Survie

A fleur de presse

Tchad : À FLEUR DE PRESSE - Crimes contre l’humanité

(mis en ligne le 1er avril 2003)

Jeune Afrique/L’Intelligent, Tchad. Les archives de l’horreur, 09/03/2003 (Tidiane DIOH) :

« En mai 2001, […] Reed Brody et Olivier Bercault, deux avocats de Human Rights Watch (HRW), […] sont autorisés par le gouvernement tchadien à pénétrer dans les anciens locaux de la Direction de la documentation et de la sécurité (DDS), à N’Djamena. […] Le bâtiment est à l’abandon. Stupéfaits, Bercault et Brody vont y découvrir, éparpillés à même le sol et recouverts d’une épaisse couche de poussière, des milliers de documents. Il s’agit tout simplement des archives de la sinistre et toute-puissante police politique de Habré. Il y a là des centaines de procès-verbaux d’interrogatoires […], des listes de prisonniers (politiques ou de guerre), des certificats de décès, […] des listes d’agents de la DDS, des notes adressées au chef de l’État… Bref, la mémoire douloureuse des années noires du Tchad. “C’est ce que nous cherchions depuis plus de deux ans, une véritable mine”, s’exclame Brody. […] Au cours des mois suivants, l’Association des victimes de crimes et de la répression politique au Tchad (AVCRP, soutenue par HRW et la Fédération internationale des droits de l’Homme – FIDH) obtient des autorités l’autorisation de se rendre régulièrement sur les lieux afin de rassembler et de nettoyer, […] trier, analyser et photocopier les sinistres archives. [… Il en ressort que] Habré était quotidiennement tenu informé de tout. […] À N’Djamena, sept prisons abritaient à l’époque les prisonniers politiques et les prisonniers de guerre. L’une d’elles était située dans l’enceinte même de la présidence, Habré voulant avoir en permanence sous la main ces détenus “très spéciaux”. Mais la plus redoutable était sans nul doute la “Piscine”, un ex-établissement de bains réservé aux familles des militaires français, au temps de la colonisation. Sur ordre présidentiel, elle a été recouverte d’une chape de béton, divisée en dix cellules et flanquée d’un escalier plongeant dans un lugubre sous-sol. Ismaël Hachim préside aux destinées de l’AVCRP. […] Il a été détenu […] à la Piscine. Il raconte : “[…] Affaiblis par la soif, la chaleur, les diarrhées et les maladies, les détenus abandonnaient toute résistance et glissaient lentement vers la mort”. [… En 1986] “chaque jour, […] 1 % en moyenne des détenus mouraient”, révèle [le statisticien] Patrick Ball. […] Un document du 20 décembre 1989 dresse la liste de 14 détenus arrêtés entre le 2 et le 5 avril 1989 et “décédés par suite de maladies” entre le 16 et le 26 du même mois. »

L’enquête, remarquablement documentée, se poursuit par un rappel des innombrables tortures et massacres infligés par Habré, notamment à des ethnies “adverses”. Elle insiste sur la responsabilité des Américains, dont les Services ont fait suivre un stage “très spécial” à certains agents de la DDS, repérés par la suite comme “les tortionnaires les plus redoutés”. Mais elle ne parle guère des responsabilités de la France. Celle-ci a longtemps accompagné le régime Habré, avant d’aider, sur le tard (1990), à le déloger. Puis elle a laissé son successeur Déby reconduire la plupart des mœurs criminelles antérieures. En tant que responsable militaire, Déby avait d’ailleurs directement commandé certains des pires massacres de l’ère Habré. Bref, l’AVCRP a encore du travail. La Belgique, en acceptant les plaintes au nom du principe de compétence universelle, a, selon l’un des avocats, « jeté une bouée aux victimes de Habré qui ont témoigné à visage découvert, quelquefois devant leurs anciens bourreaux. Déclarer irrecevables les plaintes de ces victimes reviendrait à leur retirer cette bouée. »

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 113 - Avril 2003
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