Survie

ILS ONT DIT - La face cachée du Monde

(mis en ligne le 1er avril 2003) - Survie

« [...] Depuis dix jours je suis assommée par les commentaires sur La face cachée du Monde. J’ai beau zapper je tombe sur la tête de leurs auteurs, proférant la même dizaine de phrases sur toutes les chaînes. [...] Je n’en reviens pas. [...] Quoi, Le Monde serait une machine de pouvoir ? Quel scoop ! Ils auraient partie liée avec des politiciens ? On n’en croit pas ses oreilles ! Ils feraient du fric avec leur influence ? Quelle horreur ! Toute leur vertu ne serait qu’hypocrisie ? À moi Molière ! Il y a longtemps que tu as débrouillé les ficelles de l’homme de pouvoir : cela n’empêche pas certains de découvrir la lune et qu’il fait jour en plein midi.
Péan dit que Le Monde a changé, n’est plus le vertueux organe de presse qu’il était. C’est pourtant en 1972 que Mongo Beti a montré dans Main basse sur le Cameroun, ouvrage interdit à sa sortie par le ministre de l’Intérieur Raymond Marcellin, à l’instigation de Jacques Foccart, que Le Monde, dans le procès intenté à Yaoundé à un chef de maquis et un archevêque camerounais, non seulement n’avait, dans ses comptes-rendus, jamais fait état des violations du droit patentes dans le déroulement du procès, mais avait rapporté les rumeurs les plus diffamatoires à l’égard d’accusés privés de tout droit à la parole et à la défense. Péan ne peut ignorer ce livre et cette affaire, puisqu’il y a puisé jadis des informations pour ses propres livres. Il ne peut ignorer que Le Monde a, depuis cinquante ans, [...] toujours défendu la politique africaine de la France. S’il y a bien un énorme scandale, invétéré puisqu’il dure depuis des décennies, c’est cet indéfectible soutien, couvrant du voile du silence les pires corruptions, les plus honteux trafics. Est-ce ce sujet-là que traitent Péan et Cohen ? Non. La défense des faibles, ce n’est pas leur truc. On se demande même si leur offensive n’est pas due au fait que ce pesant couvercle a été parfois timidement levé.
J’ai entendu Péan dire qu’il attaquait Le Monde parce que ce journal se serait livré à de véritables campagnes de presse contre Mitterrand, Chirac et leurs proches. On croit rêver. C’est en quelque sorte sur le point précis où Le Monde a fait son travail de contre-pouvoir que porte l’attaque. Péan et Cohen en défenseurs de l’orphelin Mitterrand et de l’opprimé Chirac sont vraiment impayables, sinon impayés. En imprimant que le pauvre Jean-Christophe a touché des millions d’euros en échange, paraît-il, d’un très problématique “savoir” sur l’Afrique, lequel, dans son cas, se réduit aux noubas avec les tenants les plus corrompus des pouvoirs africains ; en donnant l’information sur les billets d’avion de Chirac et les “objets d’art” de Dumas, payés ou vendus en espèces, [...] Le Monde s’est montré coupable de l’inexpiable crime de lèse-majesté. Comme le dit Pasqua sans rire : m’attaquer c’est attaquer la France. Les auteurs franchissent le pas et accusent les gens du Monde d’être de mauvais Français. [...]
Le Monde est bel et bien une machine de pouvoir, comme la Présidence de la République, et toutes les autres machines de pouvoir [...]. On a le droit d’examiner la conduite de ces gens de pouvoir et de les juger. Si les actes des dirigeants du Monde sont passibles des tribunaux, qu’on les traduise en justice. L’offensive de Péan et Cohen semble inspirée par des politiques et leurs proches qui, eux, ont trempé dans l’illégalité, cela jusqu’à présent dans la plus totale impunité. Il s’agit donc d’intimider la puissance de la presse, en révélant ses petits secrets, pas tous reluisants, pour qu’en retour elle respecte la loi du silence. [...]
Péan et Cohen voudraient faire croire aux gogos qu’ils administrent au Monde une leçon de journalisme. [...] Ils ne profèrent qu’un avertissement de type mafieux : touchez pas aux puissants, ou gare à vos abattis. [...] Apparemment, le seul journalisme acceptable aujourd’hui en France, c’est le 20 heures sur TF1 : les exhibitions du chef de l’État et de ses ministres, quelques phrases en langue de bois de l’opposition, parce qu’on est dans un pays libre et que l’information est indépendante du pouvoir, le retraité de Fouillis-les-Oies repiquant ses tomates, quelques voyous de banlieue caillassant les pompiers. Dormez tranquilles braves gens, ne mettez pas votre nez dans ce qui ne vous regarde pas. »
(Odile TOBNER, qui anima avec son mari Mongo Beti la revue Peuples noirs, peuples africains, les éditions « des Peuples noirs » et la librairie du même nom à Yaoundé. Courrier adressé à Billets le 05/03/2003).

« Instrument souvent docile du pouvoir politique, manipulation d’informations et d’événements facilement vérifiables, à l’instigation parfois des services de renseignement : les deux inquisiteurs n’y vont pas de main morte dans leurs attaques. Tout cela cependant figurait déjà dans l’ouvrage de Jean-Paul Gouteux, Le Monde, un contre-pouvoir ? (L’Esprit Frappeur, 1999).
Dès lors, on est en droit de se demander, [... voyant] tout ce tintamarre à la sortie de La Face cachée du Monde, pour quelle raison inavouable aucune campagne du même type n’était venue souligner la publication en 1999 du livre de Jean-Paul Gouteux ? Bien sûr, ce dernier avait articulé son argumentation essentiellement sur les défaillances du Monde dans la couverture des événements dramatiques du génocide des Tutsi en 1994 au Rwanda. Malheureusement, chacun sait que la plupart des grands médias français, à l’époque, n’avaient pas fait mieux. D’où leur profil bas. Mieux valait sans doute la discrétion sur ce thème que l’étalage d’une manipulation du pouvoir politique dont la quasi totalité des organes de presse en France avaient été les victimes. »
(Gaëtan SEBUDANDI, journaliste. Courrier adressé à Billets).

