Survie

Droits de l’Homme

(mis en ligne le 1er mai 2003)

« On pouvait craindre le pire pour cette 59e session annuelle de la Commission des droits de l’Homme de l’ONU à Genève sous présidence libyenne ( !). [...] La réalité dépasse la fiction. [... Le] nouveau haut commissaire, le Brésilien Sergio Vieira de Mello, [...] sort des réunions blême. De rage, ou d’incrédulité ?
[...] Juges et parties comme jamais, les 53 États membres se sont livrés sans la moindre retenue à leurs petits jeux diplomatiques pour grands enjeux économiques. [...] Par des alliances de circonstances, les résolutions [...] rappelant à l’ordre la Russie pour la Tchétchénie, le Zimbabwe et le Soudan pour les abus commis sur leurs territoires, sont passées à la trappe. L’Iran s’est aussi tiré d’affaire. En revanche, la Birmanie et la Corée du Nord - loin d’être des modèles, mais dépourvues de soutien à la Commission - ont écopé de réprimandes. [...]
Après une année de pénitence [pour cause de non-élection à la Commission], le retour des États-Unis a brillé par son cynisme, ou son hypocrisie : ménageant à l’évidence ses adversaires-partenaires, Washington a choisi de ne parrainer aucune résolution concernant la Chine ou la Russie. [... Exit les répressions subies par les] Kurdes, Tibétains, Ouïgours, chrétiens des Moluques, ahmadites du Pakistan, Pygmées, autochtones de toutes les latitudes [...]
La Commission des Nations unies censée défendre et protéger les libertés fondamentales est en train de sombrer corps et biens. [...] ».
(Claude B. LEVENSON, coauteur de L’ONU contre les droits de l’Homme ?, Mille et une nuits. “Rebond” in Libération du 18/04).

Ces quelques lignes ne sont qu’un trop bref résumé d’une session scandaleuse. La France a contribué à ce désastre en favorisant l’accession de la Libye à la présidence de la Commission - un pays qui sponsorise entre autres depuis plus d’une décennie les atrocités du warlord Charles Taylor au Liberia et en Sierra Leone. Cette bienveillance française s’inscrit dans une longue suite de deals analogues, avec des États aussi peu ou encore moins recommandables.

« Les opérations conduites par les Nations unies en Somalie, en Haïti, au Rwanda, en Bosnie, au Timor et en Sierra Leone ont témoigné de ce nouvel engagement commun [... en faveur des droits de l’Homme]. Notre devoir est d’ouvrir les portes de la liberté pour les peuples. Refusant catégoriquement toute complaisance à l’égard des dictatures, la France se veut porteuse d’un espoir au service de l’humanité. »
(Dominique de VILLEPIN, ministre des Affaires étrangères. Discours devant la Commission des droits de l’Homme, le 24/03).

Nous ne citons que ces deux extraits d’un long discours qui contient par ailleurs quelques considérations ou suggestions intéressantes (voir http://www.diplomatie.gouv.fr). Mais si l’on veut être entendu, et encore plus si l’on se veut porteur d’espoir, il y a des limites à la torsion des faits. Ranger l’opération Turquoise de l’été 1994, qui tenta de camoufler la complicité de la France dans le génocide des Tutsis au Rwanda, parmi les témoignages du « nouvel engagement commun » en faveur des droits de l’Homme, c’est trop énorme ! Comment évoquer, ensuite, le « refus catégorique » de « toute complaisance à l’égard des dictatures » quand continuent d’être choyés les dictateurs françafricains, c’est-à-dire une forte majorité des dirigeants des ex-colonies françaises ?

« La mission [de solidarité au Soudan menée par le Secours catholique et le CCFD] a entendu des rescapés de chasses à l’homme menées dans les zones pétrolières par les milices appuyées par les hélicoptères de combat des force armées gouvernementales ; [...] ils ont raconté ce qu’ils ont vu avant de fuir : des personnes regroupées dans des cases auxquelles on a mis le feu ; des gens crucifiés sur des arbres ; d’autres auxquels on a enfoncé des clous dans les tempes ; une femme a fui après avoir vu ses enfants égorgés devant elle... »
(Secours catholique et Comité catholique français contre la faim et pour le développement (CCFD), accompagnés des députés UMP Pascal Clément et Michel Voisin, de deux évêques et d’un journaliste français, ainsi que d’une experte allemande. Compte-rendu de la mission, du 30/01 au 14/02).

Et c’est ce Soudan-là qui a été absous par la Commission de l’ONU pour les droits de l’Homme ! Que ne sacrifie-t-on pas au dieu Pétrole !

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 114 - Mai 2003
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