres contributions versées « au Fonds mondial contre le sida, le paludisme et la tuberculose ne permettront la mise sous traitement que de 500 000 personnes d’ici 5 ans, quand 10 millions de séropositifs ont besoin dès maintenant de tri-thérapies ». Par ailleurs, Aventis (issu de la fusion de Rhône-Poulenc et Hoechst) s’apprête à supprimer plus de mille emplois sur son site de recherche de Romainville, au nord de Paris… malgré un bénéfice net de plus de 2 milliards d’euros en 2002 ! Serait ainsi détruit le deuxième centre de recherche pharmaceutique français. Seraient stoppés des travaux sur des maladies qui font plusieurs millions de morts par an… Les salariés proposent de créer en lieu et place un « pharma-pôle » de recherches, tant publiques que privées, sur les maladies négligées par les multinationales de la pharmacie. Le projet est remarquable, il suscite beaucoup d’intérêt… mais contredit trop directement les stratégies énoncées ci-dessus pour espérer un accord spontané d’Aventis.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 112 - Mars 2003
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