« [Il s’agit] de donner un coup d’arrêt au pouvoir que s’arrogent les journalistes et à la constitution d’un groupe de presse d’opinion expansionniste. »
(Claude DURAND, directeur de Fayard (groupe Lagardère), éditeur de La Face cachée du Monde. Cité par Le Point du 07/03/2003).

Voilà qui est clair : la presse au canon plutôt que la presse d’opinion.

« Les médias ont joué un rôle essentiel dans l’émergence et la diffusion de ce qu’on pourrait appeler le “corpus” du lynchage médiatique (on peut aussi l’appeler diabolisation ou démonisation) infligé depuis quelques années au Front National, à ses dirigeants, et hélas ! par conséquent, à ses électeurs. »
(Philippe COHEN, dans la revue Panoramiques. Cité par amnistia. net du 14/03/2003).

« [Pierre Péan] était là pour suivre les élections [truquées] de 1993 et tout dernièrement de 1998. Nos rencontres se sont bien passées. [...] C’est un garçon que j’aime bien. »
(Omar BONGO, président du Gabon, issu des Services français, dans son livre Blanc comme nègre, Grasset, 2001, p. 151-152).

« Le Monde avait carrément détourné le sens de mon livre sur François Mitterrand, Une jeunesse française, arrêtant l’histoire à 1942 pour en faire un collabo, alors que mon enquête se poursuivait et montrait, au contraire, un cheminement dans le parcours de François Mitterrand. Je sais comment fonctionnent les manipulations. »
(Pierre PÉAN, interview au Parisien du 26/02/2003).

On prendra acte de la dernière phrase. Péan s’est mis depuis fort longtemps au service du clan Mitterrand - que détestait Plenel, une des cibles principales des « écoutes de l’Élysée ». Quand François Mitterrand a appris que le patron de la rédaction du Monde envisageait un ouvrage sur son passé d’extrême-droite et ses compromissions pétainistes, il préféra ouvrir ses archives au dévoué Péan, qui compenserait abondamment les péchés de jeunesse par le récit du « cheminement » de la rédemption. Le Monde n’a pas marché dans cette « manipulation » hagiographique. Car le “converti” n’a jamais vraiment renoncé aux coups tordus, à la dissimulation, et à ce mépris insondable qui explique en partie sa politique africaine.

« Le quotidien de référence donnait des leçons de civisme aux hommes politiques et aux chefs d’entreprise. »
« La France [...] sait aussi rassembler ceux qui la méprisent ou la combattent. Plenel comme Colombani, le guévariste et le démocrate-chrétien, paraissent unis par un même ressentiment à l’endroit d’un pays avec lequel leurs pères [anticolonialiste et irrédentiste corse] sont entrés en conflit. [...] Que leur francophobie soit aujourd’hui en phase avec la détestation d’une grande partie des élites françaises pour leur pays n’ôte rien à la responsabilité des deux hommes. Qu’il s’agisse de la guerre d’Algérie, de la mémoire de la seconde guerre mondiale, du racisme et de l’antisémitisme aujourd’hui, de la prégnance des idées d’extrême-droite, ou encore de l’Europe, Le Monde, depuis une dizaine d’années, opte toujours pour l’interprétation la moins généreuse à l’égard de ce pays et de ses habitants. »
(Philippe COHEN et Pierre PÉAN, extraits de La Face cachée du Monde, Fayard, 2002).

Ce que haïssent les deux auteurs est la face la plus recommandable du Monde, et elle est loin d’être cachée. Philippe Cohen et Pierre Péan frayent respectivement avec les réseaux Pasqua et le clan Mitterrand (très proches on le sait). Ils occultent donc, plus encore que Le Monde, la criminalité inouïe de la Françafrique. La dénoncer relève, dans leur schéma mental, d’une « francophobie » abominable. Ce ne sont donc pas nos alliés, même s’ils délivrent ici ou là quelque “renseignement” utile.

Car il faut observer, dans leur ouvrage, l’importance des sources anonymes ou “branchées”. Manifestement, il s’agit d’une opération de guerre, soutenue par certains Services dans le cadre des violents conflits qui agitent depuis une décennie la République souterraine.

Surgit à ce stade une apparente contradiction : depuis dix ans, les juppéistes combattent les pasquaïo-mitterrandiens. Le groupe Lagardère était assez nettement dans le premier camp, et il en a été récompensé par le leadership du complexe militaro-industriel. Or Cohen et Péan, mus par le camp adverse, ont trouvé à s’éditer chez une filiale de Lagardère. Le PDG de Fayard, Claude Durand est tout sauf un naïf : il a agi en connaissance de cause.

L’explication pourrait venir d’une donnée peu connue. Selon une source sérieuse, Le Monde aurait conclu récemment un pacte de non-agression avec Nicolas Sarkozy... Pareille variante de son balladurisme de 1993-1995 aurait de quoi susciter l’ire d’Alain Juppé et ses alliés.

Peu rancunier, Le Monde a honoré Jean-Luc Lagardère d’un long panégyrique posthume... Le message a été entendu.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 113 - Avril 2003
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