Survie

Elf : ILS ONT DIT : Procès Elf

(mis en ligne le 1er juin 2003) - Survie

« [J’étais] en détachement du ministère de l’Intérieur pour des missions de sécurité en Afrique. [...] Je suis opérationnel depuis 1976. »
(Daniel LEANDRI, brigadier de police très proche de Charles Pasqua, le 22/04. Cité par Libération du 25/04).

Le premier mouvement est de s’étonner que le ministère de l’Intérieur français ait à “traiter” de l’Afrique. En réalité, il a concouru depuis 1960 à installer des États policiers dans les anciennes colonies françaises, avec des polices politiques volontiers tortionnaires. Le compte en Suisse du brigadier a compté jusqu’à 41 millions de francs. Selon Leandri, il a été ouvert, à la demande de Jacques Foccart, pour équiper les services spéciaux congolais (les polices politiques de Denis Sassou Nguesso).

« Entre 1988 et 1997, j’étais dans une disposition particulière de la DGSE qui correspond à une activité sans solde en liaison avec le service qui me permettait d’exercer une autre profession. »
(Pierre LETHIER, n° 2 de la DGSE jusqu’en 1988. Ibidem).

Le colonel Lethier a gagné un procès en diffamation contre François-Xavier Verschave, président de Survie et auteur de Noir silence (Les arènes, 2000) en arguant, par avocat interposé, qu’il ne faisait plus partie de la DGSE depuis 1988 - malgré des témoignages précis en sens inverse. La pénombre des Services secrets est bien pratique pour soutenir à la fois tout et son contraire. L’on y est payé par ailleurs pour commettre, à la demande, des délits ou des crimes. Ce qui rend assez surréaliste la question de la diffamation.

« Quand faut y aller, on y va, avec du lobbying. »
(Loïk LE FLOCH-PRIGENT, ancien PDG d’Elf, le 28/04, in Libération du 29).

« Le lobbying sans argent, ça n’existe pas. »
(Alfred SIRVEN, ancien bras droit de Le Floch-Prigent, le 28/04. Cité par Le Monde du 30).

Le Floch et Sirven “justifiaient” ainsi 256 millions de corruption franco-allemande, dans une affaire impliquant uniquement des décideurs publics (le rachat par Elf de la raffinerie de Leuna et des stations Minol). Un boulot comme un autre.

« M. Sirven [...] m’a dit que c’était un sujet très délicat [l’affaire Leuna-Minol] et qu’il fallait faire très attention car, m’a-t-il indiqué, on ne traite pas un problème en Allemagne comme on le traite en Afrique. »
(André TARALLO, ancien Monsieur Afrique d’Elf. Ibidem).

Dans la chronique du mépris ordinaire : en Afrique, on n’a pas besoin de faire attention.

« Le lobbying, [...] c’est comme la guerre. Il faut l’avoir faite pour la comprendre. »
(Alfred SIRVEN, le 30/04, in Le Monde du 03/05).

Sirven et Elf ont fait beaucoup de lobbying en Afrique, c’est-à-dire qu’ils y ont fait beaucoup la guerre - pas seulement économique.

« Nous avons donné de l’argent [12 millions de francs] à M. Bidermann pour qu’il sauve l’usine textile de Bort-les-Orgues, sur le conseil éclairé du député de la circonscription [Jacques Chirac]. »
(Loïk LE FLOCH-PRIGENT, le 30/04. Cité par Libération du 02/05)

Il y a déjà tellement de milliards dans les casseroles attachées à Jacques Chirac que cette petite confirmation n’a guère fait de vagues. À très peu près, les principaux accusés ont gardé jusqu’au bout l’omertà sur les bénéficiaires politiques de l’argent d’Elf.

« La clé de voûte de ce système [des commissions], c’est le président. Lorsque le président défaille ou court-circuite lui-même les instruments de contrôle, la voûte a tendance à se lézarder. Si le temps passe, la voûte menace ruine. Ce que j’ai eu à faire, en succédant à M. Le Floch-Prigent, a été de réparer la voûte. »
(Philippe JAFFRÉ, PDG d’Elf, 1993-1999. Ibidem).

Autrement dit, les révélations sur les milliards de l’affaire Elf viennent des lézardes causées par les rivalités internes que n’a pas su dominer Le Floch : ces lézardes ont été obturées, le système a été reverrouillé, les citoyens français et africains n’en sauront plus grand chose avant les prochaines luttes intestines...

Toutes les fuites n’ont pas été bouchées en un jour. Face au discours “vertueux” de Jaffré, les avocats de Le Floch ont brandi « une lettre de Jaffré à Chirac, écrite en septembre 1996, où il est question d’une commission de 114 millions de dollars à destination de l’Angola. [... On] soumet également [à Jaffré] une lettre de l’armée iranienne à la direction d’Elf, réclamant le paiement d’armes livrées au Congo. [...] Philippe Jaffré est contraint de détailler le système des “comptes souveraineté”. En clair, les impôts dus par Elf en Afrique sont détournés par les potentats locaux sur les comptes mis à leur disposition par Tarallo. » (Libération, 02/05)

« Tout le monde sait que le conseil d’administration est une fiction ! Il n’y a qu’une seule personne à qui j’avais à parler, c’est le président de la République. »
(Loïk LE FLOCH-PRIGENT, le 23/04. Cité par Le Parisien du 24/04).

Finalement, de quel « président » parlait Jaffré, ci-dessus ? Le président qui « défaille ou court-circuite lui-même les instruments de contrôle », n’est-ce pas aussi Mitterrand ? En tout cas, pour « réparer la voûte », Philippe Jaffré a eu certainement « à parler » à Chirac.

« [Les 325 millions de francs des valises à billets ?] Une part extrêmement importante, probablement majoritaire, revenait aux Africains. [...] Il y en a de toutes sortes, n° 2, 3, 4 ou 5 du régime. À chaque passage à Paris, c’est un remake de “t’as pas cent balles ?” »
(Alfred SIRVEN, le 21/05. Cité par Le Figaro et Libération du 22/05).

Toujours le mépris ordinaire.

« [Et les bénéficiaires français des valises ?] J’ai passé des années à aider des gens dans le besoin. Je n’ai jamais donné de l’argent qu’à des gens qui me le demandaient, ou qui me le faisaient demander. » (Idem).

On vous le répète : la Françafrique est une œuvre humanitaire.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 115 - Juin 2003
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