Survie

ILS ONT DIT - Procès Elf

(mis en ligne le 1er mai 2003)

« Il est clair que dans l’ensemble des pays pétroliers, c’est le chef de l’État ou le roi qui est le bénéficiaire du pétrole de son pays. C’est comme ça, c’est pas moi qui l’ai inventé. » (Loïk LE FLOCH-PRIGENT, ex-PDG d’Elf, le 30/03. Cité par l’AFP).

« Le président gabonais aimait bien financer son opposition. C’était sa manière à lui d’avoir un pays calme. » (Loïk LE FLOCH-PRIGENT, le 26/03. Cité par RFI).

« Il y a des fautes qui ne sont pas de même nature en fonction des lieux où elles se produisent. Est-ce que c’était un coup de tonnerre qu’on achetât un Africain ! » (Me LE BORGNE, avocat de Pierre Fa, ex-directeur de l’audit d’Elf, le 26/03. Cité par Libération du 31/03). [Pour la chronique du mépris ordinaire.]

« Du temps de son pouvoir, Le Floch disait : “Fa, c’est ma dague”. Il avait une fonction de commissaire politique. Il disait : “Quand je négocie, on tombe d’accord, sinon c’est la kalachnikov”. » (Un ancien cadre d’Elf, cité par Libération du 31/03). [On comprend mieux l’amitié indéfectible de Le Floch envers Sassou Nguesso.]

« Par l’intermédiaire de la FIBA, il y a eu à Paris des sommes importantes à la disposition d’hommes politiques africains, avec des retours français. » (André TARALLO, ancien Monsieur Afrique d’Elf. Cité par RFI du 04/04).

« J’ai fait beaucoup de choses pour les gens à qui nous avions affaire, les décideurs, mais aussi leurs entourages, leurs femmes, leurs maîtresses. Je me suis par exemple occupé de lourds contentieux fiscaux, intervenant à Bercy – où l’on savait que c’était pour la bonne cause – en faveur de personnalités. Il m’est arrivé de régler moi-même les arriérés d’impôts d’autres personnalités. » (Alfred SIRVEN, ancien financier occulte d’Elf, le 08/04. Cité par Le Figaro du 09/04). [« La bonne cause » pour « les décideurs », c’est de ne pas payer d’impôts, ou de les faire payer par une société nationale. C’est cohérent avec leur idéologie de la privatisation des biens publics… mais ça a pas mal d’effets boomerang.]

« [J’ai dérapé] par une sorte d’entraînement, d’éblouissement. [...] Par la civilisation actuelle. [...] Je recevais cet argent. Je ne le créais pas magiquement. Donc on me l’envoyait. [...] La hiérarchie, qui en avait le pouvoir. » (Alfred SIRVEN, le 07/04, cité par Le Figaro du 08/04).

« [Alfred Sirven] menait, de mon point de vue, une vie simple. Quand j’allais dans sa maison de campagne du pays d’Ouche, nous mangions de la charcuterie du pays. » (Loïk LE FLOCH-PRIGENT, ibidem). « Je considère que j’ai commis une faute, pas un délit. J’en avais envie, ma femme en avait envie [un “logement de fonction” à 9,3 millions de dollars, rue de la Faisanderie à Paris, acheté par la comptabilité occulte d’Elf]. » (Loïk LE FLOCH-PRIGENT, cité par Le Figaro du 15/04). [L’ex-PDG admet aussi avoir été un temps saisi de la « folie des grandeurs, mais pas pour moi, pour Elf » – ce qui ne serait pas non plus un « délit »… Comme si tout cet argent n’était pas volé !]

« Mon mari m’a dit qu’il comptait acquérir cet appartement [rue de la Faisanderie] à titre personnel. Il ne voulait pas le déclarer au fisc. [...] Mon mari m’a dit de ne pas m’inquiéter [pour le paiement]. Qu’il y avait des commissions de 10 % sur chaque affaire. Et qu’en cas de problème, Alfred Sirven lui prêterait de l’argent. » (Fatima BELAÏD, ex-épouse de Loïk Le Floch-Prigent, le 14/04. Citée par Libération du 15/04).

« [Mon mari] m’a dit que si je m’entêtais [à refuser le divorce], je recevrais une balle dans la tête du président Bongo. » (Fatima BELAÏD, le 15/04. Citée par Libération du 16/04). [La réputation de Bongo chez les initiés est assez loin de son image publique, très édulcorée.]

« Nous avons vécu dans un temps qui s’éloigne, heureusement, des périodes où il n’y avait pas de financement, où il n’y avait pas de règles de financement des partis politiques, où il y a eu en effet de graves lacunes. Je crois qu’il faut désormais considérer ce passé comme révolu et qu’il faut maintenant des règles extrêmement transparentes et claires. Elles existent, il faut les appliquer.. » (Jacques BARROT, président du groupe UMP à l’Assemblée nationale, interrogé à propos des déclarations des anciens dirigeants d’Elf sur le financement des partis politiques, le 01/04. Cité par Le Monde du 02/04). [Le propos ouvre à d’interminables exégèses, tant il cumule les demi-aveux, les faux-semblants, les contradictions. Le démocrate-chrétien Barrot a une façon alambiquée d’énoncer sa foi : il ne « croit » pas que « ce passé » (un euphémisme désignant la corruption de la politique par Elf et Cie) soit « révolu », mais « qu’il faut le considérer comme révolu » : ce serait impie et imprudent de penser le contraire… Il ajoute qu’« il faut des règles » (ce qui en français désigne un manque), puis admet qu’elles existent, et que la faille pourrait se situer du côté de leur application… Là, Jacques Barrot n’a pas tort : il faudrait être un saint pour les appliquer quand tant de paradis fiscaux permettent l’incognito – le contraire de l’« extrême transparence et clarté » qu’il fait semblant de souhaiter. Nous pourrons commencer de « croire », avec Barrot, que la classe politique entend se protéger d’un excès de tentations le jour où son groupe parlementaire, majoritaire, prendra la tête de la lutte contre les paradis fiscaux – allant, par exemple, manifester à Monaco ! Mais pourquoi faudrait-il se mobiliser contre de simples peccadilles. Barrot, comme Le Floch, n’y voit pas de délits. Seulement des « lacunes ».]

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 114 - Mai 2003
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