Survie

ILS ONT DIT - Côte d’Ivoire

(mis en ligne le 1er avril 2003)


- 1er-4e jour. « [... À Bouaké,] les rebelles assiègent la gendarmerie et tuent tout le monde. [...] »
- 5e-8e jour. « [...] Un gendarme baoulé, d’une tribu du sud, qui n’avait pas combattu, [...] est exécuté. [...] »
- 10e-13e jour. « [...] Comme je suis bété, une ethnie du sud, et que mon nom me signale comme tel, je ne sors plus du tout. [...] »
- 18e-19e jour. « [...] Je ne pensais pas que l’on pouvait manger si peu. [...] »
- 20e jour. « À 14 heures on entend une clameur. Une voisine frappe en disant que les mutins ont été vaincus. [...] La foule grossit, peut-être 2 000 personnes [...]. Un rebelle est blessé, à terre, et la foule l’asperge d’essence. Des gens jettent du bois, et le feu prend. D’autres sont pris. Six au total. Ce sont des gosses, de 16-18 ans. Sauf un adulte. [...] La foule lui fait le supplice du pneu, en lui coinçant un pneu autour de la taille, avant de l’asperger d’essence. Je vois encore son visage, qui me supplie. Je commence à dire : “Mais attendez un peu”, et des gens, menaçants, me demandent qui je suis. Dans la seconde suivante, je me suis mis à gueuler avec la foule. Le type s’est tout de suite enflammé. Je suis devenu un animal moi aussi. »
- 21e jour. « On croit que la ville est libérée [...]. 3 000 à 4 000 personnes descendent dans les rues. [...] Les rebelles reviennent [...], ils tirent dans le tas. »

(Guy DEGLOIRE, professeur ivoirien de français au lycée de Bouaké, qui a tenu un journal durant les 25 premiers jours de la rébellion avant de s’enfuir de la ville avec ses enfants. Cité in extenso dans le Parisien du 27/02/2003).

C’est ce 21e jour que, selon un rapport d’Amnesty (27/02/2003), les rebelles ont commencé à massacrer une quarantaine de gendarmes, une trentaine de leurs grands fils et cinq civils, tous détenus à la prison militaire de Bouaké.

Ce rapport a été critiqué comme unilatéral, n’enquêtant que sur un massacre de la rébellion alors qu’aucune enquête n’avait été menée à terme sur les crimes du régime d’Abidjan depuis le 19 septembre 2002. Ce reproche est infondé pour deux raisons : Amnesty a entrepris depuis d’enquêter à Abidjan ; surtout, le rapport rappelle en détail l’affaire du charnier de Yopougon (un massacre commis en 2000 par des gendarmes partisans de Gbagbo), montrant comment ce crime impuni a enclenché un cycle de vengeances. Si nous avons tenu à citer le témoignage de Guy Degloire, ce n’est pas pour “excuser” le massacre de la prison militaire de Bouaké et diminuer le passif des rebelles du Nord (MPCI) : même s’ils ont dans l’ensemble su discipliner leurs troupes, ils sont coresponsables d’un recours aux bandes tayloriennes, dont la propension aux exactions est parfaitement connue ; et leur attaque a déclenché la classique escalade mimétique qui, dans toutes les guerres civiles, désinhibe les sadismes. C’est justement cette désinhibition que décrit Guy Degloire avec une honnêteté et une simplicité rares, qui méritaient citation.

Relevons que le chef militaire du MPCI, Michel Gueu, a, face aux caméras de la télévision nationale, demandé « pardon à toutes les populations de Côte d’Ivoire ». Ce qui implique un aveu. On en est loin chez Laurent Gbagbo, qui s’enferme dans une dénégation virulente et sans issue.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 113 - Avril 2003
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